Investiture démocrate : la lutte fratricide appelée à se poursuivre

John McCain, sénateur républicain de l’Arizona et candidat de son parti à l’élection présidentielle américaine de novembre prochain, prend du bon temps. Il n’est pas trop perturbé, pas trop importuné : il relaxe et observe le spectacle. Un spectacle sur lequel beaucoup de démocrates aimeraient voir tomber le rideau. Un spectacle qui se poursuit depuis plusieurs mois et qui trouve toujours un second souffle lorsque l’increvable ex-première dame et sénatrice de l’État de New York, Hillary Clinton, trouve les moyens de remporter la primaire décisive. Mais plus elle s’accroche, plus ils, le sénateur de l’Illinois Barack Obama et elle-même, s’épuisent et perdent des plumes.

La victoire de Hillary Clinton en Pennsylvanie la semaine dernière a maintenu en vie l’espoir présidentiel de celle que certains ont commencé à appeler le «lapin Energizer». Puis la défaite d’Obama a soulevé certaines questions quant à sa capacité d’aller chercher le vote du travailleur moyen blanc qui l’aurait boudé autant en Pennsylvanie qu’en Ohio. Malgré cette fragmentation de l’électorat, les stratèges d’Obama n’annoncent aucun changement majeur dans le plan de match qui a porté leur candidat jusqu’ici.

Avec le prolongement de la lutte chez les démocrates, on commence à noter certains signes d’épuisement. Outre les cheveux gris d’Obama qui seraient plus nombreux qu’en début de campagne, on le sent moins pétillant et frais qu’auparavant. On a noté dernièrement un manque de tact lorsqu’il a tenu des propos jugés condescendants envers les habitants des petites villes et des campagnes. Il les a qualifiés d’«amers», se rabattant sur les «armes à feu et la religion».

Autant John McCain que Hillary Clinton ont sauté sur ce dérapage pour taxer Obama d’élitiste. Ce dernier s’est défendu en rappelant qu’il est d’origine beaucoup plus modeste qu’eux, ayant été élevé par une mère monoparentale. Mais il est vrai que le style d’Obama, ancré dans la rhétorique imagée plutôt que dans l’apport de solutions politiques et économiques concrètes, a jusqu’à maintenant résonné avec plus de force chez les universitaires que chez les travailleurs.

Au début de la lutte Clinton-Obama, on sentait un enthousiasme certain devant cette première historique, soit la possibilité que la présidence soit remportée par une femme ou un homme de couleur. Mais il semble que l’accent mis sur cette distinction ait justement transformé le débat en une question de race et de genre. On remarque effectivement qu’entre les deux candidats, il y a peu de différences notables sur le plan politique, et elles ont été révélées lors de certains débats où les deux candidats se félicitaient mutuellement plutôt que d’opposer leurs points de vue.

Mais tandis qu’on joue la carte raciale du côté des Clinton, faisant remarquer qu’Obama est incapable de recueillir un vaste appui chez l’électorat blanc, des tensions émergent normalement du côté afro-américain qui ne peut accepter de voir son importance reléguée à un second plan. Sur ce point, l’Afro-Américain le plus haut placé du Congrès américain, le démocrate James E. Clyburn, a sonné l’alarme. Selon lui, si Clinton maintient sa ligne d’attaque sur Obama, essayant de le tailler en pièces, le dommage sera «irréparable». En effet, si les super délégués choisissent Clinton alors que le public a choisi Obama, l’électorat noir sera complètement désillusionné et perdra tout intérêt dans la campagne présidentielle. Ceci propulserait très probablement McCain à la présidence.

Mauvaise stratégie
Beaucoup d’électeurs démocrates ont, tôt dans la campagne, été déçus par le style agressif de Hillary Clinton. Des basses tactiques et des attaques sournoises personnelles contre Obama ont finalement joué en sa faveur, lui qui se présente comme quelqu’un voulant se détourner de ces pratiques.

L’approche forte de Hillary Clinton a été qualifiée de «dégueulasse» par le très influent réalisateur Michael Moore qui a donné son appui à Obama. Et selon la chroniqueuse du Globe and Mail Judith Timson, certaines femmes commenceraient à trouver que Clinton en met un peu trop. Timson estime qu’Obama aurait besoin d’une injection de testostérone pour rivaliser avec la fougue de Hillary Clinton. «À quel point est-elle macho?», demande Timson. «À côté d’elle, George W. Bush a l’air d’une mauviette, John McCain a l’air d’être un cœur tendre et son adversaire principal, Barack Obama, ressemble à un chien battu.»

Pour attaquer Obama
On l’a remarqué, Obama ne paraît plus si invincible qu’en début de campagne. Outre ses discours jugés sans substance par ses détracteurs, l’homme a plusieurs squelettes dans le placard. La controverse autour de son pasteur de Chicago, Jeremiah Wright, est toujours vivante et peut revenir le hanter à tout moment. Wright prêche une sorte de théologie de la libération afro-américaine et est accusé d’avoir tenu des propos anti-Blancs. Cela représente surtout une faille de choix que les républicains pourront exploiter advenant un duel avec McCain.

Mais il y a autre chose. Selon le site Internet Politico, la raison pour laquelle Clinton n’abandonne pas la course, c’est qu’elle craint qu’Obama ne détruise le Parti démocrate. Les positions ultralibérales d’Obama sont connues de tous, mais ses liens de jeunesse avec des radicaux et des communistes sont perçus dangereusement et n’ont pas été largement rapportés dans les médias. Certains craignent peut-être qu’Obama n’ait certaines intentions cachées par rapport à l’Amérique… Le site Accuracy in Media rapporte également que le mentor d’Obama dans sa jeunesse était Frank Marshall Davis, soit un important militant communiste américain.

Que tout cela soit exact ou pertinent a peu d’importance. Advenant une lutte McCain-Obama, les républicains seront sans pitié et exploiteront le passé mystérieux de leur adversaire.

Aux yeux des conservateurs, Obama est un menteur en raison du NAFTA-Gate, un scandale impliquant le gouvernement canadien. Puis son message d’espoir est qualifié d’essentiellement sans substance. Quant à Clinton, ça fait des dizaines d’années qu’ils ont appris à la détester, elle, ainsi que son mari.

Mais pour l’instant, ils peuvent apprécier leur déchirement, apprendre à connaître leurs points faibles et préparer tout un bagage de faits pour les démonter.

Après huit ans avec George W. Bush à la présidence, on aurait cru à une victoire haut la main de n’importe quel candidat démocrate. Maintenant, ce n’est plus sûr. Puis, John McCain n’est pas un républicain «normal», du moins sur des questions comme l’immigration, la torture et l’environnement. Il n’est donc pas très chéri des ultraconservateurs. Mais sa position sur la guerre en Irak est sans équivoque : il ne veut pas d’un retrait humiliant «à la Vietnam», lui-même vétéran de cette guerre; et se désengager mettrait en péril la sécurité de la région, tout en laissant l’Iran tirer avantage du vide.

Au centre et à gauche, on apprécie Obama pour sa position toujours ferme contre la guerre, un point qu’il ramène sans cesse. Mais sa politique étrangère, qu’il n’explicite pas tellement souvent, serait de retirer les troupes américaines d’Irak pour les envoyer sur d’autres fronts comme en Afghanistan. C’est-à-dire qu’aucun candidat ne semble en mesure de se désengager de l’actuelle «guerre à la terreur». Et quel président pourra se défaire de l’influence des lobbyistes, des multinationales, des courants religieux et des pétrolières?

L’Amérique devait changer en novembre prochain. Voyons si ceux qui rêvaient d’espoir verront leur rêve s’exaucer.

En attendant, Clinton et Obama seront à nouveau sur le ring pour l’importante primaire de l’Indiana, le 6 mai prochain.

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La haine anti-France en Chine motivée par une mise en scène?

L’athlète chinoise en chaise roulante, Jin Jing, porte la torche olympique durant le relais parisien,
L’athlète chinoise en chaise roulante, Jin Jing, porte la torche olympique durant le relais parisien, le 7 avril 2008. Sur les vidéos et photos la concernant, aucun paramilitaire chinois n’est visible, eux qui normalement constituent la barrière ultime entre les manifestants et la torche. Aussi, le dispositif policier français est extrêmement poreux, permettant à plusieurs protestataires de s’approcher très près de Jin Jing. Les images de cet évènement servent actuellement à alimenter le patriotisme en Chine et dans les communautés chinoises à l’étranger. Avec succès, car un mouvement anti-France est en branle. (Thomas Coex/AFP/Getty Images)

Des manifestations patriotiques ont eu lieu dans plusieurs grandes villes de Chine dernièrement. Elles sont à peu près identiques en substance à celles que nous avons vues au Canada. Sauf que la cible privilégiée, en plus du Tibet et des médias occidentaux, est la France.

La France, en raison du comportement de certains Français lors du passage de la torche olympique dans les rues de Paris le 7 avril. Avec Londres, c’est l’endroit où les manifestations contre le régime chinois ont été les plus importantes.

Mais un évènement en particulier a créé une véritable tempête, alimentée par les internautes et les médias chinois. Il s’agit des images de l’athlète chinoise en fauteuil roulant, Jin Jing, devant résister à des vagues d’assaillants essayant de lui arracher la torche des mains alors qu’elle portait l’objet dans une partie du relais parisien.

Jin Jing est devenue le symbole de la résistance de la Chine à tous les «délinquants» qui critiquent son dossier des droits de l’Homme. Car les vrais «délinquants», selon la propagande officielle, sont les «violents séparatistes tibétains qui ont essayé d’arracher le plus pur symbole de l’olympisme des mains d’une personne en fauteuil roulant».

Un athlète non identifié porte la torche olympique à Paris,
Un athlète non identifié porte la torche olympique à Paris, protégé par la police française et des paramilitaires chinois. (Patrick Kovarik/AFP/Getty Images)

Mais une observation des différentes vidéos et photos ayant capté l’évènement laisse planer plusieurs doutes. En effet, la protection autour de Jin Jing est minimale, ce qui est louche, considérant son handicap. Aucun des «hommes en bleu», ces paramilitaires chinois ayant pour mission de protéger la torche, n’est présent pour se porter à la défense de l’athlète en détresse. Pourtant, tous les autres porteurs de la torche à Paris, selon les archives d’images, étaient entourés des «hommes en bleu». Puis lors du relais de Londres, on les a vus intervenir directement contre un manifestant ayant réussi à mettre sa main sur la torche olympique.

Ces faits, jumelés à la manière avec laquelle les autorités chinoises ont récupéré l’évènement, montrent qu’il y a anguille sous roche.

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Zimbabwe : Mugabe s’accroche, la violence déferle

Ce qui se dessine au Zimbabwe est de plus en plus clair. Les résultats de l’élection présidentielle du 29 mars dernier n’ont toujours pas été dévoilés. Au niveau des élections législatives, le mouvement d’opposition avait été donné gagnant, mais un recomptage des voix est en cours. Tous les observateurs estiment qu’une fraude est organisée pour faire balancer le décompte en faveur du vieux dictateur, Robert Mugabe. Mais ce ne sont pas ces manoeuvres qui inquiètent le plus : une campagne de terreur a été lancée contre l’opposition et toute personne susceptible de l’avoir appuyée dans les urnes.

Le chef du Movement for a Democratic Change (MDC), Morgan Tsvangirai, ayant revendiqué la victoire, a quitté le Zimbabwe dix jours après les élections. Il est actuellement accusé de trahison et un retour dans son pays pourrait lui faire revivre un épisode de torture comme en 2007. Quant au reste du leadership de son parti, il est soit exilé, terré dans la clandestinité ou ciblé et attaqué par les gens du pouvoir.

Le Zimbabwe est exsangue et la fraude électorale ne semble pas suffisante pour assurer à Mugabe un contrôle adéquat. Un plan militaire aurait été mis sur pied à l’échelle du pays pour surtout garantir la survie du parti au pouvoir, le ZANU-PF. Des militants de ce dernier, ayant fait ses armes dans la lutte anticoloniale, avec des soldats et des groupes de jeunes, formeraient actuellement des forces de frappe visant à terroriser la population. Mugabe souhaite un second tour aux élections présidentielles et les électeurs doivent être soumis violemment à voter pour lui.

Le secrétaire-général du MDC, Tendai Biti, a estimé depuis l’Afrique du Sud que le Zimbabwe est actuellement en «situation de guerre», rapporte la BBC. Selon lui, une dizaine de personnes seraient mortes; des centaines, blessées; et des milliers, déplacées. Il craint un embrasement de la violence, car il ne sait pas combien de temps une population si abusée et appauvrie pourra endurer. «Si la démocratie échoue au Zimbabwe, quelles options laissez-vous à la population du Zimbabwe?»

L’organisation de défense des droits de l’homme Human Rights Watch (HRW) a de son côté publié des informations troublantes sur la situation actuelle. Dans un communiqué du 19 avril, elle indique que le ZANU-PF a mis sur pied des «camps de torture» pour mater l’opposition.
«La torture et la violence augmentent en flèche au Zimbabwe», affirme Georgette Gagnon, directrice Afrique pour (HRW). «Les membres du ZANU-PF mettent sur pied des camps de torture pour systématiquement cibler, battre et torturer des gens suspectés d’avoir voté pour le MDC dans l’élection du mois passé.»

L’organisation dit avoir interrogé une trentaine de personnes ayant subi le même traitement. Elle déplore également le peu d’efforts des gouvernements régionaux pour aider à régler la crise.
«Le SADC [Communauté de développement du Sud de l’Afrique] et le président Mbeki [Afrique du Sud] ont complètement abandonné les Zimbabwéens et ont permis au ZANU-PF de commettre d’horribles abus», estime Mme Gagnon. «L’Union africaine devrait assumer la responsabilité de protéger les civils de la violence croissante et mettre un terme à l’impasse politique avant que le Zimbabwe ne sombre dans un plus grand désastre.»

Mugabe veut des armes
La semaine dernière, un drôle de cargo est arrivé dans le port de Durban, en Afrique du Sud. Un cargo tellement controversé que les ouvriers du port ont refusé d’en décharger le contenu. Il s’agissait d’un navire, le An Yue Jiang, rempli de 77 tonnes d’armes chinoises destinées au Zimbabwe.

La justice sud-africaine a finalement également refusé un déchargement et, avant qu’elle ne puisse confisquer la cargaison, le bateau a levé l’ancre à la recherche d’un autre port en Afrique australe, et ce, malgré la position initiale du porte-parole du gouvernement sud-africain, Themba Maseko, qui avait prévenu ne pas être en «position d’agir de façon unilatérale ni d’interférer dans un accord commercial entre deux pays».

À bord du navire : 3 millions de balles de AK-47, 1500 roquettes et 3500 obus de mortier. La commande de ce matériel militaire serait survenue, selon le Sunday Times, seulement trois jours après les élections du 29 mars dernier, considérées comme perdues par le dictateur Mugabe.

Toujours selon le Sunday Times, cet achat d’armes aurait été motivé par une demande grandissante de l’armée et de la police après les élections. Après plusieurs tentatives échouées, en raison de fonds insuffisants, d’acheter du matériel antiémeute, des shotguns et autres outils de répression, Mugabe n’aurait eu d’autre choix que de s’en remettre à des armes chinoises de basse qualité, d’une valeur de 200 000 $. Elles auraient été achetées à la compagnie d’État chinoise Poly Technologies, accusée aux États-Unis de trafic illégal d’armes.

Quant au navire An Yue Jiang, on ne savait pas, le 20 avril dernier, où il allait tenter de décharger sa cargaison. On croyait, au début, qu’il irait au Mozambique, mais les autorités de ce pays ont plutôt dit qu’il se dirigeait vers l’Angola.

Le régime chinois est, avec l’Afrique du Sud, l’Iran et le Venezuela, un des plus importants soutiens de Robert Mugabe. Ces relations datent de l’époque où, à la fin des années 1970, l’Union soviétique avait choisi Joshua Nkomo plutôt que Robert Mugabe dans la lutte pour l’indépendance. Mugabe s’était alors tourné vers la Chine de Deng Xiaoping. Dans un article de juillet 2005, le International Herald Tribune indiquait que le nouveau palais de 25 chambres de Mugabe est couvert de tuiles bleues, rappelant la Cité interdite de Pékin, offertes par le gouvernement chinois.

Le régime chinois lorgne, de son côté, sur les mines de platine du pays, qui sont les deuxièmes plus importantes au monde, tout comme il vise, entre autres, le pétrole en Angola et le bronze en Zambie. La Chine, premier investisseur étranger au Zimbabwe, a également obtenu 1000 km2 de terres cultivables prises aux fermiers blancs.

Enfin, les deux régimes ont signé, en 2005, un accord selon lequel les forces chinoises formeront leurs homologues zimbabwéens à l’organisation des prisons. «L’organisation de leurs prisons [en Chine] est très avancée», expliquait alors le ministre de la Justice du Zimbabwe, Patrick Chinamasa, cité par le Herald. «Nous voulons bénéficier de cette expertise.»

Avec Aurélien Girard.

Une guerre médiatique anti-Chine?

De grands médias québécois ne vont pas dans ce sens

«La guerre médiatique a bel et bien commencé.» Telle est l’analyse du politologue Loïc Tassé par rapport à la question du Tibet et de la République populaire de Chine (RPC) qui a ressurgi dernièrement. Selon sa lettre du 8 avril publiée dans La Presse, la Chine serait victime d’une campagne visant à la discréditer.

«La campagne médiatique antichinoise actuelle est déjà parvenue à entacher l’image que le gouvernement chinois veut donner des Jeux de Pékin. Où s’arrêtera-t-elle?», se demande M. Tassé, professeur à l’Université de Montréal (UdeM).

Ce dernier avait fortement critiqué le premier ministre Stephen Harper lorsqu’il avait décidé de recevoir le chef spirituel tibétain, le Dalaï-lama, l’automne dernier. Des critiques similaires étaient venues des milieux d’affaires, eux qui craignent qu’une position forte du Canada sur les droits de l’Homme nuise à leurs intérêts économiques. M. Tassé, en plus de ses tâches d’enseignant à l’UdeM, agit également comme consultant auprès d’entreprises voulant s’implanter en Chine.

Il mentionne qu’à côté des tentatives de ne pas froisser la Chine pour, entre autres, des raisons commerciales et obtenir son appui sur des questions comme la dénucléarisation de la Corée du Nord, une certaine animosité couve.

«Un véritable courant d’opinion publique contre la Chine ressurgit périodiquement en Occident, avec de plus en plus de force. Au-delà de la question du Tibet et des droits de la personne, le gouvernement chinois est accusé d’espionnage, de dumping, de soutien à des régimes extrémistes, de spoliation des ressources naturelles en Amérique latine et en Afrique ainsi que de manipulation de l’information. La liste des récriminations est longue», écrit M. Tassé, qui s’est retrouve à quelques reprises sur les ondes de Radio-Canada dernièrement pour donner son point de vue sur la question tibétaine.

On s’entend pour dire que le Tibet et le sujet des droits de l’Homme reçoivent une attention particulière en raison des derniers massacres et de l’approche des Jeux olympiques. Quant à l’espionnage, un tel constat avait été fait en avril 2007 par le chef du Service canadien de renseignement de sécurité (SCRS), Jim Judd, qui affirmait que 50 % des ressources de l’agence étaient destinées à contrer les espions chinois en sol canadien. En ce qui concerne le soutien à des régimes dictatoriaux, la répression du mouvement démocratique en Birmanie par la junte militaire l’automne dernier avait mis Pékin sous les projecteurs, en raison de l’appui inconditionnel qu’elle offre aux dirigeants militaires.

Pour soutenir son argument de «guerre médiatique» contre la RPC, M. Tassé note l’épisode récent des raviolis, fabriqués en Chine, qui ont empoisonné des gens au Japon. Une crise était survenue entre les deux pays, et tout un battage médiatique avait eu lieu au sujet de la sécurité des aliments provenant de Chine.

Pris hors contexte, tel que décrit par M. Tassé, cela peut en effet paraître comme une «vulgaire affaire». Si on l’ajoute à tous les autres problèmes ayant affligé l’empire du Milieu dans ce domaine dernièrement, particulièrement le cas des jouets contenant une dose de plomb trop élevée, le dentifrice chinois contenant de l’antigel ou la nourriture pour animaux empoisonnée, l’affaire est moins «vulgaire». Au moment de mettre sous presse, M. Tassé n’avait pas répondu à notre courriel demandant des éclaircissements.

M. Tassé n’est pas le seul à favoriser une approche plus ouverte vis-à-vis le régime chinois. La chroniqueuse de La Presse, Lysiane Gagnon, dont les articles se retrouvent toujours dans la page opposée aux éditoriaux, a publié des textes récemment qui se portent à la défense de Pékin. Son dernier s’en prend à l’organisation Reporters sans frontières (RSF) qu’elle accuse de manquer d’objectivité en critiquant trop la répression des journalistes en Chine.

Elle déplore surtout les actions chocs du groupe, auxquelles le président, Robert Ménard, a activement pris part. «Pourquoi monter ce genre d’actions à l’encontre de la Chine spécifiquement, alors qu’il y a des dizaines d’autres dictatures qui emprisonnent et torturent les journalistes?» Toutes les actions de RSF mentionnées concernaient les Jeux de Pékin, qui se tiendront en août. La Chine est le pays qui emprisonne le plus de journalistes et de cyberdissidents.

«Le mandat de RSF n’est pas de prendre parti pour la cause du Tibet, c’est de promouvoir la liberté de la presse et la sécurité des journalistes indépendants d’esprit», ajoute-t-elle.

La Grande Époque
a demandé à François Bugingo, président de RSF Canada, de réagir à l’article de Mme Gagnon. «Je n’ai jamais vu quelque chose d’aussi mal écrit», déplore-t-il. «Elle n’a même pas pris le temps de nous contacter» au sujet de cette affaire, enchaîne M. Bugingo. Ce dernier insiste pour rappeler que le Tibet est actuellement zone interdite pour les journalistes étrangers. Il est donc normal pour son organisation de demander une levée du blocus. «Reporters sans frontières ne s’est jamais ingéré dans les affaires politiques de la Chine», affirme-t-il.

La Presse a récemment publié deux gros cahiers spéciaux sur la Chine, orientés essentiellement sur les starlettes, le shopping, la bouffe, le sexe et le sport. Un genre de portrait idyllique, supposé offrir aux lecteurs une compréhension profonde de cette «puissance émergente».

Le régime chinois et des Chinois installés à l’étranger ont beaucoup critiqué la couverture médiatique occidentale des récents événements au Tibet. Mais la cause pro-Pékin a une place de choix dans plusieurs médias québécois. Selon M. Bugingo, cette situation n’est pas unique au Québec. Il y a, d’après lui, deux écoles de pensée principales pour interpréter ou interagir avec la Chine, sans compter celle des droits de l’Homme.

L’une d’elles se ferme les yeux sur les violations, ou les défend en citant des traits culturels. Un laisser-faire qui ne veut pas critiquer parce que d’autres pays sont aussi violateurs. Selon ce point de vue, il «faudrait être un saint pour critiquer, ce qui n’a pas de sens», estime M. Bugingo.

L’autre école veut que la stratégie de critiquer le régime chinois n’est pas payante et qu’il vaut mieux laisser la Chine évoluer à sa vitesse. Cette avenue est préconisée par le magazine L’actualité, qui a aussi publié dernièrement une édition spéciale sur la Chine (c’est à la mode), promettant également aux lecteurs de «mieux comprendre les Chinois». L’éditorial de Carole Beaulieu donne le ton dès les premières pages, avec le titre Non au boycottage des Jeux.

«Plus la Chine tisse des liens commerciaux internationaux – de l’Afrique à l’Amérique latine – plus sa politique étrangère se nuance. Wen Jiabao, le premier ministre chinois, a publiquement demandé à la junte du Myanmar [Birmanie] de se démocratiser! Pékin a aussi cessé récemment de s’opposer au déploiement de forces des Nations Unies au Darfour», écrit-elle.

Que le premier ministre de la plus grande dictature du monde demande à une junte militaire amie de se démocratiser, voilà qui devrait laisser perplexe. Le chef-adjoint du Parti libéral canadien, Michael Ignatieff, avait déclaré l’automne dernier que pour régler la question de la répression en Birmanie, il fallait «directement aller à Pékin», comme quoi le régime chinois a une grande part de responsabilités dans le maintien au pouvoir de dictatures dans son arrière-cour.

«La Chine n’est pas le premier colonisateur à violer les droits de la personne. Pensons à la France à l’époque où elle colonisait l’Indochine», écrit-elle pour qu’on lâche du lest sur la RPC.

Le général à la retraite Roméo Dallaire ne partage pas l’optimisme de Carole Beaulieu sur l’implication de la Chine au Darfour. C’est «le pays [Chine] le plus rapace. Je les considère comme des vautours de l’Afrique, pires que les empires colonisateurs. Ils n’ont absolument aucun respect pour aider à développer, à soutenir, à améliorer ces pays-là. Ils ne sont là que pour prendre», a dénoncé M. Dallaire sur les ondes de la radio de Radio-Canada. «Au Darfour, ils ont besoin de [pétrole]. Ils leur vendent des armes en sachant qu’elles vont être utilisées contre les Darfouriens et ça ne leur fait rien», a-t-il renchéri. Le gros du matériel militaire du Soudan et de la Birmanie est fourni par la Chine.

Quant à Radio-Canada, on rapporte les propos tendancieux de certains animateurs radio dernièrement, dont un citant Mao Zedong et un autre s’offusquant que le Canada et le Québec sont en train de «manquer le bateau» en ce qui concerne les opportunités d’affaires en Chine.

Selon Loïc Tassé, en entrevue à la radio avec Christiane Charette la semaine dernière, l’inaptitude des Canadiens et des Québécois à saisir l’opportunité proviendrait d’une «ignorance crasse de ce qui se passe en Asie de l’Est».

C’est vrai que peu de médias parlent du meurtre et du vol d’organes de pratiquants de Falun Gong en Chine, des femmes stérilisées de force au Tibet et ailleurs, des moines torturés parce qu’ils sont trouvés en possession d’une photo du Dalaï-lama. Aucun média ne parle des centaines de milliers de gens enfermés dans les goulags, dont le nom officiel est camp de «rééducation par le travail». Quel média parle de la Corée du Nord sous un autre angle que la question nucléaire? N’y a-t-il pas une famine là-bas, la terreur, l’oppression inimaginable? Qui parle du Vietnam autrement que pour le voyage ou les opportunités d’affaires? Puis, tout le monde a oublié la Birmanie…

Sommes-nous ignorants, mal informés ou amnésiques?

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Le mystère est levé sur l’origine des « hommes en bleu »

Les gardiens de la flamme sont des paramilitaires chinois
Les gardiens de la flamme sont des paramilitaires chinois qui ont jeté la consternation par leurs actions à Londres et à Paris. (Warren Little/Getty Images)

Nous les avons vus pour la première fois en action à Londres, le 6 avril dernier. Tous habillés d’un vêtement sportif bleu et blanc et portant la casquette, ils effectuaient le cordon ultime entre les porteurs de la flamme olympique et les vagues de manifestants anti-régime chinois. Le lendemain à Paris, ils ajoutaient un autre élément à leur tenue commune : des lunettes fumées noires. Si leur attirail ne pouvait qu’attirer l’attention, c’est plutôt leur comportement puis les doutes sur leur origine qui ont commencé à soulever des questions.

Pour un habitué des tactiques de Pékin, il n’y avait aucun doute. Ces hommes n’étaient pas de simples «bénévoles», comme le laissait entendre les autorités olympiques chinoises. Il ne s’agissait pas non plus de simples étudiants chinois à l’étranger. Trop identiques, trop en forme, trop organisés. Il restait deux options : soit des agents spéciaux, soit des militaires.

Après la diffusion publique des propos de deux porteurs de la flamme à Londres concernant les mystérieux «hommes en bleu», différents groupes médiatiques ont commencé à chercher qui ils étaient en réalité. Car les critiques ne venaient pas de n’importe qui. Le plus haut responsable olympique britannique, Lord Sebastian Coe, a été choqué par leur comportement lorsqu’il a porté la flamme. Un journaliste de la chaîne Channel 4 s’est fait brancher par mégarde à une conversation téléphonique privée entre Lord Coe et un autre individu, dans cette conversation, les gardiens de la flamme ont été qualifiés de «brutes», tout en souhaitant que Paris n’aille pas à les accueillir. Un porte-parole de M. Coe a par la suite confirmé que ses propos reflétaient bel et bien son opinion.

Alors, agents spéciaux ou militaires? Compte tenu de la situation actuelle au Tibet, ça n’aurait pas pu tomber plus mal pour les organisateurs olympiques chinois. Mi-agents spéciaux, mi-militaires, les «hommes en bleu» font partie de la Police armée du peuple, soit l’unité paramilitaire déployée actuellement au Tibet pour réprimer la population.

Non seulement sont-ils de cette unité, ils en représentent la crème de la crème. Selon le quotidien britannique Telegraph, ils ont tous le rang de lieutenant, sauf leur commandant qui est major. Pour accomplir leur «mission» actuelle, ils ont été spécialement sélectionnés selon leur taille, leur «beauté» et leur aptitude à suivre la ligne idéologique du régime. On rapporte que leur entraînement a été très rigoureux, comprenant de longues courses en montagne pour, bien entendu, coller la flamme de près et faire le ménage de toute interférence.

À ce titre, ils poursuivent un rôle identique à celui de leurs camarades qu’ils ont laissés derrière, en Chine. Mais ils peuvent se conforter d’avoir été épaulés par des policiers étrangers prêts à appliquer des tactiques autoritaires. Images et vidéos ont montré la police française confisquant les drapeaux tibétains, puis même interdisant de filmer à un caméraman de la chaîne publique France 2 (le reportage de France 2 est disponible sur [www.dailymotion.com]).

Les «gardiens de la flamme sacrée», leur nom officiel, ne seront pas bienvenus pour le relais de Canberra, en Australie. Le premier ministre australien, Kevin Rudd, a déclaré que son pays pouvait assurer lui-même la sécurité. Même son de cloche du côté du Japon.

Alors que les relais de Buenos Aires et San Francisco se sont déroulés sans trop de problèmes pour la flamme, le relais de Delhi, en Inde, le 17 avril, pourrait s’avérer problématique. L’Inde abrite environ 200 000 exilés tibétains, dont le plus célèbre, le Dalaï-lama.

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Tibet : blocus des monastères, les moines risquent de mourir de faim

Un individu tué par les autorités chinoises au Tibet.
Un individu tué par les autorités chinoises au Tibet. Visage tuméfié et trous de balles sur le flanc droit du corps. (Tibet Solidarity Committee)

Tandis que l’on débat du bien-fondé du relais de la flamme olympique, des manifestants qui s’y opposent et des Jeux de Pékin en général, la situation au Tibet ne s’est guère améliorée. L’absence d’informations nous provenant de la région n’indique en rien un retour à la normale, alors que même «la normale» est condamnable du point de vue des droits de l’homme. Des représentants du gouvernement tibétain en exil indiquent que des militaires encerclent depuis des jours les monastères où il y a eu des protestations, afin de les soumettre.

Les moines ne pourraient donc pas sortir, et il n’y aurait aucun ravitaillement en nourriture ou en eau.

«Ils ciblent les monastères où les manifestations ont eu lieu», expliquent Karma Chophel, président du Parlement tibétain en exil, dans une entrevue au quotidien australien The Age. «Dans une semaine, les moines pourraient commencer à mourir de faim et de soif. C’est une nouvelle alarmante pour nous.»

Selon Yeshi Dolma, membre du gouvernement en exil, «certains seraient déjà morts de faim». Si ça se poursuit, ce pourrait être un massacre.

Selon Chophel, le régime chinois veut les forcer à se soumettre à sa domination en renonçant, entre autres, à leur chef spirituel, le Dalaï-lama. Mais les moines pourraient choisir de mourir plutôt que de renoncer à leur foi et à leur culture, fait-il remarquer.

Dans une région tibétaine de la province du Sichuan, on a rapporté dernièrement plusieurs blessés par balle durant une manifestation. Il est impossible de savoir combien sont morts. Des sources ont indiqué à Radio Free Asia que tous les hôtels de la région étaient maintenant occupés par les soldats et qu’ils y demeureraient jusqu’après les Olympiques.

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