La Chine a-t-elle décidé de mettre ses menaces à exécution ?

Le passage du Dalaï-lama, cet automne, dans quelques pays occidentaux avait provoqué une tempête diplomatique. Trois chefs d’État de pays du G7 l’avaient rencontré, en adoptant tous des protocoles différents, mais recevant tous la même dose de furie provenant du régime communiste chinois. En Allemagne, la chancelière Angela Merkel a rencontré le chef spirituel en privé. Aux États-Unis, ce dernier a reçu une haute distinction du Congrès américain, et le président George W. Bush s’est montré en public en sa présence. Au Canada, le premier ministre Stephen Harper a accueilli le Dalaï-lama dans son bureau du parlement. Ottawa remporte la palme de la rencontre la plus officielle parmi les trois.

Partout, analystes économiques et gens d’affaires ont sonné l’alarme, craignant que les relations diplomatiques s’enveniment et que les opportunités commerciales subissent les contrecoups. De l’autre côté, se liguaient les défenseurs des droits de l’Homme. On exprimait la nécessité de ne pas céder aux menaces d’un pays étranger, en l’occurrence une dictature, et on démontrait que, par le passé, les menaces du géant chinois n’étaient que des coquilles vides.

Alors qu’au Canada, rien jusqu’à maintenant n’a laissé entrevoir des mesures de rétorsion de la part de la Chine (du moins rien n’en fait mention dans les nouvelles), l’Allemagne subit des ondes de choc qui viennent ébranler sa politique intérieure. Les États-Unis aussi se sont butés, la semaine dernière, à un coup d’éclat diplomatique lorsque les autorités chinoises ont refusé à une flotte de la US Navy d’accoster à Hong Kong à l’occasion de l’Action de grâce américaine.

Le USS Kitty Hawk rebrousse chemin
Le 21 novembre, le porte-avions Kitty Hawk de la marine américaine, ayant à son bord 8000 personnes, devait accoster à Hong Kong, une procédure routinière, pour une pause de cinq jours à l’occasion de Thanksgiving. Les familles des marins étaient arrivées par avion dans l’ancienne colonie britannique avec espoir de passer du bon temps en compagnie de leur proche militaire. Tout cela était prévu bien à l’avance et tout était en règle jusqu’à ce que le ministère des Affaires étrangères chinois retire l’autorisation d’accoster.

Immédiatement, journaux et analystes ont commencé à soulever différentes hypothèses pour ce refus soudain, car Pékin s’est fait complètement avare de commentaires : aucune déclaration publique, aucune explication auprès des Américains.

Le Los Angeles Times a soulevé ces interprétations : la colère de Pékin au sujet de la rencontre du président Bush avec le Dalaï-lama; la colère au sujet de l’annonce d’une amélioration de la batterie antimissile Patriot II de Taiwan, une valeur de 940 millions de dollars; le désir d’envoyer un message avant les élections imminentes à Hong Kong et une vengeance par rapport à un récent rapport aux États-Unis qui décrit les activités d’espionnage de la Chine en sol américain comme l’une des plus importantes menaces.

Le lendemain, Liu Jianchao, porte-parole du ministère des Affaires étrangères chinois, a déclaré aux journalistes que Pékin avait changé d’avis, justifiant la décision comme étant seulement le fruit de «considérations humanitaires», rapporte le LA Times.

Mais le mal était déjà fait, car la flotte américaine avait déjà décidé de rebrousser chemin, regagnant sa base navale à Yokosuna, Japon.

Merkel sous pression
La chancelière allemande, Angela Merkel, fait face aux pressions dernièrement, en raison de sa «position de principes» sur la Chine. En plus du milieu des affaires qui s’est alarmé de l’annulation de la visite en Chine du ministre des Finances, Peer Steinbrück – sous le prétexte que son homologue était trop occupé pour le recevoir – l’ex-chancelier Gerhard Schröder a qualifié «d’erreur» la rencontre entre Merkel et le Dalaï-lama. M. Schröder avait privilégié, durant son mandat, une politique étrangère axée sur les contrats et les profits, adoptant, entre autres, un ton très amical envers la Russie. Ceci lui avait valu l’amitié du président Vladimir Poutine et un poste à la direction de la compagnie d’État russe, Gazprom, immédiatement après avoir quitté la politique allemande.

En plus de l’annulation de la visite de M. Steinbrück, Pékin a annulé une série de rencontres bilatérales avec Berlin, notamment sur le nucléaire iranien. Merkel fait donc face aux frondes de membres de son propre gouvernement, eux qui croient qu’il vaut mieux cultiver de bonnes relations avec la Chine pour que cette dernière agisse positivement dans le dossier iranien.

Mais Merkel a défendu vigoureusement, la semaine dernière, sa rencontre avec le chef spirituel tibétain rappelant l’importance de mener une politique étrangère qui soit digne. «Comme chancelière, c’est à moi seule de décider qui je reçois, qui je ne reçois pas et où», a-t-elle affirmé au quotidien allemand Bild, selon l’AFP. «Le mieux serait que les dirigeants chinois cherchent eux-mêmes le dialogue avec le Dalaï-lama qui demande l’autonomie culturelle pour le Tibet et la garantie des droits de l’Homme», a-t-elle ajouté.

La crainte la plus viscérale pour les dirigeants chinois, mise à part une révolte massive de leur propre population, est que les pays étrangers adoptent de plus en plus ce genre de discours et ce genre d’actions. Habitués aux rencontres à huis clos où il est plus difficile de «perdre la face», un discours renforcé pour la défense des droits de l’Homme – particulièrement avec l’approche des Jeux olympiques de 2008 – est terriblement négatif pour eux qui souhaitent que cet événement célèbre l’aboutissement de la «montée de la Chine».

Les récents événements en matière de représailles démontrent que la Chine peut mettre ses menaces à exécution, mais il est peu probable que l’intimidation puisse adoucir les relations. Il y a de moins en moins de tabous sur l’espionnage de la Chine, qui rafle les palmarès de plusieurs pays, il y a une méfiance plus grande par rapport au Made in China, et l’indignation stimulée par les promesses non tenues en matière de droits de l’Homme et de liberté de presse avant les Jeux olympiques sont un cocktail explosif qui promet une drôle de fête en août prochain.

http://www.lagrandeepoque.com/LGE/content/view/2979/31/

Birmanie: un «optimisme» authentique ?

En regardant brièvement les récents développements en Birmanie, on pourrait être porté à croire qu’il y a eu un «retour à la normale» et qu’il y a même une voie à la «réconciliation nationale». L’envoyé spécial des Nations Unies, Ibrahim Gambari, a terminé une deuxième visite au pays la semaine dernière, et Aung San Suu Kyi, chef de la Ligue nationale pour la démocratie (LND) ayant passé douze des dix-huit dernières années en réclusion, a eu l’autorisation de rencontrer des hauts responsables de son parti, une première depuis 2004.

Suite à cette rencontre, les propos rapportés des membres de la LND qui ont rencontré Suu Kyi laissaient espérer un regain d’optimisme dans le camp démocrate. «Aung San Suu Kyi a dit qu’elle pensait que les autorités avaient la volonté [d'œuvrer à la] réconciliation nationale», a indiqué le porte-parole de la LND, Nyan Win, selon AFP. Mais «réconciliation nationale» n’est qu’un terme qui peut s’apprêter à différentes sauces. La junte militaire œuvre depuis longtemps pour accoucher de son projet de nouvelle constitution devant mettre en pratique une «démocratie disciplinée» n’enlevant en rien le dernier mot aux généraux.

Ces derniers auraient-ils finalement mis un peu d’eau dans leur vin, forcés par la pluie de critiques de pays étrangers? On a rapporté que les discussions entre Suu Kyi et des cadres de son parti s’étaient déroulées ouvertement, ce qui est douteux si l’on considère qu’elles ont eu lieu à l’intérieur d’une résidence gouvernementale.

Cette position conciliatrice de l’éternelle opposante démocrate a nettement plu au régime militaire, qui a publié sa photo ainsi qu’un article en première page du quotidien officiel, New Light of Myanmar, le samedi 17 novembre. On la voit en compagnie du général Aung Kyi, un représentant du gouvernement agissant comme agent de liaison entre Mme Suu Kyi et le haut de la hiérarchie militaire. Habituellement, la couverture que reçoit la dame est négative, étant dépeinte comme «dépassée».

Pour la junte, cet apparent rapprochement ne pourrait être qu’un coup de relations publiques, alors qu’un autre envoyé spécial de l’ONU, Paulo Sergio Pinheiro, est arrivé au pays le 11 novembre pour enquêter sur les droits de l’Homme en Birmanie. Avant la dernière visite d’Ibrahim Gambari, les autorités avaient expulsé le plus haut diplomate de l’ONU en Birmanie, Charles Petrie, après que celui-ci eut critiqué la situation économique du pays. On avait alors dénoncé un coup de théâtre visant à faire déraper l’agenda de M. Gambari qui devait œuvrer à rétablir le dialogue entre les généraux et la LND. Il y avait donc certaines craintes que l’envoyé de l’ONU ne cherche davantage à obtenir des explications sur l’expulsion de M. Petrie que de s’appliquer à son mandat.

Mais l’expulsion de M. Petrie a, dans le discours, davantage choqué les États-Unis que le secrétaire général de l’ONU. Les États-Unis s’étaient dits «outrés», tandis que Ban Ki-moon était «déçu».

M. Gambari semble avoir gardé le cap et il est sorti de Birmanie aussi grandi que la junte. Non seulement des membres de la LND ont pu s’entretenir avec leur chef, dans des circonstances douteuses, mais Aung San Suu Kyi a remis un message public à Gambari qui souligne l’importance de l’ONU dans le processus de réconciliation nationale. La lettre comporte six points et, dans le premier point, Mme Suu Kyi écrit : «Je suis aussi reconnaissante envers le secrétaire général des Nations Unies, M. Ban Ki-moon, pour son soutien inébranlable à la cause de la réconciliation nationale, à la démocratie et aux droits de l’Homme dans mon pays.»

Dans les autres points, elle dit «accueillir» la nomination de l’agent de liaison Aung Kyi, dans l’espérance qu’un dialogue avec le leadership du régime pourra être établi sous peu. Elle se dit également prête à «coopérer avec le gouvernement afin de faire du processus de dialogue un succès et d’accueillir les bons offices nécessaires des Nations Unies pour aider à faciliter nos efforts dans ce sens.»

En outre, elle appelle à respecter les opinions des minorités ethniques, dans un souci d’unité nationale et elle interpelle également les autres pays membres de l’ASEAN (Association des nations de l’Asie du Sud-Est).

De tels propos sans confrontation sont du bonbon pour la junte. Suu Kyi projette une image de quasi-capitulation, elle qui est épuisée après ces années de tourmente et la vue de son peuple qui s’enfonce. Ayant constaté la répression sans merci de la population le mois dernier, le mentorat des Nations Unies et l’appui des pays voisins deviennent indispensables. Mais la présence sur le Conseil de sécurité de pays amis de la junte et les relations économiques étroites qu’entretiennent plusieurs pays de l’ASEAN avec la Birmanie ne laissent présager rien de significatif.

Entre-temps, la répression est loin d’être terminée pour une quantité inconnue de personnes qui croupissent encore dans les prisons. Alors que des éléments modérés sont relâchés au compte-goutte, révélant des abus dignes de la pire sauvagerie, les meneurs, moines et universitaires paient encore la note salée de l’espoir démocratique.

Des organisations des droits de l’Homme sont encore très actives à recenser les violations et à tenter d’influencer les prochains pas de la communauté internationale.

«Le gouvernement militaire s’est engagé dans des numéros de relations publiques comme permettre à Gambari d’être photographié en compagnie d’Aung San Suu Kyi, mais il a échoué à effectuer un seul geste significatif pour la réconciliation nationale et la protection des droits de l’Homme», fait remarquer Brad Adams de Human Rights Watch (HRW) dans un communiqué. «Il est clair que le gouvernement essaie simplement d’acheter du temps en espérant que le monde va porter son attention ailleurs. L’ONU ne doit pas accepter cela.»

HRW souhaite que la Chine, l’Inde, la Russie et la Thaïlande offrent leur «soutien politique total» à la visite de Paulo Sergio Pinheiro, lui qui n’a pu mettre les pieds en Birmanie depuis 2003. En mars 2003, il avait quitté le pays après avoir découvert un magnétophone sous une table alors qu’il interrogeait un prisonnier politique à la prison d’Insein, rapporte HRW.

De son côté, Amnesty International contredit les affirmations du régime selon lesquelles la situation est «revenue à la normale», signalant une continuation de la répression suite aux manifestations qui avaient bouleversé le monde à la fin de septembre.

Zagana, un comédien birman réputé, a raconté ceci à Radio Free Asia après environ vingt jours d’emprisonnement, en partie dans la tristement célèbre prison d’Insein : «Les vies de ces jeunes ont été détruites. Ils sont en prison, certains sont morts […] Dans la prison, il y avait des moines avec des blessures par balle dans le dos. Aussi, j’ai vu des vieux moines d’environ 72 ans qui ont reçu des coups de pied dans les côtes, alors ils étaient penchés sur le côté.»

http://www.lagrandeepoque.com/LGE/content/view/2893/31/