Birmanie: un «optimisme» authentique ?

En regardant brièvement les récents développements en Birmanie, on pourrait être porté à croire qu’il y a eu un «retour à la normale» et qu’il y a même une voie à la «réconciliation nationale». L’envoyé spécial des Nations Unies, Ibrahim Gambari, a terminé une deuxième visite au pays la semaine dernière, et Aung San Suu Kyi, chef de la Ligue nationale pour la démocratie (LND) ayant passé douze des dix-huit dernières années en réclusion, a eu l’autorisation de rencontrer des hauts responsables de son parti, une première depuis 2004.

Suite à cette rencontre, les propos rapportés des membres de la LND qui ont rencontré Suu Kyi laissaient espérer un regain d’optimisme dans le camp démocrate. «Aung San Suu Kyi a dit qu’elle pensait que les autorités avaient la volonté [d'œuvrer à la] réconciliation nationale», a indiqué le porte-parole de la LND, Nyan Win, selon AFP. Mais «réconciliation nationale» n’est qu’un terme qui peut s’apprêter à différentes sauces. La junte militaire œuvre depuis longtemps pour accoucher de son projet de nouvelle constitution devant mettre en pratique une «démocratie disciplinée» n’enlevant en rien le dernier mot aux généraux.

Ces derniers auraient-ils finalement mis un peu d’eau dans leur vin, forcés par la pluie de critiques de pays étrangers? On a rapporté que les discussions entre Suu Kyi et des cadres de son parti s’étaient déroulées ouvertement, ce qui est douteux si l’on considère qu’elles ont eu lieu à l’intérieur d’une résidence gouvernementale.

Cette position conciliatrice de l’éternelle opposante démocrate a nettement plu au régime militaire, qui a publié sa photo ainsi qu’un article en première page du quotidien officiel, New Light of Myanmar, le samedi 17 novembre. On la voit en compagnie du général Aung Kyi, un représentant du gouvernement agissant comme agent de liaison entre Mme Suu Kyi et le haut de la hiérarchie militaire. Habituellement, la couverture que reçoit la dame est négative, étant dépeinte comme «dépassée».

Pour la junte, cet apparent rapprochement ne pourrait être qu’un coup de relations publiques, alors qu’un autre envoyé spécial de l’ONU, Paulo Sergio Pinheiro, est arrivé au pays le 11 novembre pour enquêter sur les droits de l’Homme en Birmanie. Avant la dernière visite d’Ibrahim Gambari, les autorités avaient expulsé le plus haut diplomate de l’ONU en Birmanie, Charles Petrie, après que celui-ci eut critiqué la situation économique du pays. On avait alors dénoncé un coup de théâtre visant à faire déraper l’agenda de M. Gambari qui devait œuvrer à rétablir le dialogue entre les généraux et la LND. Il y avait donc certaines craintes que l’envoyé de l’ONU ne cherche davantage à obtenir des explications sur l’expulsion de M. Petrie que de s’appliquer à son mandat.

Mais l’expulsion de M. Petrie a, dans le discours, davantage choqué les États-Unis que le secrétaire général de l’ONU. Les États-Unis s’étaient dits «outrés», tandis que Ban Ki-moon était «déçu».

M. Gambari semble avoir gardé le cap et il est sorti de Birmanie aussi grandi que la junte. Non seulement des membres de la LND ont pu s’entretenir avec leur chef, dans des circonstances douteuses, mais Aung San Suu Kyi a remis un message public à Gambari qui souligne l’importance de l’ONU dans le processus de réconciliation nationale. La lettre comporte six points et, dans le premier point, Mme Suu Kyi écrit : «Je suis aussi reconnaissante envers le secrétaire général des Nations Unies, M. Ban Ki-moon, pour son soutien inébranlable à la cause de la réconciliation nationale, à la démocratie et aux droits de l’Homme dans mon pays.»

Dans les autres points, elle dit «accueillir» la nomination de l’agent de liaison Aung Kyi, dans l’espérance qu’un dialogue avec le leadership du régime pourra être établi sous peu. Elle se dit également prête à «coopérer avec le gouvernement afin de faire du processus de dialogue un succès et d’accueillir les bons offices nécessaires des Nations Unies pour aider à faciliter nos efforts dans ce sens.»

En outre, elle appelle à respecter les opinions des minorités ethniques, dans un souci d’unité nationale et elle interpelle également les autres pays membres de l’ASEAN (Association des nations de l’Asie du Sud-Est).

De tels propos sans confrontation sont du bonbon pour la junte. Suu Kyi projette une image de quasi-capitulation, elle qui est épuisée après ces années de tourmente et la vue de son peuple qui s’enfonce. Ayant constaté la répression sans merci de la population le mois dernier, le mentorat des Nations Unies et l’appui des pays voisins deviennent indispensables. Mais la présence sur le Conseil de sécurité de pays amis de la junte et les relations économiques étroites qu’entretiennent plusieurs pays de l’ASEAN avec la Birmanie ne laissent présager rien de significatif.

Entre-temps, la répression est loin d’être terminée pour une quantité inconnue de personnes qui croupissent encore dans les prisons. Alors que des éléments modérés sont relâchés au compte-goutte, révélant des abus dignes de la pire sauvagerie, les meneurs, moines et universitaires paient encore la note salée de l’espoir démocratique.

Des organisations des droits de l’Homme sont encore très actives à recenser les violations et à tenter d’influencer les prochains pas de la communauté internationale.

«Le gouvernement militaire s’est engagé dans des numéros de relations publiques comme permettre à Gambari d’être photographié en compagnie d’Aung San Suu Kyi, mais il a échoué à effectuer un seul geste significatif pour la réconciliation nationale et la protection des droits de l’Homme», fait remarquer Brad Adams de Human Rights Watch (HRW) dans un communiqué. «Il est clair que le gouvernement essaie simplement d’acheter du temps en espérant que le monde va porter son attention ailleurs. L’ONU ne doit pas accepter cela.»

HRW souhaite que la Chine, l’Inde, la Russie et la Thaïlande offrent leur «soutien politique total» à la visite de Paulo Sergio Pinheiro, lui qui n’a pu mettre les pieds en Birmanie depuis 2003. En mars 2003, il avait quitté le pays après avoir découvert un magnétophone sous une table alors qu’il interrogeait un prisonnier politique à la prison d’Insein, rapporte HRW.

De son côté, Amnesty International contredit les affirmations du régime selon lesquelles la situation est «revenue à la normale», signalant une continuation de la répression suite aux manifestations qui avaient bouleversé le monde à la fin de septembre.

Zagana, un comédien birman réputé, a raconté ceci à Radio Free Asia après environ vingt jours d’emprisonnement, en partie dans la tristement célèbre prison d’Insein : «Les vies de ces jeunes ont été détruites. Ils sont en prison, certains sont morts […] Dans la prison, il y avait des moines avec des blessures par balle dans le dos. Aussi, j’ai vu des vieux moines d’environ 72 ans qui ont reçu des coups de pied dans les côtes, alors ils étaient penchés sur le côté.»

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Amnistie internationale joue au ping-pong pour les droits de l’Homme en Chine

Avant de pleinement mettre en marche, en janvier 2008, sa campagne pour les droits de l’Homme en Chine, Compte à rebours pour les Jeux olympiques, Amnistie internationale a organisé des joutes de ping-pong au carré Philips, au centre-ville de Montréal, le 29 septembre dernier. Une équipe était composée des «oppresseurs» et l’autre de «défenseurs des droits de l’Homme». Les membres de cette dernière équipe portaient des chandails avec les noms et photos de différents dissidents chinois renommés, comme Gao Zhisheng, Chen Guangcheng ou Shi Tao. Doit-on dire qu’ils gagnaient à coup sûr?

Le but de l’exercice était de dénoncer les nombreuses violations des droits de l’Homme en Chine : record d’exécutions, stérilisations forcées, persécution du Falun Gong, répression des minorités ethniques tibétaines et ouïghours, absence de liberté d’expression, etc.

La Grande Époque a interviewé les responsables de deux organisations qui oeuvrent pour plus de liberté et de respect des droits fondamentaux en Chine. Tout d’abord, François Bugingo, président et porte-parole de Reporters sans frontières Canada, et Béatrice Vaugrante, directrice générale de la section canadienne francophone d’Amnistie internationale.

Entrevue avec François Bugingo

La Grande Époque (LGÉ) : Vous avez dit, dans votre discours, que la Chine est derrière pratiquement tous les régimes répressifs. Qu’est-ce que vous répondez à ceux qui vous disent que les États-Unis ne sont pas mieux?

M. Bugingo : Je répondrais qu’aux États-Unis, malgré tous les défauts qu’on peut trouver au régime actuel, la liberté d’expression existe, les médias s’expriment, les opposants à la guerre en Irak ou en Afghanistan s’expriment d’une manière assez libre. Les pressions d’organisations comme les nôtres, comme Amnistie internationale, peuvent s’exercer directement sur le terrain. Vous savez, qu’en Chine, on n’a même pas le droit d’avoir des organisations internationales de défense des droits civiques ou des droits de l’Homme qui coopèrent à partir de la Chine. Dans le meilleur des cas, on opère à partir de Hong Kong. Je crois que, oui, il n’y a pas de régime parfait dans le monde. Je pense que la question des droits de l’Homme est un combat de tout temps, de toute haleine, mais il faut se dire qu’il y a des proportions à considérer et, aujourd’hui, quand on regarde ce qui se passe au Darfour; quand on regarde un pays comme le Zimbabwe qui était le grenier de l’Afrique et qui, aujourd’hui, vous rappelle les images de l’Éthiopie en 1984 quand les enfants mourraient de faim; quand on regarde ce qui se passe en Birmanie, aujourd’hui, à l’abri du regard international; on a le choix entre se dire «de toutes les manières tous les régimes sont pourris, donc restons à la maison», ou alors s’indigner. Et je crois que ce qui est le plus difficile, aujourd’hui au 21e siècle, c’est de développer le sens de l’indignation. Et sans indignation, on n’a pas d’âme, on n’a pas de raison d’être sur terre.

LGÉ : Pendant un certain temps, Reporters sans frontières avait cessé ses pressions sur Pékin au sujet des Jeux olympiques pour négocier directement avec le régime afin d’obtenir la levée de restrictions ou la libération de journalistes. N’avez-vous pas été un peu dupes de croire que le régime allait tenir compte de vos demandes?

M. Bugingo : Non. Je crois qu’on y est allé de bonne foi et je pense que le but ultime est essentiel. Au-delà de toutes les crises d’ego, de toutes les volontés de gagner toutes les batailles, ce n’est pas ça le plus important. Par ailleurs, les discussions que nous avons eues avec les autorités chinoises ne concernaient pas la libération de tel ou tel autre journaliste. C’était sur une base de durabilité, parce que nous ne sommes pas intéressés de voir quinze journalistes libérés pour être ré-emprisonnés aussitôt que les Jeux olympiques seront terminés. On veut une base permanente, ça veut dire ouvrir des bureaux à Pékin, permettre la liberté totale d’Internet, permettre l’expression libre des droits religieux, que ce soit Falun Gong, que ce soit d’autres mouvements comme le mouvement tibétain. On voulait quelque chose de beaucoup plus pérenne. Moi et Reporters sans frontières sommes entièrement convaincus que si la Chine avait fait le choix de venir à la table des négociations, alors que la Chine n’avait jamais daigné nous adresser la moindre réponse à toutes les demandes qu’on lui avait faites – aucune réponse pendant 25 ans – et là, c’étaient eux qui avaient fait le premier pas vers nous. Ça traduisait une certaine fébrilité parce qu’il faut dire qu’aujourd’hui la Chine n’a absolument pas l’intention de rater cette grande messe que seront les Jeux olympiques de 2008. Pour cela, ils sont prêts à énormément de concessions. Mais ça, il faut que les politiciens le comprennent, il faut que le Comité [international] olympique le comprenne, il faut que les entreprises qui font des affaires avec la Chine le comprennent, et tant qu’ils n’auront pas compris, malheureusement, on n’ira pas très loin.

LGÉ : Mais là, vous êtes de retour en force. Vous demandez le boycott finalement?

M. Bugingo : Absolument pas. Au contraire. On demande qu’il y ait autant de monde que possible. On veut rappeler aux journalistes qui iront couvrir les Jeux qu’ils représentent l’esprit démocratique, l’esprit libre. La Charte olympique comporte un article qui stipule qu’il faut qu’il y ait une évolution sociale et culturelle. On espère qu’il y aura énormément de journalistes qui ne se contenteront pas de nous parler des records qui vont être battus, mais qui vont aussi sortir et qui vont apporter énormément de lumière sur la réalité chinoise. Au contraire, on veut qu’il y ait le plus de monde possible. Maintenant, nos prochaines cibles vont être le Comité olympique, les athlètes qui vont être sur place, les entreprises qui vont commanditer les Jeux olympiques. Il est important que tout le monde ait conscience qu’on n’ira pas en Chine pour célébrer, tant que les Chinois, eux, n’auront pas le droit de faire la même chose.

LGÉ : Qu’est-ce que vous pensez des restrictions sur la presse qui ont été assouplies pour la tenue des Jeux, est-ce que c’est de la poudre aux yeux ou bien est-ce qu’ il y a eu certaines améliorations?

M. Bugingo : Il n’y a aucune restriction qui a été levée pour la tenue des Jeux.

LGÉ : Mais pour les journalistes étrangers?

M. Bugingo : Un journaliste étranger en Chine s’il n’a pas d’interlocuteur chinois, qu’est-ce qu’il vaut? À moins que vous parliez chinois. Je ne connais pas beaucoup de journalistes occidentaux de grande facture qui s’intéressent aux enjeux politiques et sociaux et qui parlent chinois. Donc, forcément, on est obligé de travailler avec des traducteurs chinois, on est obligé aussi de se fier à nos collègues chinois pour avoir une nouvelle. Quand on vous envoie comme reporter spécial en Chine pour une semaine, vous ne pouvez pas arriver à comprendre toutes les réalités sociales, culturelles et politiques. Vous avez absolument besoin à ce moment-là d’un guide, d’un fixer, d’un stringer. Sans que nos collègues chinois soient libérés et qu’ils aient la capacité de nous apporter de vraies informations, on sera des aveugles en train de se balader dans un champ de mines. Et à partir de ce moment-là, qu’est-ce qu’on peut apporter vraiment comme information? Je ne crois pas qu’il y ait eu tant d’améliorations que ça.

Entrevue avec Béatrice Vaugrante

LGÉ : Croyez-vous que, d’ici août 2008, il y a un pays qui va prendre une position très ferme par rapport aux Jeux olympiques? Ou est-ce qu’il y aura seulement les ONG qui vont contester?

Mme Vaugrante : Politiquement, je ne sais pas s’il y a un pays qui pourrait commencer à faire vraiment pression. Je pense qu’il y a plusieurs cibles à avoir. C’est sûr qu’on a abandonné le CIO. C’est clair que ce n’est pas lui qui va changer le monde. Il faut faire pression sur le Canada. Le mouvement d’Amnistie va faire pression sur tous les autres gouvernements et s’ils entendent du bruit, oui, ensemble, ils pourront faire quelque chose. Il faut faire pression sur les entreprises, avec les millions de dollars qui sont en jeu, si on fait du bruit ça peut commencer à les chatouiller un petit peu qu’on dise qu’ils sont là-bas et qu’ils ne font rien.

LGÉ : Avez-vous des noms d’entreprises en particulier?

Mme Vaugrante : Pour l’instant, non, car il n’y a pas d’entreprise que nous avons commencé à cibler, mais il y a sûrement des gros noms qui vont participer là-bas.

LGÉ : Bombardier?

Mme Vaugrante : Des Bombardier ou autres, donc est-ce qu’on va les interpeller, est-ce qu’on va leur dire «qu’est ce que vous faites là-bas»? Ce sont sûrement des cibles possibles lors de la campagne de janvier que nous allons faire. Il faut cibler aussi les médias. Radio-Canada a acheté des droits importants comme chacun des pays participants là-bas. Comment vont-ils pouvoir à la fois être là-bas et ne pas se poser des petites questions sur l’environnement. Donc, il y a plusieurs cibles. Ce n’est pas un pays qui fera la différence.

LGÉ : Est-ce que vous croyez que nous sommes un peu dépourvus, au Québec, en informations par rapport à la Chine?

Mme Vaugrante : Nous sommes certainement dépourvus en informations, car nous avons souvent des idées déjà faites. Oui, on sait, à peu près, qu’il n’y a peut-être pas de liberté d’expression, etc. Évidemment, les articles portent beaucoup plus sur le développement économique que sur la violation des droits humains. Donc, c’est une excellente opportunité pour nous à saisir, pour faire du bruit, des activités innovantes, médiatiques, pour dire : «Hey, venez porter votre regard.» Les gens veulent être informés. Il n’y a personne qui veut se fermer les yeux d’une manière ouverte. Amenons-leur l’information d’une manière simple, avec des questions simples, pour qu’ensuite on aille plus loin dans les questions complexes, parce que c’est complexe. Amenons le sujet sur la table avec des activités comme ça, pour que ce soit plus simple pour les gens.

LGÉ : Est-ce que vous allez préparer des actions qui seraient un peu plus choc au fur et à mesure que la date butoir va approcher?

Mme Vaugrante : Nous ne sommes pas tellement dans les actions choc, nous sommes plutôt, pour le moment, dans des actions graduelles pour informer et sensibiliser, commencer à mettre les spots bien avant le 8 août. On verra ce qu’on va faire au mois de janvier, on verra ce qu’on va faire au mois de mars et on verra ce qu’on va faire le 7 août.

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TOGO : Quand la répression oblige à fuir

Koffi Antoine Nadjombé
Koffi Antoine Nadjombé, auteur du livre
Togo : Quand la répression oblige à fuir.
(Noé Chartier/La Grande Époque)

Puni pour sa participation à un rapport d’Amnistie internationale sur la situation des droits de l’homme dans son pays, Koffi Antoine Nadjombé doit quitter sa terre natale pour échapper à la mort. Quelques années plus tard, son aventure toute réelle se retrouve dans les pages d’un livre qui l’aide à se libérer des fantômes du passé.

Nous sommes en 1999. Le dictateur au pouvoir depuis 1967, Gnassingbé Eyadema, règne d’une main de fer sur le Togo, petit pays de l’Afrique de l’Ouest. Un rapport d’Amnistie internationale, qui documente et révèle les crimes du régime au monde entier, est publié. Les autorités sont nerveuses et veulent mettre la main sur les responsables. Koffi Antoine Nadjombé, professeur de philosophie, est au centre de la mire.

Commence alors une descente aux enfers, menée de mains d’hommes vils et corrompus. Koffi est détenu, interrogé, torturé, envoyé dans une prison surpeuplée… pour son travail de défense des droits de l’homme. Libéré par la «bonne grâce» du dictateur, le pouvoir essaie de le récupérer, de l’amadouer, tout en le surveillant de près à toute heure par des agents en civil. La situation devient insupportable, Koffi s’échappe, dans un scénario dépassant la fiction hollywoodienne. Puis vient l’exil, dans un pays qui n’a pas que la terre de froide : le Danemark. Environnement hostile et sentiments d’ostracisme qui le pousseront à «fuir» une deuxième fois pour se réfugier au Canada, à Montréal plus précisément.

Toutes ces péripéties sont racontées dans le livre qu’il vient de publier : Togo : Quand la répression oblige à fuir. Imprimé sans éditeur, il s’agit d’une œuvre qui représente une démonstration d’une force de caractère que même la torture n’a pu briser. C’est un cri du cœur pour mettre fin aux exactions, une action de libération qui ne peut attendre à jamais l’arrivée d’un preneur. Le livre se lit bien, pour certains d’un coup tellement il accroche, et est écrit dans un langage imagé qui va droit au but dans sa simplicité.

La Grande Époque a rencontré M. Nadjombé.

LGÉ : Vous avez dû fuir votre pays en raison d’un rapport d’Amnistie internationale. Maintenant, vous avez écrit un livre qui, vraisemblablement, vous empêchera d’y retourner…

M. Nadjombé : Oui, on peut le dire ainsi. Mais, moi, je ne vois pas les choses de la même manière. La plupart de ceux qui ont quitté leur pays – suite à des répressions, des peines d’emprisonnement – n’ont pas voulu écrire pour des raisons de sécurité personnelle, mais je pense qu’il faut rompre avec la loi de l’omerta, la loi du silence. Dans mon esprit, c’est qu’il faut rendre compte de ce qui se passe, il faut le dire et de façon claire et nette, afin de pouvoir aider des gens qui peuvent ou qui pourront faire des enquêtes là-dessus et qui pourraient aussi donner plus de lumière pour ceux qui sont encore là-dedans.

LGÉ : Est-ce que vous pensez que le rapport a eu un impact positif sur le régime ou cela a-t-il simplement mené à plus de répression?

M. Nadjombé : Dans un premier temps, il y a eu plus de répression, mais au fur et à mesure que le temps avance, aujourd’hui des régimes ne peuvent plus se permettre de prendre le peuple en otage, donc ce qui fait que le Togo, comme tout autre pays, s’ouvre aujourd’hui, parce qu’il y a la Charte des droits de l’homme qu’il faut respecter, il y a la Déclaration universelle des droits de l’homme qu’il faut respecter. Le Togo a ratifié ces conventions, donc il est obligé de suivre et de se soumettre aux exigences de ces conventions.

En 2005, le grand dictateur est mort, en occurrence Eyadema Gnassingbé, et il a été remplacé par son fils. Son fils n’a pas pour le moment (on ne sait pas si c’est parce qu’il n’a pas encore pris le goût du pouvoir)… ça semble donner quelque chose ni figue ni raisin, c’est-à-dire qu’il n’y a plus de répression systématique des opposants qui sont là; certains des opposants sont rentrés dans le gouvernement.

Le grand hic qui a été le grand problème, c’est comment Faure [Gnassingbé] est arrivé au pouvoir. Ce n’était pas une élection, il a été placé au pouvoir par des militaires et à coup de sacrifices humains, près de 800 Togolais ont été tués pour que Faure puisse être sur son trône. On espère qu’à travers lui de bons moyens seront pris pour que les droits humains soient respectés. Jusqu’alors, on peut au moins le dire, il n’y a pas encore une répression massive comme on en a connu dans le temps de son papa.

On espère que les élections législatives qui vont venir prochainement puissent donner de bons résultats, que ce soit des élections pures et limpides. Il a l’habitude de féliciter les autres qui ont organisé des élections pures et démocratiques; cette fois, ce doit être lui qui soit félicité d’avoir organisé des élections sans tache, sans bavure. Et, après ces élections législatives, il sera obligé de se resoumettre à une autre élection présidentielle pour être sûr d’être président ou pas. Pour le moment, on ne le considère pas comme président. On l’appelle Monsieur Faure. Il n’est pas encore le président des Togolais, et le président des Togolais tout le monde le connaît.

LGÉ : C’est qui?

M. Nadjombé : C’est Bob-Akitani [Emmanuel Bob-Akitani, chef de l’opposition durant les élections de 2005 jugées non transparentes, ndlr].

LGÉ : Donc vous dites que la situation est un peu moins pire. Est-ce que ça veut dire que vous pourriez retourner au Togo?

M. Nadjombé : Dans mon cas, non, je ne pense pas. Pour moi, les conditions ne sont pas encore réunies. Il doit vraiment y avoir un changement politique clair et net, un changement politique qui pourrait apporter des améliorations, qui accepterait des organisations de défense des droits humains sur le terrain au Togo. À ces conditions-là, avec un président démocratiquement élu, un Parlement élu, on pourrait commencer le processus de retour.

LGÉ : Dans votre livre, vous vous échappez d’une manière totalement rocambolesque, extravagante, courageuse, on voit les agents du régime qui, sans répit, vous poursuivent… Est-ce qu’ici, même au Canada, vous pouvez être l’objet d’intimidations?

M. Nadjombé : Oui. Le régime a toujours des gens ici qui surveillent nos activités, nos allées et venues. Mais le Canada ne permet pas qu’il y ait une atteinte directe à notre vie, à notre personne physique, mais il y a toujours des manières de se défaire des opposants du régime. On connaît des gens ici qui sont des étudiants permanents. Ce sont des gens qui sont toujours étudiants et qui n’évoluent pas, qui n’avancent pas, et qui trouvent des moyens de vivre et, ces personnes, nous connaissons le travail qu’elles font au Canada.

LGÉ : Des espions?

M. Nadjombé : Oui. On pourrait les appeler des espions, des hommes du régime. Ils sont là, on les connaît. Il y en a à Montréal, à Québec, à Toronto… Partout où il y a des Togolais, il y a de ces personnes-là.

LGÉ : Votre livre n’est pas tendre envers le Danemark et sa politique sur l’immigration, malgré que ce pays a été le premier à vous accueillir…

M. Nadjombé : J’en profite pour remercier le Danemark de nous avoir sauvé la vie. Nous en sommes très, très, très reconnaissants. En tant que quelqu’un ayant fui l’oppression, quand on rentre dans un pays où l’on trouve ces mêmes formes d’oppressions, d’infantilisation des gens…, les étrangers, les réfugiés qu’ils accueillent deviennent des non-désirables. Nous n’étions pas les bienvenus finalement. Nous comprenions dans la population que nous n’étions pas les bienvenus. Nous étions de trop, nous étions des voleurs d’emplois, nous étions des tricheurs «parce que nous ne voulions pas travailler» mais, du travail, il n’y en avait pas. Les étrangers, surtout les réfugiés d’origine africaine, sont considérés comme des faiseurs d’enfants. Tout ça, jumelé dans une politique intentionnellement organisée, fait que je n’ai pas d’excuse pour cet état des choses au Danemark. C’est comme ça jusqu’à ce jour.

Je ne fais pas de la propagande pour qui que ce soit, mais quand les sociaux-démocrates étaient au pouvoir lorsque nous sommes arrivés, la situation était autre. Les réfugiés, les étrangers, étaient les bienvenus. Tout était fait pour nous accueillir, les centres étaient là. Mais dès les élections de 2001 qui ont fait venir la droite au pouvoir, c’était fini. C’était vraiment le retour à l’enfer : les réfugiés devaient se cacher, nous n’avions plus droit à quoi que ce soit, ce qui fait que je ne peux être tendre envers un pays qui a été qualifié pendant longtemps de champion de la défense des droits de l’homme.

Une grande partie de la population est raciste.

LGÉ : Nous voyons beaucoup de préjugés ressortir avec la commission Bouchard-Taylor… Est-ce que vous sentez que la situation pour les immigrants est meilleure au Canada?

M. Nadjombé : Oui, la situation est mieux au Canada.

LGÉ : Votre livre n’a pas encore d’éditeur. Vous avez décidé de le publier quand même. Pourquoi?

M. Nadjombé : J’ai décidé de le publier et de ne pas attendre un éditeur parce que j’ai essayé de prendre un temps maximum pour écrire – près de trois ans pour écrire ce livre – et ne pas le publier serait une sorte de blessure que je porterais. Alors, pour moi, le publier était nécessaire, c’était comme une thérapie. Il faut faire connaître sa douleur, il faut faire connaître ses souffrances, si on les étouffe, alors c’est nous qui porterons les revers. Donc, pour moi, c’est vraiment une thérapie, c’est vraiment un soulagement, une libération de publier ce livre, quoi qu’il m’ait coûté… Je suis toujours dans l’espoir de trouver un éditeur sous peu.

LGÉ : En quelques mots, qu’est-ce que vous souhaitez au Togo, à l’Afrique, au monde?

M. Nadjombé : Au Togo, je souhaite la venue d’une république démocratique meilleure, que les bandits qui sont au pouvoir actuellement – des filous qui sont en train de voler le pays avec leurs copines – qui n’ont d’autre forme de gouvernement que la «cleptocratie», que toutes ces personnes s’évincent et que l’Afrique renaisse dans ses droits et ses devoirs face à l’humanité, face au monde. Et que l’Afrique puisse jouer le rôle qui lui revient et que l’on ne connaisse pas l’Afrique que par les guerres, les famines, les atrocités inimaginables, c’est mon souhait le plus ardent. Je pense que la nouvelle génération est prête à ce que ce rêve devienne réalité. Ça peut prendre du temps, mais ça va se réaliser.

Le livre Togo : Quand la répression oblige à fuir de Koffi Antoine Nadjombé est disponible à la section canadienne francophone d’Amnistie internationale à Montréal, 6250, boul. Monk. Téléphone : 514 766-9766.

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