Tâche difficile que de « séparer sport et politique »

Les deux athlètes ont été bannis des Jeux, mais le symbole de résistance perdure.
Les sprinters américains Tommie Smith (centre) et John Carlos (droite) brandissent leur poing en signe de protestation contre le racisme aux États-Unis et en Afrique du Sud, lors des Jeux olympiques de Mexico le 17 octobre 1968. Les deux athlètes ont été bannis des Jeux, mais le symbole de résistance perdure. (AFP)

En demandant de «séparer sport et politique», le Comité international olympique (CIO) et Pékin demandent le respect d’un principe sportif. Pour eux, l’attention ne devrait être portée que sur les performances athlétiques et non sur divers problèmes pouvant accabler le pays hôte. Mais ces appels constants risquent de demeurer vains, alors que des voix de plus en plus nombreuses s’élèvent pour refuser la séparation entre les prouesses du corps et celles de la conscience.

«Séparer sport et politique» est devenu le message principal des défenseurs de la tenue des Jeux olympiques en Chine. Leurs détracteurs rappellent de leur côté que le mouvement olympique a initialement lié dignité et fraternité humaines. En Chine, revendiquer publiquement ces valeurs peut vous conduire en prison.

Le président du CIO, Jacques Rogge, utilise continuellement ledit slogan dernièrement pour rejeter les critiques, alors qu’il subit la pression de différents groupes de défense des droits de l’Homme rappellant les engagements pris par la Chine lors de l’obtention des Jeux en 2001. Les ONG font tous le même constat : non seulement la situation des droits ne s’est pas améliorée globalement, mais elle est encore pire dans certains domaines.

Le régime chinois insiste particulièrement sur cette séparation du «sport» et de la «politique». À prime abord, il sait très bien que les Olympiques représentent une occasion en or pour tous ceux ayant une cause chinoise ou souhaitant un redressement des torts. Mais l’expulsion de la «politique» n’est pas, dans le cas chinois, qu’une mode passagère motivée par la tenue d’un événement sportif mondial.

En Chine, «politique» est plutôt une étiquette que l’on appose sur quelqu’un pour le persécuter. Tandis que durant la Révolution culturelle (1966-76) c’était l’individu «apolitique» ou le «réactionnaire» qui subissait torture et humiliation, maintenant, depuis les réformes économiques, de la promotion par les élites communistes du slogan capitaliste «Enrichissez-vous!», ainsi que du massacre de la place Tiananmen en 1989, la «politique» est devenue un épouvantail dont il faut se tenir bien loin pour éviter tout problème avec les autorités.

Dans un sens large, la non-politisation des Jeux olympiques a toujours été un sujet important pour les pays les recevant. Mais l’Histoire démontre une certaine inévitabilité et un danger sérieux d’ignorer les intentions profondes des nations hôtes. Berlin 1936 en est un exemple frappant, alors qu’Adolf Hitler profitait d’une grande fenêtre pour exhiber les accomplissements de son régime national-socialiste. À cette époque, les autres puissances mondiales étaient aveuglées et elles-mêmes rongées à un certain niveau par l’antisémitisme.

En 1968, les autorités mexicaines massacraient les étudiants sur la place Tlatelolco quelques jours avant les Jeux. Puis le CIO bannissait, durant les Olympiques, deux sprinters américains, Tommie Smith et John Carlos, qui avaient brandi leur poing sur le podium en guise de protestation contre le traitement des Noirs. L’autre sprinter, l’Australien Peter Norman, de même que Smith et Carlos, portaient tous un macaron du Projet olympique pour les droits de l’Homme, une organisation demandant le boycott des Jeux de Mexico pour protester contre l’apartheid en Afrique du Sud et la ségrégation aux États-Unis. Pour ces athlètes, la justice passait avant la gloire.

En 1980, les États-Unis ont mené un boycott des Jeux de Moscou pour protester contre l’invasion soviétique de l’Afghanistan. À cette époque, il était correct pour le Parti communiste chinois de mélanger sport et politique, la Chine ayant refusé d’envoyer des athlètes en URSS.

Les Jeux qui ont suivi, à Los Angeles en 1984, subissaient à leur tour un boycott de l’URSS et des pays du Pacte de Varsovie, pour protester contre «l’impérialisme américain» en général.

Devant cette quasi-inévitabilité vers une «politisation» des Jeux, ou peut-être plus précisément vers des appels à la conscience, à la justice et aux droits de l’Homme, il sera intéressant d’observer les règlements des organisations sportives des différents pays participants.

L’Association olympique britannique a été sévèrement critiquée dernièrement pour avoir voulu imposer un contrat à ses athlètes, les obligeant à se taire sur toute question «politique» lors de leur séjour en Chine. Elle a finalement dû se rétracter face aux diverses pressions de politiciens et d’organisations des droits de la personne.

Le journal anglais Mail on Sunday rapportait dernièrement que seules la Belgique et la Nouvelle-Zélande ont décidé d’imposer l’omerta à leurs athlètes.

Au Canada, rien de tel n’est envisagé, quoique les athlètes recevront une formation pour «mieux comprendre» le pays visité. Une opération normalement routinière, mais qui devrait comporter une certaine dose d’éléments controversés, alors que les autorités chinoises subiront un stress particulièrement élevé durant les deux semaines d’activités «sportives». Peut-être verrons-nous un athlète canadien sortir un drapeau tibétain lors de la cérémonie d’ouverture? Ou encore plus osé : un téméraire pratiquera peut-être quelques mouvements de la méthode Falun Gong sur une marche du podium…

http://www.lagrandeepoque.com/LGE/content/view/3578/33/

Rambo s’attaque à la junte birmane et elle réplique

Après George Clooney, Bono et Mia Farrow, voici qu’une autre vedette, cette fois peu reconnue pour ses prouesses intellectuelles, vient d’entrer dans la vague du militantisme artistique. Mais il s’agit peut-être seulement d’un «dommage collatéral», et l’idéal prêché semble loin du pacifisme que l’on pourrait associer aux stars mentionnées précédemment.

Le vieillissant et injecté aux hormones Sylvester Stallone s’est inséré, avec son dernier Rambo, dans la crise birmane en ne faisant rien d’autre que combattre, à sa manière, le tristement célèbre régime des militaires. Après une autre répression sanglante des espoirs démocratiques dans le pays d’Asie du Sud-Est l’automne dernier, l’arrivée du film de Stallone dernièrement dans les rues de Rangoon a une saveur toute subversive.

L’agence de presse Reuters rapportait, le 1er février dernier, que les autorités birmanes ont donné l’ordre strict aux vendeurs de DVD de ne pas tenir en stock le dernier film de Stallone. Malgré cela, des copies pirates continueraient à circuler abondamment.

On peut comprendre la nervosité du régime. Alors que certains ne voient dans Rambo qu’un type barbare représentant la somme de la cruauté mélangée au paternalo-impérialisme américain, certains Birmans se délectent de la raclée qu’il assène à l’armée qui les opprime.

Les scènes de fiction – quoique proches des constats d’organisations internationales – montrant la brutalité du régime militaire à travers les viols, le nettoyage ethnique et l’embrigadement d’enfants soldats, ne sont rien pour plaire aux généraux. Mais, en plus, des images d’ouverture du film sont entièrement réelles. Ceux qui ont suivi le soulèvement de la population et des moines bouddhistes l’automne dernier peuvent facilement reconnaître certaines images-chocs : scène du journaliste japonais abattu à bout portant par la police pendant une manifestation, photo de la dépouille d’un moine flottant dans une rivière après la répression, personnes sauvagement maltraitées, etc.

Si l’on considère les efforts mis en branle par la dictature pour empêcher que ces images et informations circulent – avec le contrôle total des médias, l’arrestation des gens tenant des caméras et l’interruption d’Internet – Rambo aura permis de contourner la censure.

De plus, certaines des rares phrases, prononcées par le personnage peu bavard, semblent avoir trouvé résonance chez certains Birmans exaspérés par l’oppression. Un habitant de la capitale économique du pays, Rangoon, aurait confié à Reuters que «Les gens virent fous pour la phrase “Live for nothing or die for something”» prononcée par John Rambo. Un slogan qu’ils peuvent traduire par «vivre libre ou mourir».

Alors que rien n’est subtil lorsque Rambo envoie une flèche dans la tête d’un soldat birman qui était sur le point d’exécuter sadiquement des villageois innocents, certains autres passages représentent des attaques plus raffinées contre le régime. Au début du film, alors que Rambo mène une vie paisible dans le nord de la Thaïlande, il utilise son arc et une flèche (à cette dernière est attaché un fil) pour pêcher le poisson. La scène suivante nous montre l’homme aux gros bras remettre le fruit de sa pêche à deux moines bouddhistes en guise d’aumône. Durant la crise en Birmanie en septembre dernier, des moines avaient décidé de ne plus accepter d’aumônes des militaires en guise de protestation contre les abus.

Sans en dévoiler davantage sur la trame de l’histoire, aucune personne prononçant facilement les mots «violence gratuite» ne devrait aller voir ce film. La violence est extrême, extrêmement explicite. Sans l’excuser, elle démontre, d’un côté, des violations des droits de l’Homme que l’on peut retrouver dans des films plus sérieux abordant les thèmes du génocide et de la guerre et, de l’autre, la vengeance justicière qu’incarne le personnage de John Rambo.
Cette façon de mélanger actualité et divertissement n’est pas neuve dans cette série. Dans Rambo III, le héros macho, devenu bouddhiste, doit aller secourir son ami, le colonel Trautman, fait prisonnier par les Soviétiques qui tentent de conquérir l’Afghanistan.

Ce film de 1988 vaut la peine d’être visionné vingt ans plus tard, avec le recul et les associations possibles à la question afghane actuelle. Les Américains fournissent des armes aux moudjahiddines pour qu’ils combattent l’Armée rouge envahissante. Depuis le 11-septembre, nombre de gens ont ainsi parlé d’Oussama Ben Laden comme une création des États-Unis, alors qu’à cette époque ils faisaient front commun contre l’URSS.

Revenons à la fiction. Le colonel Trautman est prisonnier. Voici le plaidoyer qu’il livre lorsque interrogé par le commandant russe :

«Il n’y aura pas de victoire. Chaque jour vos machines de guerre perdent du terrain contre une bande de combattants de la liberté mal armés et mal équipés. Le fait est que vous avez sous-estimé votre compétition. Si vous aviez étudiez votre histoire, vous auriez compris que ces gens ne se sont jamais soumis à personne. Ils aimeraient mieux mourir que d’être les esclaves d’une armée envahissante. Vous ne pouvez gagner contre un peuple comme ça. Nous avons essayé, nous l’avons eu notre Vietnam, maintenant vous allez avoir le vôtre.»

Finalement, Rambo secourt son compagnon en éradiquant, quasiment à lui seul, toute une garnison soviétique pour le bien aussi de ses frères d’armes afghans.

Dans Rambo II, sorti en 1985, le colonel Trautman vient sortir John Rambo de prison pour une mission spéciale. En tant que vétéran de la guerre du Vietnam, il possède les qualités requises pour retourner dans ce pays et déterminer si des prisonniers de guerre américains croupissent encore dans des camps. Il a l’ordre strict de ne pas sauver de prisonniers, mais seulement de prendre des photos. Il se rend vite compte que le bureaucrate de Washington qui commande la mission n’a aucun intérêt à ce que des prisonniers américains soient découverts plusieurs années après le retrait des troupes étasuniennes, ce qui ferait éclater un scandale.

Alors M. Rambo doit non seulement combattre les communistes vietnamiens et russes, mais aussi la corruption de ceux qui l’utilisent. On ressent dans ce film un dégoût plus profond envers certains Américains qu’envers les ennemis «naturels» du temps de la guerre froide.

Dans First Blood, le premier de la série, John Rambo fait face à l’accueil peu chaleureux, aux États-Unis, réservé aux soldats de retour du Vietnam. L’ancien des forces spéciales Green Berets combat seul une armée et une police bien américaines.

Rambo n’est-il donc qu’un symbole de l’impérialisme de l’Amérique? Peut-être davantage le symbole de son amour pour les armes.

Au-delà de la violence propre à l’œuvre entière, ou peut-être même aussi à travers cette violence, il existe une critique sociale et politique reliée à l’actualité.

Si Rambo est souvent perçu comme le maniaque du sang faisant cracher sa grosse mitrailleuse, trois de ses quatre films le dépeignent comme quelqu’un voulant éviter la violence, mais étant finalement entraîné par elle à cause des circonstances. Une fois engagée par contre, cette «machine à tuer» s’arrête difficilement et assure, par le chaos qu’elle engendre, que les armes règlent rarement vraiment un conflit.

http://www.lagrandeepoque.com/LGE/content/view/3481/31/