Pékin lance ses acolytes dans une lutte préolympique

Les évènements violents entourant le relais de la torche olympique ne se sont pas complètement éteints avec la fin de sa tournée internationale. Après le tremblement de terre dans la province du Sichuan le 12 mai dernier, le gouvernement chinois a propagé dans ses médias que les pratiquants de la méthode de méditation Falun Gong interfèrent avec les collectes de fonds pour venir en aide aux victimes.

Ces allégations incitent, depuis plus de deux semaines, des Chinois de la diaspora sympathique au régime de Pékin à attaquer physiquement et verbalement les pratiquants de Falun Gong dans les communautés chinoises. Ces pratiquants sont habituellement identifiables par les activités de sensibilisation qu’ils tiennent pour dénoncer la persécution dont ils sont victimes en Chine.

Le quartier chinois de Flushing (New York), entre autres, a été la scène de multiples attaques violentes. La police new-yorkaise (NYPD) a d’ailleurs procédé à au moins six arrestations, dont trois pour troubler l’ordre public et trois pour voies de fait. Le NYPD a même dû ériger des clôtures pour empêcher des hordes de Chinois en colère de s’attaquer aux pratiquants de Falun Gong.

Ces derniers ont convergé par centaines sur Flushing, le 31 mai dernier, pour tenir une activité visant à apaiser les tensions et ils ont demandé aux Chinois du quartier de ne pas croire les allégations du régime chinois.

«Qui peut interférer avec vous si vous voulez donner de l’argent [aux victimes du séisme]? Vous pouvez donner de l’argent sur Internet et dans plusieurs endroits. Les rumeurs du Parti communiste chinois [PCC] sont ridicules», a déclaré dans un discours Sen Yang, président de l’Association du Falun Gong des États-Unis. «Toute la persécution [du Falun Gong] est basée sur des mensonges. Maintenant, ils essaient d’exporter ces tactiques dans ce pays.»

Malgré le dispositif de sécurité, des insultes sont constamment proférés et de multiples incidents isolés surviennent, les pires concernent des menaces de mort et des personnes âgées bousculées ou battues.
Le cas de Judy Chen, une dame dans la cinquantaine, semble être typique parmi les différents rapports. Elle a raconté son expérience personnelle à un journaliste de La Grande Époque à New York. Alors qu’elle se tenait à un kiosque d’information dénonçant la dictature chinoise, elle a été prise à partie : «Ils nous ont insultés, disant que nous sommes des traîtres, que nous ne sommes pas Chinois et que nous devrions mourir […] Ils nous ont aussi craché dessus et lancé des pierres.»

Mme Chen a par la suite été attaquée physiquement. Elle se rappelle : «Vers 11 h, une femme d’âge moyen a commencé à nous insulter. Lorsque j’ai voulu prendre une photo d’elle, la femme a essayé de m’arracher ma caméra. Lorsque j’ai essayé de protéger ma caméra, elle m’a battue.»

«Elle m’a frappé à la tête, agrippé le cou, tiré la main et m’a donné un coup de poing; c’était rude et assez atroce […] Ensuite, elle s’est éloignée en disant : “Tu es Américaine, je n’ai pas peur de te tuer”. Un homme à ses côtés a ajouté : “Tu as intérêt à faire attention, je vais te tuer. Je veux voir ton visage clairement, je veux te tuer”.»

Chez les victimes, il ne fait aucun doute que le régime chinois tente d’exporter sa persécution à l’étranger et, d’après eux, le haut dirigeant chinois Zhou Yongkang pourrait être derrière tout ça. Zhou Yongkang a déjà déclaré, selon Amnesty International : «Nous devons nous efforcer de créer une société harmonieuse et un bon environnement social pour la bonne tenue du 17e Congrès du Parti communiste et des Jeux olympiques de Pékin [...] Nous devons frapper les forces hostiles à domicile et à l’étranger, comme les séparatistes ethniques, les extrémistes religieux, les violents terroristes et les organisations hérétiques, comme le Falun Gong, qui prennent part à des organisations de déstabilisation.»

Si l’intervention directe de ce dirigeant communiste est difficile à prouver, celle des missions diplomatiques l’est maintenant de moins en moins.

Selon une conservation téléphonique rendue publique entre le consul général de Chine à New York, Peng Keyu, et un enquêteur se faisant passer pour quelqu’un d’autre, M. Peng aurait un rôle de premier plan dans l’organisation de la violence à Flushing. Il aurait déclaré : «… nous devons être très prudents avec ce genre de chose! Autrement, les gens vont dire que le consulat chinois est derrière cela, manipulant les gens. Certains de nos hommes étaient parmi la foule et se sont rapportés à moi après coup. Je suis très familier avec ceci! Mais nous les encourageons secrètement!»

Chen Yonglin, ex-diplomate du consulat chinois de Sydney, en Australie, estime qu’il s’agit d’un «des plus gros scandales diplomatiques du Parti communiste chinois (PCC) depuis l’établissement de son régime». Néanmoins, les autorités américaines ne sont pas encore intervenues, si ce n’est que l’envoi d’une présence policière massive sur les lieux pour réduire les agressions.

«Les consulats contrôlent les Chinois locaux pour diviser la communauté chinoise et ils n’ont jamais cessé d’inciter à la haine. La stratégie du PCC est d’utiliser les Chinois pour infiltrer la société de manière à conserver son contrôle. De cette façon, il peut contrer l’opposition à son pouvoir tout en trompant la communauté internationale. Nous, les gens de Chine, le savons tous et ça s’appelle le “front uni”», ajoute M. Chen dans une entrevue avec la Radio Son de l’Espoir.

«D’après moi le responsable consulaire chinois qui a orchestré tout cela devrait être expulsé des États-Unis. Il ne devrait pas essayer de museler la liberté d’expression aux États-Unis. Il ne devrait certainement pas essayer d’intimider des citoyens quelconques», suggère pour sa part David Matas, avocat canadien spécialiste des droits de l’homme.

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Répression olympique
On a beaucoup écrit au sujet du prétexte des Jeux olympiques pour amplifier la répression en Chine et les récentes violences pourraient être un signe que Pékin cherche à faire taire les critiques même à l’extérieur de ses frontières.

Tous les groupes habituellement persécutés par le régime chinois ont signalé une augmentation des abus alors que le pays cherche à tout prix à garantir «l’harmonie sociale». Même son de cloche, que ce soit chez les musulmans ouighours, accusés régulièrement et sans preuve de fomenter des attentats terroristes; les Tibétains, sévèrement réprimés ce printemps et eux aussi accusés de terrorisme; ou les pratiquants de Falun Gong, victimes d’une récente vague massive d’arrestations.

Ces purges ne touchent pas seulement les ethnies ou les groupes religieux, mais aussi les célèbres défenseurs des droits de l’homme comme Hu Jia, emprisonné pour subversion, et l’avocat Gao Zhisheng, dont on est sans nouvelle depuis son enlèvement par le régime. Autant Amnesty International, Human Rights Watch que Reporters sans frontières soulignent que le gouvernement chinois, plutôt que de tenir sa promesse de s’améliorer avant les Olympiques, s’est plutôt servi des Jeux pour opprimer davantage la population.

Une torche qui met le feu aux poudres
La tenue des Olympiques en Chine a créé cette tribune pour les personnes désirant attirer l’attention sur une cause touchant le respect des droits fondamentaux et de la dignité humaine.

Dès le début du relais de la flamme olympique en Grèce, différents actes ont été posés pour signifier que la tenue des Jeux dans un pays ne respectant pas certains principes olympiques est difficile à accepter. Mais une stratégie exhaustive a également été mise en branle par le régime chinois pour contrer les critiques, autant au niveau de l’information que sur le terrain.

Après avoir «perdu la face» dans les étapes du relais de Londres et de Paris, le gouvernement chinois a engagé un front commun par l’entremise de ses missions diplomatiques. La manifestation la plus évidente de cette politique a été les «armées du peuple» mobilisées en Australie, au Japon et en Corée du Sud pour «protéger la flamme olympique». Des milliers de Chinois, dont beaucoup d’étudiants, ont été transportés par autobus nolisés vers les lieux du relais pour opposer une présence physique aux manifestants anti-régime chinois et pro-Tibétains.

Beaucoup de ces manifestants ont été injuriés et battus par des partisans du régime de Pékin. Les plus graves cas sont survenus à Séoul, en Corée du Sud, où des pro-Tibétains ont été lynchés par des hordes de Chinois en colère. La tension a frôlé l’incident diplomatique entre la Chine et la Corée du Sud, alors que Séoul a promis d’expulser les Chinois impliqués.

Nationalisme?
Comme beaucoup d’observateurs avaient prédit, les critiques formulées contre le régime chinois ont été utilisées par ce dernier pour stimuler une forme de nationalisme parmi la population chinoise. Cette forme de nationalisme ne soude pas les gens ensemble derrière un objectif commun pour la défense d’un idéal, mais plutôt derrière le régime.

Ceci peut être démontré par l’épisode où le gouvernement chinois a demandé des excuses formelles de la part du réseau américain CNN. Un des analystes du réseau, commentant la répression au Tibet, avait qualifié les dirigeants communistes chinois de «malfrats». Pékin a alors affirmé que les déclarations de l’analyste avaient «heurté les sentiments du peuple chinois», et a stimulé une campagne virulente de critiques des médias occidentaux à laquelle bon nombre de Chinois ont pris part. CNN a précisé que les critiques de son analyste visaient le régime et non le peuple chinois, mais cela n’a pas désamorcé la crise.

Un sentiment anti-occidental exacerbé pourrait causer des problèmes aux autorités chinoises en août prochain, alors que des milliers d’athlètes, de touristes et de journalistes vont se rendre dans la capitale chinoise pour les Jeux. Le régime se fait souvent prendre dans ce jeu d’agitation. Ce fut le cas lors des manifestations antijaponaises en 2005 puis, plus récemment, avec le mouvement antifrançais.

Parodie de démocratie en Birmanie

La junte militaire au pouvoir en Birmanie se pose comme le défenseur des intérêts de la nation. Sans elle, tout s’effondrerait. Un discours que l’on retrouve chez n’importe quelle dictature. Mais comme elle n’est pas une puissance économique et politique de taille, elle est frappée de sanctions par différents gouvernements occidentaux. Puis à l’interne, des décennies de répression ont poussé la population dans l’opposition. Pour démontrer leur «grande latitude», mais surtout pour contrer les dilemmes ci-haut mentionnés, les généraux birmans ont promis d’engager le pays qu’il dirige sur le chemin de la «démocratie».

Notons tout d’abord que leur emploi du mot «démocratie» peut être adéquatement remplacé par «dictature». Le projet de Constitution, sur lequel voteront par référendum les Birmans le 10 mai prochain, ne fait que fortifier la position des militaires dans la structure étatique. Un fait que condamnent les organisations des droits de l’homme et pour la démocratie.

Le 1er mai, l’ONG Human Rights Watch (HRW) a publié un rapport dédié à la question et intitulé Vote to Nowhere: The May 2008 Constitutional Referendum in Burma (Vote vers nulle part : le référendum constitutionnel de mai 2008 en Birmanie). Elle note que les «Conditions pour la tenue d’un référendum juste et libre sont inexistantes en Birmanie en raison d’une répression étendue, incluant l’arrestation de militants de l’opposition; la censure des médias; l’interdiction sur les rencontres et rassemblements politiques; l’absence d’une commission référendaire indépendante et de tribunaux pour superviser le vote et la présence d’un climat de peur omniprésent créé» par la junte au pouvoir, écrit HRW dans un communiqué.

«Les généraux birmans montrent leurs vraies couleurs en continuant d’arrêter quiconque s’oppose à leur faux référendum et ils refusent le droit à la population de discuter publiquement des mérites du projet de constitution», déplore Brad Adams, directeur Asie chez HRW. «L’acceptation internationale de ce processus sera un grand pas en arrière.»

Le référendum se tiendra quelques mois après la sanglante répression du mouvement démocratique dans lequel les moines bouddhistes ont joué un rôle de premier plan.

Le projet de constitution est le fruit de plusieurs années de la Convention nationale, une conférence noyautée par l’armée et les gens proches du pouvoir. Selon HRW, la critique même de la Convention était passible de vingt ans de prison. Il en ressort donc normalement que la constitution proposée laisse une place dominante aux militaires et contienne même une clause empêchant à la chef de la Ligue nationale pour la démocratie et Prix Nobel de la paix, Aung San Suu Kyi, de se présenter. Cette dernière est toujours en résidence surveillée, car sa force d’attraction, autant en Birmanie qu’à l’étranger, représente une menace pour la dictature.

Au Canada
Les 25 et 26 avril, les Birmans au Canada pouvaient se rendre à leur ambassade à Ottawa pour voter au référendum. Des réfugiés birmans, qui n’ont pas le droit de vote parce qu’ils ont fui leur pays, en ont profité pour manifester leur opposition au processus «démocratique» antidémocratique.

«Nous voulons dire non au régime militaire birman. Nous ne voulons pas d’un gouvernement militaire dans notre pays. Nous voulons seulement des gens élus au Parlement», déclare Yé Yint, arrivé au Canada il y a dix ans comme réfugié, après s’être d’abord enfui en Thaïlande. Ses parents, toujours en Birmanie, se font encore harceler par les autorités qui leur demande : «Où est votre fils?»

Un autre Birman présent sur les lieux, Htun Htun Oo, est d’accord. «Nous voulons envoyer un message au peuple birman, venant des peuples démocratiques à travers le monde, que le gouvernement militaire va tenir un référendum tout en écrivant une constitution qui n’est pas basée sur la démocratie ou les droits de l’homme. Alors nous exhortons les gens en Birmanie à voter “non” dans le référendum. Le gouvernement militaire essaie toujours de légitimer la militarisation de la Birmanie.»

Du côté du gouvernement canadien, on avait voté, en 2007, l’attribution des plus grands honneurs à Aung San Suu Kyi. Elle a rejoint Nelson Mandela, le Dalaï-lama et Raoul Wallenberg en recevant la citoyenneté canadienne honoraire. C’est le lundi 5 mai que Sein Win, premier ministre du gouvernement birman en exil, a reçu le titre au nom de Mme Suu Kyi.

Campagne médiatique
En même temps que la junte militaire essaie de se donner un semblant de légitimité par référendum, une campagne internationale est en branle pour faire libérer Aung San Suu Kyi, comme cela avait réussi avec Nelson Mandela.

Plusieurs acteurs hollywoodiens se sont rassemblés autour de ce thème. Une campagne de 30 jours, qui a débuté le 1er mai, présente quotidiennement un nouveau clip avec une vedette plaidant pour libérer Suu Kyi et pour la démocratie en Birmanie. Jusqu’à ce jour, on a pu voir le comique Will Ferrell, mélangeant humour et sérieux, de même que Jennifer Aniston et Woody Harrelson. Dans le clip de ces derniers, Woody refuse de sortir de sa loge, au grand dam de la régisseuse et de Jennifer. Cette dernière demande à Woody : «Qu’est-ce qu’il faut que je fasse pour que tu sortes?» Et Woody de répondre : «Je ne sortirai pas d’ici tant que la Birmanie ne sera pas libre!»

Les clips peuvent être visionnés sur le site [www.burmaitcantwait.org]. D’autres gros noms sont en lice, comme Forrest Whitaker, Steven Segal, Eva Longoria et Silvester Stallone. Le militantisme prononcé de Stallone en faveur de la Birmanie a été porté au grand écran avec Rambo IV dernièrement, alors que son personnage éradique à lui seul une division de l’armée birmane impliquée dans différents crimes contre l’humanité.

À l’ONU
Le Conseil de sécurité des Nations Unies, habituellement silencieux sur la Birmanie, s’est prononcé le 2 mai en faveur d’un processus référendaire respectant les «libertés politiques fondamentales». Mais Associated Press rapporte que la Chine s’est opposée à deux versions précédentes de la déclaration qui faisaient référence à Aung San Suu Kyi et à la liberté d’expression. C’est donc une déclaration diluée qui a été émise.

Quant à l’implication de l’ONU en Birmanie même, elle semble de plus en plus critiquée. Le magazine spécialisé sur la Birmanie et l’Asie du Sud-Est, The Irrawaddy, indique que les Birmans ont perdu confiance dans l’ONU suite à son incapacité d’aider à régler la crise et à l’impotence de son envoyé spécial, Ibrahim Gambari. Ce dernier est accusé de se soucier davantage de sa carrière et de vouloir maintenir le statu quo. Le fait qu’il n’ait même pas été en mesure de rencontrer les dirigeants lors de sa dernière visite démontre, selon le magazine, qu’il ne sert plus à rien.

Pam McLennan à Ottawa a contribué à cet article.

Moment critique pour le Tibet

 Une manifestation menée par des moines bouddhistes tibétains se déroule dans la ville de Xiahe
Une manifestation menée par des moines bouddhistes tibétains se déroule dans la ville de Xiahe, province de Gansu, le 14 mars 2008. Des dizaines de personnes auraient été tuées par le gouvernement chinois durant la fin de semaine, alors qu’ont pris de l’ampleur, à travers le monde, les actions pour dénoncer la répression au Tibet. ( Mark Ralston/AFP/Getty Images)

Le régime communiste chinois, responsable de la mort d’environ 80 millions de personnes – en temps de paix – depuis son accession au pouvoir en 1949, poursuit sa politique d’usage de force et de propagande pour mater toute dissidence, cinq mois avant la tenue des Jeux olympiques de Pékin. Depuis quelques jours, la question tibétaine est au centre de l’actualité. Une sévère répression déferle au Tibet et dans les provinces chinoises voisines, suite à des manifestations de soutien au Dalaï-lama et à l’indépendance de la région himalayenne. On parle des pires troubles depuis 1989. À cette époque, l’actuel dirigeant chinois, Hu Jintao, était chef du Parti communiste au Tibet et avait pavé sa carrière en écrasant brutalement les Tibétains revendicateurs.

Historique

Un évènement routinier a fait boule de neige. Les Tibétains en exil et leurs sympathisants célèbrent ouvertement chaque année au mois de mars l’anniversaire du soulèvement de 1959 contre l’invasion du Tibet par l’armée chinoise. Cette année marquait le 49e anniversaire. Quarante-neuf, un chiffre ordinaire, pas encore 50. Dans les régions tibétaines, se rappeler cet évènement – comme toute revendication d’indépendance – est considéré comme un crime par le régime chinois, soit celui de vouloir «diviser la mère patrie». Mais peu importe que ce soit le 49e, l’année est 2008, celle des Jeux de Pékin.

C’est l’année de tous les instants pour les Tibétains, eux qui vivent dans la noirceur de l’oppression, sous la botte d’un gouvernement qui souhaiterait les voir disparaître, ou du moins briser leur caractère. Le nouveau chemin de fer reliant la région à la Chine continentale, construit avec l’aide de compagnies canadiennes comme Bombardier, a précipité la colonisation de la région par l’ethnie chinoise han majoritaire. La culture tibétaine s’effrite à grands coups.

Si les Tibétains ne réussissent pas à faire en sorte que l’on fasse la lumière sur leur situation en 2008, alors que les agissements de la Chine sont passés au crible, que leur restera-t-il une fois les Jeux passés et l’attention évaporée? Des années de pressions, de manifestations, de lobbying et de prières n’ont rien fait pour améliorer leur sort. Plus la Chine prend de la place dans le monde, moins les autres pays sont prêts à oser élever la voix, et encore moins à mettre l’épaule à la roue, pour que se règle la question tibétaine.

Même recevoir personnellement le Dalaï-lama, un Prix Nobel de la paix, est considéré comme un tour de force par les politiciens occidentaux. C’est devenu presque un indicateur du degré d’indépendance d’un gouvernement vis-à-vis l’influence de Pékin.

Au Tibet, on désespère. La vapeur de la frustration a fait sauter le couvercle. À l’instar des moines bouddhistes birmans à l’automne 2007, les moines bouddhistes tibétains de la région de Lhassa ont lancé la vague de protestation qui s’est répandue comme une traînée de poudre. Ils sont sortis des monastères par centaines, criant des slogans comme «Nous voulons la liberté!», «Libérez notre peuple!», «Nous voulons un Tibet indépendant!».

La répression a été brutale. Les scènes de moines maltraités par les autorités ont profondément choqué les Tibétains civils car, comme en Birmanie, ils sont le symbole et l’âme du pays. C’est ainsi que le 14 mars 2008, les manifestations ont augmenté en intensité et les gens, en colère, s’en sont pris aux symboles d’oppression et d’occupation. Voitures de police calcinées, édifices gouvernementaux attaqués, drapeaux chinois brûlés, puis on rapporte l’incendie et le pillage de commerces appartenant à des Chinois de l’ethnie han.

La capitale Lhassa a par la suite été bouclée, avec la présence de chars militaires dans les rues.

Rapports contradictoires
Tandis que l’agence officielle du régime, Chine nouvelle (Xinhua) – la plus grande agence de propagande au monde selon Reporters sans frontières – rapportait la mort de dix personnes «innocentes» durant les troubles, d’autres sources faisaient état d’une centaine de morts, probablement tués par balles ou battus à mort par les forces de l’ordre.

«Aujourd’hui, lorsque les Tibétains manifestaient, plusieurs Tibétains ont été tués. Nous, les Tibétains, n’avions aucune arme pour répliquer. Lorsque les Tibétains se sont rassemblés devant le [temple] Jokhang, les Chinois ont tiré sur nous. J’ai personnellement vu plus de cent Tibétains tués lorsque les Chinois ont ouvert le feu sur la foule tibétaine», a confié, dans la soirée du 14 mars, un homme de Lhassa au service tibétain de Radio Free Asia (RFA).

«Les Tibétains qui ont pris part aux manifestations provenaient de toute la région de Lhassa. Lorsque j’ai regardé derrière moi, tous les commerces chinois étaient détruits. Je ne crois pas qu’un seul commerce chinois soit encore intact dans la zone de Bharkor. Toutes sortes de choses étaient empilées et brûlées sur la rue principale. Plusieurs véhicules ont été brûlés et détruits.»

Des proches des manifestants tués ont «ramassé toutes les dépouilles en face du Jokhang et ont offert des prières et des foulards. Les membres des familles dont les proches ont été tués ont amené les dépouilles. Aucun membre de ma famille n’a été tué, mais moi j’ai presque été tué, et plusieurs dépouilles me semblaient familières», a poursuivi l’homme conservant l’anonymat.

Autres régions
Selon différentes sources, la répression aurait ramené le «calme» à Lhassa, mais les manifestations se sont répandues à d’autres régions tibétaines et chinoises durant la fin de semaine. On rapporte des troubles dans les provinces du Qinghai, Gansu et Sichuan, où habitent un nombre considérable de Tibétains ethniques.

Il est extrêmement difficile d’obtenir des informations précises sur ce qui se passe, la Chine étant une dictature. L’accès au Tibet a été bloqué aux journalistes et aux touristes. Quant aux régions éloignées comme les provinces citées plus haut, elles sont rarement fréquentées par des journalistes étrangers. L’organisation International Campaign for Tibet affirme qu’il y aurait des morts également à ces endroits.

Le Dalaï-lama dans tout ça
Le chef spirituel tibétain en exil, le Dalaï-lama, a été accusé par Pékin d’avoir orchestré les troubles. L’agence Chine nouvelle y est allée d’une violente attaque à son égard, qualifiée par l’agence Reuters de «rude» malgré les habituelles condamnations auxquelles nous nous sommes habitués.

«Maintenant le feu et le sang à Lhassa ont démasqué la nature du Dalaï-lama et il est temps pour la communauté internationale de réévaluer sa position», a dénoncé Chine nouvelle. «Le Dalaï-lama et sa clique ne se sont jamais un seul jour détournés de la violence et de la terreur.»

Mais le célèbre moine a toujours été un apôtre de la non-violence. Sa position depuis une vingtaine d’années ne prône pas l’indépendance du Tibet, mais plutôt une autonomie réelle de la région, un respect des droits fondamentaux et une protection culturelle. Malgré les rapports de manifestants tués par le gouvernement chinois, le Dalaï-lama a refusé d’appeler à un boycott des Olympiques de Pékin, contrairement à l’acteur américain Richard Gere. Ce dernier, défenseur de longue date de la cause tibétaine, a suggéré qu’avec l’ampleur de l’actuelle répression, un boycott devrait être considéré.

En conférence de presse dans sa ville d’exil de Dharamsala, en Inde, le Dalaï-lama a déclaré que la Chine «méritait de recevoir les Olympiques». Mais il a également appelé a une enquête internationale pour faire la lumière sur ce qui se déroule actuellement au Tibet, soulevant la question du «génocide culturel». «Que le gouvernement chinois veuille l’admettre ou non, il y a un problème. Le problème est que la nation dotée d’un héritage culturel ancien fait face à de graves dangers… La nation tibétaine, une nation ancienne avec un héritage culturel ancien, est en fait en train de mourir.»

Alors que le saint homme tempère, fidèle à des principes de non-confrontation, certains autres Tibétains ne peuvent exercer la même retenue. Ils veulent l’indépendance, la liberté, ce qui entre en conflit avec la position officielle du Dalaï-lama. Calibre-t-il ses mots pour éviter d’enrager le régime chinois, lui qui s’assure de rediriger sa violence et sa haine contre les populations tibétaines à l’intérieur de ses frontières? Une chose semble certaine : les appels à la retenue ne semblent pas en voie de calmer ni les manifestants ni les forces de répression.

Si la Chine peut tendre l’oreille davantage pour éviter de trop ternir son image avant le mois d’août, ensuite elle aura libre cours de frapper à sa guise.

Les États-Unis rapidement contredits
Le 11 mars dernier, le département d’État américain a retiré la Chine de sa liste des pires violateurs des droits de l’homme. Au même moment, les manifestations commençaient à se répandre au Tibet puis, quelques jours plus tard, les gens étaient tués dans les rues de Lhassa. Ce choix semble avant tout politique pour Washington, le président américain, George W. Bush, ayant confirmé son intention d’assister aux Jeux de Pékin.

Reporters sans frontières (RSF) a réagi avec virulence à ce geste du département d’État. «Bien entendu, la situation en Chine n’est pas comparable à celle en Corée du Nord ou en Érythrée, mais la décision de Washington survient au plus mauvais moment, alors que la situation se dégrade avant les Jeux olympiques. C’est un coup de poignard dans le dos des organisations qui militent pour des améliorations dans le domaine des droits de l’homme à cinq mois des JO. Cette décision est annoncée alors même que près d’une centaine de moines tibétains sont arrêtés et que les autorités refusent de libérer le militant Hu Jia et des dizaines d’autres défenseurs de la liberté d’expression», a affirmé RSF depuis Washington le 11 mars.

Ceci peut s’expliquer par une tendance actuelle au sein de l’administration américaine de minimiser la menace que pourrait poser la Chine, alors que son budget militaire ne cesse de croître et qu’elle a multiplié durant la dernière année ses attaques cybernétiques sur les systèmes informatiques de pays étrangers. Le discours américain est clairement vers un apaisement, l’économie du pays étant en piètre état et l’appareil militaire grandement sollicité sur d’autres fronts.

La secrétaire d’État américaine, Condoleezza Rice, a appelé Pékin à la retenue dans le traitement de gens qui «sont détenus pour la simple expression pacifique de leurs opinions», mais elle n’a pas annoncé une révision du statut de violateur de la Chine.

Réponse internationale
D’autres gouvernements du monde y sont allés de légères condamnations, mais surtout, comme les États-Unis, d’appels à la «retenue» de part et d’autres.

Quant au Comité international olympique (CIO), dans la mire des militants des droits de l’homme pour son indifférence, sa porte-parole Giselle Davies a déclaré ceci : «Le Comité international olympique partage le désir du monde pour une résolution pacifique des tensions des derniers jours dans la région tibétaine de Chine. Nous espérons que le calme reviendra à la région le plus tôt possible.»

L’utilisation de l’expression «région tibétaine de Chine», plutôt que de dire simplement «Tibet», trahi le parti pris du CIO pour le régime chinois. Et le calme souhaité semble être pour assurer le bon déroulement du passage de la torche olympique en mai prochain, qui devrait faire un tour sur le mont Everest. À cet effet, les autorités chinoises, avec la complicité du Népal, ont bloqué l’accès à la plus haute montagne du monde pour éviter qu’elle ne soit encore le siège d’une protestation contre les Olympiques. L’Inde se prête également au jeu chinois, réprimant les Tibétains exilés sur son territoire et les empêchant d’effectuer leur marche de retour dans leur pays.

Le Gouvernement chinois de transition se prononce
Le 14 mars, le Gouvernement chinois de transition a publié une déclaration condamnant fortement la répression des Tibétains par le Parti communiste chinois (PCC) à Lhassa, la comparant au massacre sanglant de 1989. Il a exprimé son profond respect pour le courage démontré par les Tibétains dans leurs protestations contre le PCC.

«Dans le processus de désintégration du PCC, le courage et la sagacité sont la base des citoyens chinois pour se libérer de l’esclavage du régime et devenir une nation digne.» Le Gouvernement de transition appelle aussi tous les Chinois à appuyer les Tibétains et à mettre fin à la répression brutale du PCC. Il souhaite que cette lutte pour la revendication des droits fondamentaux mette en marche un nouveau mouvement pour désintégrer le PCC en 2008 et finalement réaliser l’objectif stratégique de mettre fin au règne du Parti communiste cette année.

Troubles d’octobre
Depuis plusieurs mois déjà, le niveau de ressentiment des Tibétains n’avait cessé de croître, eux qui sont déjà soumis depuis plusieurs décennies aux pires abus. Le PCC s’énervait du manque de loyauté de ses membres au sein même de sa branche tibétaine, lançant une campagne de «rééducation» pour forcer les gens à choisir entre le Dalaï-lama ou le PCC.

Les récents troubles ne peuvent donc arriver comme une surprise. En octobre 2007, lorsque le Congrès américain avait remis la plus haute distinction civile au Dalaï-lama, des célébrations spontanées étaient survenues au Tibet avant d’être vite réprimées par les autorités. Très peu d’informations avaient filtré lors de cet épisode, mais certains témoignages faisaient état d’un climat de loi martiale dans la capitale, laissant sous-entendre une présence policière et militaire imposante et une vague d’arrestations. Radio Free Asia rapportait que le gouvernement avait menacé les employés actuels et retraités de l’administration d’être congédiés ou de voir leur pension retirée s’ils «s’engageaient dans des activités religieuses» comme brûler de l’encens ou accrocher des drapeaux de prières.

Un défi de taille
D’ici les jeux, une ligne bien claire démarquera les prisonniers de la politique et de l’argent des gens de conscience. Y aura-t-il un gouvernement qui osera «insulter» la Chine en se détournant de ses Olympiques? Comment toutes les firmes multinationales commanditant l’évènement sportif vont-elles gérer la débâcle de relations publiques? Quel réseau de télévision offrira une couverture minimalisée des violations des droits de l’homme et crimes contre l’humanité du gouvernement chinois pour protéger son image de diffuseur des jeux?

Pour les Tibétains, on dirait que c’est maintenant ou jamais.

Feng Yiran a contribué à cet article. Avec Reuters et Radio Free Asia.

http://www.lagrandeepoque.com/LGE/content/view/3779/33/

Rambo s’attaque à la junte birmane et elle réplique

Après George Clooney, Bono et Mia Farrow, voici qu’une autre vedette, cette fois peu reconnue pour ses prouesses intellectuelles, vient d’entrer dans la vague du militantisme artistique. Mais il s’agit peut-être seulement d’un «dommage collatéral», et l’idéal prêché semble loin du pacifisme que l’on pourrait associer aux stars mentionnées précédemment.

Le vieillissant et injecté aux hormones Sylvester Stallone s’est inséré, avec son dernier Rambo, dans la crise birmane en ne faisant rien d’autre que combattre, à sa manière, le tristement célèbre régime des militaires. Après une autre répression sanglante des espoirs démocratiques dans le pays d’Asie du Sud-Est l’automne dernier, l’arrivée du film de Stallone dernièrement dans les rues de Rangoon a une saveur toute subversive.

L’agence de presse Reuters rapportait, le 1er février dernier, que les autorités birmanes ont donné l’ordre strict aux vendeurs de DVD de ne pas tenir en stock le dernier film de Stallone. Malgré cela, des copies pirates continueraient à circuler abondamment.

On peut comprendre la nervosité du régime. Alors que certains ne voient dans Rambo qu’un type barbare représentant la somme de la cruauté mélangée au paternalo-impérialisme américain, certains Birmans se délectent de la raclée qu’il assène à l’armée qui les opprime.

Les scènes de fiction – quoique proches des constats d’organisations internationales – montrant la brutalité du régime militaire à travers les viols, le nettoyage ethnique et l’embrigadement d’enfants soldats, ne sont rien pour plaire aux généraux. Mais, en plus, des images d’ouverture du film sont entièrement réelles. Ceux qui ont suivi le soulèvement de la population et des moines bouddhistes l’automne dernier peuvent facilement reconnaître certaines images-chocs : scène du journaliste japonais abattu à bout portant par la police pendant une manifestation, photo de la dépouille d’un moine flottant dans une rivière après la répression, personnes sauvagement maltraitées, etc.

Si l’on considère les efforts mis en branle par la dictature pour empêcher que ces images et informations circulent – avec le contrôle total des médias, l’arrestation des gens tenant des caméras et l’interruption d’Internet – Rambo aura permis de contourner la censure.

De plus, certaines des rares phrases, prononcées par le personnage peu bavard, semblent avoir trouvé résonance chez certains Birmans exaspérés par l’oppression. Un habitant de la capitale économique du pays, Rangoon, aurait confié à Reuters que «Les gens virent fous pour la phrase “Live for nothing or die for something”» prononcée par John Rambo. Un slogan qu’ils peuvent traduire par «vivre libre ou mourir».

Alors que rien n’est subtil lorsque Rambo envoie une flèche dans la tête d’un soldat birman qui était sur le point d’exécuter sadiquement des villageois innocents, certains autres passages représentent des attaques plus raffinées contre le régime. Au début du film, alors que Rambo mène une vie paisible dans le nord de la Thaïlande, il utilise son arc et une flèche (à cette dernière est attaché un fil) pour pêcher le poisson. La scène suivante nous montre l’homme aux gros bras remettre le fruit de sa pêche à deux moines bouddhistes en guise d’aumône. Durant la crise en Birmanie en septembre dernier, des moines avaient décidé de ne plus accepter d’aumônes des militaires en guise de protestation contre les abus.

Sans en dévoiler davantage sur la trame de l’histoire, aucune personne prononçant facilement les mots «violence gratuite» ne devrait aller voir ce film. La violence est extrême, extrêmement explicite. Sans l’excuser, elle démontre, d’un côté, des violations des droits de l’Homme que l’on peut retrouver dans des films plus sérieux abordant les thèmes du génocide et de la guerre et, de l’autre, la vengeance justicière qu’incarne le personnage de John Rambo.
Cette façon de mélanger actualité et divertissement n’est pas neuve dans cette série. Dans Rambo III, le héros macho, devenu bouddhiste, doit aller secourir son ami, le colonel Trautman, fait prisonnier par les Soviétiques qui tentent de conquérir l’Afghanistan.

Ce film de 1988 vaut la peine d’être visionné vingt ans plus tard, avec le recul et les associations possibles à la question afghane actuelle. Les Américains fournissent des armes aux moudjahiddines pour qu’ils combattent l’Armée rouge envahissante. Depuis le 11-septembre, nombre de gens ont ainsi parlé d’Oussama Ben Laden comme une création des États-Unis, alors qu’à cette époque ils faisaient front commun contre l’URSS.

Revenons à la fiction. Le colonel Trautman est prisonnier. Voici le plaidoyer qu’il livre lorsque interrogé par le commandant russe :

«Il n’y aura pas de victoire. Chaque jour vos machines de guerre perdent du terrain contre une bande de combattants de la liberté mal armés et mal équipés. Le fait est que vous avez sous-estimé votre compétition. Si vous aviez étudiez votre histoire, vous auriez compris que ces gens ne se sont jamais soumis à personne. Ils aimeraient mieux mourir que d’être les esclaves d’une armée envahissante. Vous ne pouvez gagner contre un peuple comme ça. Nous avons essayé, nous l’avons eu notre Vietnam, maintenant vous allez avoir le vôtre.»

Finalement, Rambo secourt son compagnon en éradiquant, quasiment à lui seul, toute une garnison soviétique pour le bien aussi de ses frères d’armes afghans.

Dans Rambo II, sorti en 1985, le colonel Trautman vient sortir John Rambo de prison pour une mission spéciale. En tant que vétéran de la guerre du Vietnam, il possède les qualités requises pour retourner dans ce pays et déterminer si des prisonniers de guerre américains croupissent encore dans des camps. Il a l’ordre strict de ne pas sauver de prisonniers, mais seulement de prendre des photos. Il se rend vite compte que le bureaucrate de Washington qui commande la mission n’a aucun intérêt à ce que des prisonniers américains soient découverts plusieurs années après le retrait des troupes étasuniennes, ce qui ferait éclater un scandale.

Alors M. Rambo doit non seulement combattre les communistes vietnamiens et russes, mais aussi la corruption de ceux qui l’utilisent. On ressent dans ce film un dégoût plus profond envers certains Américains qu’envers les ennemis «naturels» du temps de la guerre froide.

Dans First Blood, le premier de la série, John Rambo fait face à l’accueil peu chaleureux, aux États-Unis, réservé aux soldats de retour du Vietnam. L’ancien des forces spéciales Green Berets combat seul une armée et une police bien américaines.

Rambo n’est-il donc qu’un symbole de l’impérialisme de l’Amérique? Peut-être davantage le symbole de son amour pour les armes.

Au-delà de la violence propre à l’œuvre entière, ou peut-être même aussi à travers cette violence, il existe une critique sociale et politique reliée à l’actualité.

Si Rambo est souvent perçu comme le maniaque du sang faisant cracher sa grosse mitrailleuse, trois de ses quatre films le dépeignent comme quelqu’un voulant éviter la violence, mais étant finalement entraîné par elle à cause des circonstances. Une fois engagée par contre, cette «machine à tuer» s’arrête difficilement et assure, par le chaos qu’elle engendre, que les armes règlent rarement vraiment un conflit.

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Politique étrangère américaine: quels défis pour le prochain président ?

Un système de santé accessible aux gens avec de l’argent; l’extermination passée et l’isolation actuelle des populations autochtones; une culture populaire guidée par le cinéma hollywoodien, une pratique médiatique jugée biaisée et basée sur le divertissement; un traitement incohérent de l’immigration venant du Sud; une ségrégation se manifestant dans les rapports sociaux-économiques, voici certains des points de critique de la situation domestique américaine. S’ils sont assez significatifs, la mauvaise réputation des États-Unis vient davantage de ses pratiques de politique étrangère. À ce titre, la liste de reproches est longue et bien connue. Disons que ces dernières années, sous l’administration Bush, elle s’est allongée avec une pièce maîtresse : la «guerre à la terreur», produisant l’invasion de l’Afghanistan, de l’Irak et d’autres «malaises» comme Guantanamo.

Il est clair pour tous que le prochain président des États-Unis héritera de problèmes complexes. En plus des quelques conflits majeurs énumérés ci-dessus, le nouvel homme (ou, dans un cas historique, la nouvelle femme) de Washington devra gérer grand nombre d’autres situations compliquées sur la scène internationale, qui ne sont pas isolées des points de friction majeurs.

Le maintien d’une politique étrangère réaliste, alimentant nombre d’antagonismes, tout en conservant un discours de doubles standards, est une voie ne pouvant mener qu’à une aliénation plus sévère des différentes tendances discordantes.

À moins de rétablir une base de principes fondamentaux, souvent énoncés en discours mais rarement présents en gestes, et d’éliminer au maximum les contradictions et de reconnaître ouvertement celles qui demeurent, l’influence américaine continuera de s’effriter au profit du cynisme et autres idéologies néfastes.

Amériques
Plus près de chez eux, dans leur traditionnelle «cour arrière», les États-Unis devront gérer adéquatement leur perte d’influence en Amérique du Sud, ayant connu ces dernières années un virage à gauche massif, excluant presque seulement les deux alliés principaux dans la région que sont le Mexique et la Colombie.

Mais à part la Colombie, toujours aux prises avec des guérillas, et la Bolivie, avec les tensions autonomistes, l’Amérique latine est politiquement assez stable.

Hugo Chavez a été blessée par la perte de son référendum, mais quelques autres coups d’éclat diplomatiques, comme dans la crise des otages en Colombie, pourraient le relancer. Son affection pour l’Iran, Cuba, le Belarus et autres pays autoritaires ennemis de Washington, sa passion pour le communisme (qu’il présente en des termes plus vagues comme «socialisme du 21e siècle») et sa personnalité militaire sont différents ingrédients faisant de lui une bonne épine dans le pied de l’Oncle Sam.

Mais au-delà de la rhétorique et des divergences d’avenues politiques, les États-Unis sont, selon le site Internet du Département d’État américain, le principal partenaire commercial du Venezuela.

Asie
À l’ouest, la montée de la Chine est le phénomène le plus préoccupant. Il y a l’aspect militaire, que les deux pays tentent d’atténuer en se faisant quelques visites et courbettes, mais l’arme économique de Pékin paralyse l’administration américaine. Avec une réserve de dollars américains, estimée à 700 milliards en 2006, et la perte de vitesse du billet vert, une vente de feu pour acheter de l’euro ou du yen serait un désastre monumental pour les États-Unis, mais en retour aussi pour l’économie mondiale. L’économie chinoise étant encore largement dépendante des investissements étrangers et des exportations, le statu quo devrait tenir un certain temps.

Mais Washington sent que Pékin prend plus de place et un partage de l’hégémonie mondiale ne figure certainement pas dans les plans des stratèges de la Maison Blanche et du Pentagone. Surtout lorsque l’adversaire affectionne particulièrement les pays lui donnant du fil à retorde (Iran, Corée du Nord) ou stratégiquement importants (Asie centrale).

L’allié américain principal dans la région, le Japon, est pour sa part en train de tenter de se détacher un tant soit peu de sa relation de parrainage héritée de l’après-Seconde Guerre mondiale, ou du moins de réclamer la place qui lui revient sur la scène internationale en tant que puissance économique et pays donateur principal. Si le Japon comprend toujours la nécessité de conserver l’actuelle protection américaine, une partie de la population et plusieurs politiciens ne veulent pas d’un Japon qui suit l’Amérique dans ses interventions militaires.

La décision, à la fin de 2007, de la Chambre haute du Parlement de ne pas renouveler la mission de ravitaillement de la marine japonaise dans l’océan Indien pour appuyer la guerre en Afghanistan en est un exemple. Mais cette décision vient d’être battue par la Chambre basse, signe des tensions internes et du poids de Washington.

La question nord-coréenne est également loin d’être réglée. Si le président Bush croyait bénéficier d’un vent diplomatique en sa faveur – avec les quelques promesses de l’obscur dictateur Kim Jong-il de démanteler son programme nucléaire – les derniers jours remettent sur la table le peu de soucis du régime communiste pour les échéances, et son hésitation ou son bluff à se départir de l’atout le plus important dans son arsenal de chantage.

La pacification de l’Afghanistan s’annonce dans les présentes conditions un échec, et cela est certainement lié à la faillite du Pakistan. L’attitude qu’adoptera le prochain président américain vis-à-vis cette région devra pouvoir inspirer d’autres membres de la communauté internationale à s’y impliquer sincèrement. Le maintien d’un dictateur au pouvoir au Pakistan pour empêcher une révolution islamiste, alors que le pays est une puissance nucléaire, est compréhensible d’un point de vue stratégique détaché. Mais la réalité sur le terrain est pleine de contradictions, alors que les sympathisants terroristes sont présents dans différents organes de l’administration.

Le refus du président Musharraf d’autoriser une enquête indépendante de l’ONU sur l’assassinat de l’ex-première ministre Benazir Bhutto, sous prétexte que son pays «n’est pas le Liban» – où l’interférence étrangère était considérée dans le cas de l’assassinat de Rafik Hariri – ne fait qu’alimenter les soupçons pesant sur lui et son entourage.

Si la carte américaine pour relancer le pays s’appelait Bhutto… En tous cas, cette relation Musharraf-Washington devra être examinée de près par le nouveau venu à la Maison Blanche. Déjà, des théories émergent sur le plan américain au Pakistan, les moins communes suggérant une balkanisation du pays pour mieux contrôler la région et ses ressources. C’est en fait ce qu’avance le professeur Michel Chossudovsky de l’Université d’Ottawa. Mais il prétend aussi que les services secrets pakistanais sont un «appendice de la CIA», qu’Al-Qaïda est une création de la CIA, et que cette dernière connaissait ou a été impliquée dans l’assassinat de Bhutto.

Proche et Moyen-Orient
Peu de gens arrivent à croire en la sincérité de l’administration Bush de vouloir rétablir la paix au Proche-Orient. Même en lui octroyant le bénéfice du doute, les jours, les semaines, les mois ont passé depuis la prise du pouvoir par le Hamas à Gaza, et la profonde division au sein même de la société palestinienne, alimentant quotidiennement le ressentiment, rend toute solution négociée absolument fragmentée et non globale.

Quant à l’Irak, l’augmentation des troupes à Bagdad, appelée le surge, a vraisemblablement porté fruits avec une diminution des violences. L’écœurement de la population face aux attaques qu’on dit venir d’Al-Qaïda a aussi réussi à pousser certains groupes d’insurgés à changer leur fusil d’épaule et se rallier aux Américains. Mais tous les détails de ce revirement demeurent nébuleux.

Le candidat républicain John McCain, vétéran de la guerre du Vietnam, ne veut rien de moins qu’une victoire en Irak. Un choix motivé par la stratégie ou par le désir de ne pas voir son pays se retirer humilié encore une fois, difficile à dire.

Quant aux démocrates Clinton et Obama, ils souhaitent un retrait des troupes, mais seulement pour mieux lutter contre la menace terroriste, Obama suggérant ainsi un regain d’attention sur le Pakistan et l’Afghanistan, «le front principal dans notre guerre contre Al-Qaïda», a-t-il écrit dans un essai publié dans les pages du magazine Foreign Affairs.

Il n’y a donc pas d’issue facile, considérant qu’un Irak non sécuritaire est tout aussi dangereux qu’un Afghanistan bourré de talibans.

Quant à l’Iran, les récentes tensions dans le détroit d’Ormuz, où circule une large quantité du pétrole destiné à l’approvisionnement mondial, démontrent que quelques niaiseries de militaires zélés, d’un côté ou de l’autre, pourraient fournir l’excuse idéale à une démonstration de force, alors que la dernière estimation sur la sécurité nationale aux États-Unis a forcé Bush à modifier son discours sur la menace iranienne.

L’arrivée des démocrates au pouvoir pourrait amener un regain de diplomatie autour de la question iranienne, mais il ne faut pas se faire d’illusion, «l’option militaire est toujours sur la table». «Bien que nous ne devons pas éliminer l’option d’utiliser la force militaire, nous ne devrions pas hésiter à discuter directement avec l’Iran», écrit Barack Obama.

Dans la turbulence du monde, la puissance militaire demeure le gage du respect.

Afrique
Les États-Unis qualifient la crise au Darfour de génocide. Les actes ne suivent pas les paroles. La faute incombe-t-elle à l’ONU, embourbée dans ses querelles politiques? Dans ce cas, le réalisme politique l’emporte, alors que Bush sait qu’il peut agir unilatéralement sans l’aval des Nations Unies. Pourtant le Soudan est plein de pétrole. Mais dans ce cas, c’est la Chine qui s’en empare, moyennant matériel militaire et protection diplomatique.

La Somalie est un autre bourbier où les États-Unis ne sont pas très loin. L’idée d’autoriser une invasion – devenue occupation – des forces éthiopiennes visait à déloger les islamistes. Il fallait éviter une «talibanisation» du pays pouvant servir de repère au terrorisme international. C’est maintenant une crise qui pourrit, faisant quelquefois la manchette, mais qui sombre néanmoins dans l’indifférence.

Russie
«Non, non, oubliez une autre guerre froide», disent les autorités russes et certains experts. Mais le chemin parcouru par la Russie sous Poutine en est nécessairement un dont la trajectoire invite à la collision, à quelque part, à un moment donné. Du terrible dictateur Staline réhabilité au gel du Traité sur les forces conventionnelles en Europe, du contrôle des médias à l’écrasement de l’opposition, les actions de la nouvelle Russie ne peuvent qu’inviter à un rappel de mémoires pas si lointaines.

Les éléments du bouclier antimissile américain en Pologne et en République tchèque sont-ils vraiment pour contrer la menace iranienne, ou plutôt, comme soutient Moscou, une tentative d’encerclement de la Russie? Diplomatiquement, il semble important de faire la nuance, mais dans les faits, Washington peut certainement considérer la question globale comme un problème conjoint, Moscou et Téhéran étant actifs dans la coopération militaire, nucléaire, énergétique et politique.

Europe
Avec la perte d’influence des États-Unis, l’Europe a une chance en or d’assumer un leadership plus dynamique. À bien des égards, elle a encore, aux yeux du Sud, ce «je ne sais quoi» attribuable au passé colonial, mais sa voix unie qui ne résonne pas si fort pourrait prendre plus de place et véhiculer un message plus conséquent en matière de démocratie, de droits de l’homme et de bonne gouvernance.

L’encouragement de mise en pratique de ces principes ne peut être abandonné alors que le cynisme et les intérêts égoïstes prennent la place sous les projecteurs.

Les États-Unis et l’Europe peuvent continuer de mener dans le 21e siècle, mais ils doivent bâtir une force d’attraction qui résulte d’une mise en pratique des principes qu’ils prêchent.

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Birmanie: un «optimisme» authentique ?

En regardant brièvement les récents développements en Birmanie, on pourrait être porté à croire qu’il y a eu un «retour à la normale» et qu’il y a même une voie à la «réconciliation nationale». L’envoyé spécial des Nations Unies, Ibrahim Gambari, a terminé une deuxième visite au pays la semaine dernière, et Aung San Suu Kyi, chef de la Ligue nationale pour la démocratie (LND) ayant passé douze des dix-huit dernières années en réclusion, a eu l’autorisation de rencontrer des hauts responsables de son parti, une première depuis 2004.

Suite à cette rencontre, les propos rapportés des membres de la LND qui ont rencontré Suu Kyi laissaient espérer un regain d’optimisme dans le camp démocrate. «Aung San Suu Kyi a dit qu’elle pensait que les autorités avaient la volonté [d'œuvrer à la] réconciliation nationale», a indiqué le porte-parole de la LND, Nyan Win, selon AFP. Mais «réconciliation nationale» n’est qu’un terme qui peut s’apprêter à différentes sauces. La junte militaire œuvre depuis longtemps pour accoucher de son projet de nouvelle constitution devant mettre en pratique une «démocratie disciplinée» n’enlevant en rien le dernier mot aux généraux.

Ces derniers auraient-ils finalement mis un peu d’eau dans leur vin, forcés par la pluie de critiques de pays étrangers? On a rapporté que les discussions entre Suu Kyi et des cadres de son parti s’étaient déroulées ouvertement, ce qui est douteux si l’on considère qu’elles ont eu lieu à l’intérieur d’une résidence gouvernementale.

Cette position conciliatrice de l’éternelle opposante démocrate a nettement plu au régime militaire, qui a publié sa photo ainsi qu’un article en première page du quotidien officiel, New Light of Myanmar, le samedi 17 novembre. On la voit en compagnie du général Aung Kyi, un représentant du gouvernement agissant comme agent de liaison entre Mme Suu Kyi et le haut de la hiérarchie militaire. Habituellement, la couverture que reçoit la dame est négative, étant dépeinte comme «dépassée».

Pour la junte, cet apparent rapprochement ne pourrait être qu’un coup de relations publiques, alors qu’un autre envoyé spécial de l’ONU, Paulo Sergio Pinheiro, est arrivé au pays le 11 novembre pour enquêter sur les droits de l’Homme en Birmanie. Avant la dernière visite d’Ibrahim Gambari, les autorités avaient expulsé le plus haut diplomate de l’ONU en Birmanie, Charles Petrie, après que celui-ci eut critiqué la situation économique du pays. On avait alors dénoncé un coup de théâtre visant à faire déraper l’agenda de M. Gambari qui devait œuvrer à rétablir le dialogue entre les généraux et la LND. Il y avait donc certaines craintes que l’envoyé de l’ONU ne cherche davantage à obtenir des explications sur l’expulsion de M. Petrie que de s’appliquer à son mandat.

Mais l’expulsion de M. Petrie a, dans le discours, davantage choqué les États-Unis que le secrétaire général de l’ONU. Les États-Unis s’étaient dits «outrés», tandis que Ban Ki-moon était «déçu».

M. Gambari semble avoir gardé le cap et il est sorti de Birmanie aussi grandi que la junte. Non seulement des membres de la LND ont pu s’entretenir avec leur chef, dans des circonstances douteuses, mais Aung San Suu Kyi a remis un message public à Gambari qui souligne l’importance de l’ONU dans le processus de réconciliation nationale. La lettre comporte six points et, dans le premier point, Mme Suu Kyi écrit : «Je suis aussi reconnaissante envers le secrétaire général des Nations Unies, M. Ban Ki-moon, pour son soutien inébranlable à la cause de la réconciliation nationale, à la démocratie et aux droits de l’Homme dans mon pays.»

Dans les autres points, elle dit «accueillir» la nomination de l’agent de liaison Aung Kyi, dans l’espérance qu’un dialogue avec le leadership du régime pourra être établi sous peu. Elle se dit également prête à «coopérer avec le gouvernement afin de faire du processus de dialogue un succès et d’accueillir les bons offices nécessaires des Nations Unies pour aider à faciliter nos efforts dans ce sens.»

En outre, elle appelle à respecter les opinions des minorités ethniques, dans un souci d’unité nationale et elle interpelle également les autres pays membres de l’ASEAN (Association des nations de l’Asie du Sud-Est).

De tels propos sans confrontation sont du bonbon pour la junte. Suu Kyi projette une image de quasi-capitulation, elle qui est épuisée après ces années de tourmente et la vue de son peuple qui s’enfonce. Ayant constaté la répression sans merci de la population le mois dernier, le mentorat des Nations Unies et l’appui des pays voisins deviennent indispensables. Mais la présence sur le Conseil de sécurité de pays amis de la junte et les relations économiques étroites qu’entretiennent plusieurs pays de l’ASEAN avec la Birmanie ne laissent présager rien de significatif.

Entre-temps, la répression est loin d’être terminée pour une quantité inconnue de personnes qui croupissent encore dans les prisons. Alors que des éléments modérés sont relâchés au compte-goutte, révélant des abus dignes de la pire sauvagerie, les meneurs, moines et universitaires paient encore la note salée de l’espoir démocratique.

Des organisations des droits de l’Homme sont encore très actives à recenser les violations et à tenter d’influencer les prochains pas de la communauté internationale.

«Le gouvernement militaire s’est engagé dans des numéros de relations publiques comme permettre à Gambari d’être photographié en compagnie d’Aung San Suu Kyi, mais il a échoué à effectuer un seul geste significatif pour la réconciliation nationale et la protection des droits de l’Homme», fait remarquer Brad Adams de Human Rights Watch (HRW) dans un communiqué. «Il est clair que le gouvernement essaie simplement d’acheter du temps en espérant que le monde va porter son attention ailleurs. L’ONU ne doit pas accepter cela.»

HRW souhaite que la Chine, l’Inde, la Russie et la Thaïlande offrent leur «soutien politique total» à la visite de Paulo Sergio Pinheiro, lui qui n’a pu mettre les pieds en Birmanie depuis 2003. En mars 2003, il avait quitté le pays après avoir découvert un magnétophone sous une table alors qu’il interrogeait un prisonnier politique à la prison d’Insein, rapporte HRW.

De son côté, Amnesty International contredit les affirmations du régime selon lesquelles la situation est «revenue à la normale», signalant une continuation de la répression suite aux manifestations qui avaient bouleversé le monde à la fin de septembre.

Zagana, un comédien birman réputé, a raconté ceci à Radio Free Asia après environ vingt jours d’emprisonnement, en partie dans la tristement célèbre prison d’Insein : «Les vies de ces jeunes ont été détruites. Ils sont en prison, certains sont morts […] Dans la prison, il y avait des moines avec des blessures par balle dans le dos. Aussi, j’ai vu des vieux moines d’environ 72 ans qui ont reçu des coups de pied dans les côtes, alors ils étaient penchés sur le côté.»

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Amnistie internationale joue au ping-pong pour les droits de l’Homme en Chine

Avant de pleinement mettre en marche, en janvier 2008, sa campagne pour les droits de l’Homme en Chine, Compte à rebours pour les Jeux olympiques, Amnistie internationale a organisé des joutes de ping-pong au carré Philips, au centre-ville de Montréal, le 29 septembre dernier. Une équipe était composée des «oppresseurs» et l’autre de «défenseurs des droits de l’Homme». Les membres de cette dernière équipe portaient des chandails avec les noms et photos de différents dissidents chinois renommés, comme Gao Zhisheng, Chen Guangcheng ou Shi Tao. Doit-on dire qu’ils gagnaient à coup sûr?

Le but de l’exercice était de dénoncer les nombreuses violations des droits de l’Homme en Chine : record d’exécutions, stérilisations forcées, persécution du Falun Gong, répression des minorités ethniques tibétaines et ouïghours, absence de liberté d’expression, etc.

La Grande Époque a interviewé les responsables de deux organisations qui oeuvrent pour plus de liberté et de respect des droits fondamentaux en Chine. Tout d’abord, François Bugingo, président et porte-parole de Reporters sans frontières Canada, et Béatrice Vaugrante, directrice générale de la section canadienne francophone d’Amnistie internationale.

Entrevue avec François Bugingo

La Grande Époque (LGÉ) : Vous avez dit, dans votre discours, que la Chine est derrière pratiquement tous les régimes répressifs. Qu’est-ce que vous répondez à ceux qui vous disent que les États-Unis ne sont pas mieux?

M. Bugingo : Je répondrais qu’aux États-Unis, malgré tous les défauts qu’on peut trouver au régime actuel, la liberté d’expression existe, les médias s’expriment, les opposants à la guerre en Irak ou en Afghanistan s’expriment d’une manière assez libre. Les pressions d’organisations comme les nôtres, comme Amnistie internationale, peuvent s’exercer directement sur le terrain. Vous savez, qu’en Chine, on n’a même pas le droit d’avoir des organisations internationales de défense des droits civiques ou des droits de l’Homme qui coopèrent à partir de la Chine. Dans le meilleur des cas, on opère à partir de Hong Kong. Je crois que, oui, il n’y a pas de régime parfait dans le monde. Je pense que la question des droits de l’Homme est un combat de tout temps, de toute haleine, mais il faut se dire qu’il y a des proportions à considérer et, aujourd’hui, quand on regarde ce qui se passe au Darfour; quand on regarde un pays comme le Zimbabwe qui était le grenier de l’Afrique et qui, aujourd’hui, vous rappelle les images de l’Éthiopie en 1984 quand les enfants mourraient de faim; quand on regarde ce qui se passe en Birmanie, aujourd’hui, à l’abri du regard international; on a le choix entre se dire «de toutes les manières tous les régimes sont pourris, donc restons à la maison», ou alors s’indigner. Et je crois que ce qui est le plus difficile, aujourd’hui au 21e siècle, c’est de développer le sens de l’indignation. Et sans indignation, on n’a pas d’âme, on n’a pas de raison d’être sur terre.

LGÉ : Pendant un certain temps, Reporters sans frontières avait cessé ses pressions sur Pékin au sujet des Jeux olympiques pour négocier directement avec le régime afin d’obtenir la levée de restrictions ou la libération de journalistes. N’avez-vous pas été un peu dupes de croire que le régime allait tenir compte de vos demandes?

M. Bugingo : Non. Je crois qu’on y est allé de bonne foi et je pense que le but ultime est essentiel. Au-delà de toutes les crises d’ego, de toutes les volontés de gagner toutes les batailles, ce n’est pas ça le plus important. Par ailleurs, les discussions que nous avons eues avec les autorités chinoises ne concernaient pas la libération de tel ou tel autre journaliste. C’était sur une base de durabilité, parce que nous ne sommes pas intéressés de voir quinze journalistes libérés pour être ré-emprisonnés aussitôt que les Jeux olympiques seront terminés. On veut une base permanente, ça veut dire ouvrir des bureaux à Pékin, permettre la liberté totale d’Internet, permettre l’expression libre des droits religieux, que ce soit Falun Gong, que ce soit d’autres mouvements comme le mouvement tibétain. On voulait quelque chose de beaucoup plus pérenne. Moi et Reporters sans frontières sommes entièrement convaincus que si la Chine avait fait le choix de venir à la table des négociations, alors que la Chine n’avait jamais daigné nous adresser la moindre réponse à toutes les demandes qu’on lui avait faites – aucune réponse pendant 25 ans – et là, c’étaient eux qui avaient fait le premier pas vers nous. Ça traduisait une certaine fébrilité parce qu’il faut dire qu’aujourd’hui la Chine n’a absolument pas l’intention de rater cette grande messe que seront les Jeux olympiques de 2008. Pour cela, ils sont prêts à énormément de concessions. Mais ça, il faut que les politiciens le comprennent, il faut que le Comité [international] olympique le comprenne, il faut que les entreprises qui font des affaires avec la Chine le comprennent, et tant qu’ils n’auront pas compris, malheureusement, on n’ira pas très loin.

LGÉ : Mais là, vous êtes de retour en force. Vous demandez le boycott finalement?

M. Bugingo : Absolument pas. Au contraire. On demande qu’il y ait autant de monde que possible. On veut rappeler aux journalistes qui iront couvrir les Jeux qu’ils représentent l’esprit démocratique, l’esprit libre. La Charte olympique comporte un article qui stipule qu’il faut qu’il y ait une évolution sociale et culturelle. On espère qu’il y aura énormément de journalistes qui ne se contenteront pas de nous parler des records qui vont être battus, mais qui vont aussi sortir et qui vont apporter énormément de lumière sur la réalité chinoise. Au contraire, on veut qu’il y ait le plus de monde possible. Maintenant, nos prochaines cibles vont être le Comité olympique, les athlètes qui vont être sur place, les entreprises qui vont commanditer les Jeux olympiques. Il est important que tout le monde ait conscience qu’on n’ira pas en Chine pour célébrer, tant que les Chinois, eux, n’auront pas le droit de faire la même chose.

LGÉ : Qu’est-ce que vous pensez des restrictions sur la presse qui ont été assouplies pour la tenue des Jeux, est-ce que c’est de la poudre aux yeux ou bien est-ce qu’ il y a eu certaines améliorations?

M. Bugingo : Il n’y a aucune restriction qui a été levée pour la tenue des Jeux.

LGÉ : Mais pour les journalistes étrangers?

M. Bugingo : Un journaliste étranger en Chine s’il n’a pas d’interlocuteur chinois, qu’est-ce qu’il vaut? À moins que vous parliez chinois. Je ne connais pas beaucoup de journalistes occidentaux de grande facture qui s’intéressent aux enjeux politiques et sociaux et qui parlent chinois. Donc, forcément, on est obligé de travailler avec des traducteurs chinois, on est obligé aussi de se fier à nos collègues chinois pour avoir une nouvelle. Quand on vous envoie comme reporter spécial en Chine pour une semaine, vous ne pouvez pas arriver à comprendre toutes les réalités sociales, culturelles et politiques. Vous avez absolument besoin à ce moment-là d’un guide, d’un fixer, d’un stringer. Sans que nos collègues chinois soient libérés et qu’ils aient la capacité de nous apporter de vraies informations, on sera des aveugles en train de se balader dans un champ de mines. Et à partir de ce moment-là, qu’est-ce qu’on peut apporter vraiment comme information? Je ne crois pas qu’il y ait eu tant d’améliorations que ça.

Entrevue avec Béatrice Vaugrante

LGÉ : Croyez-vous que, d’ici août 2008, il y a un pays qui va prendre une position très ferme par rapport aux Jeux olympiques? Ou est-ce qu’il y aura seulement les ONG qui vont contester?

Mme Vaugrante : Politiquement, je ne sais pas s’il y a un pays qui pourrait commencer à faire vraiment pression. Je pense qu’il y a plusieurs cibles à avoir. C’est sûr qu’on a abandonné le CIO. C’est clair que ce n’est pas lui qui va changer le monde. Il faut faire pression sur le Canada. Le mouvement d’Amnistie va faire pression sur tous les autres gouvernements et s’ils entendent du bruit, oui, ensemble, ils pourront faire quelque chose. Il faut faire pression sur les entreprises, avec les millions de dollars qui sont en jeu, si on fait du bruit ça peut commencer à les chatouiller un petit peu qu’on dise qu’ils sont là-bas et qu’ils ne font rien.

LGÉ : Avez-vous des noms d’entreprises en particulier?

Mme Vaugrante : Pour l’instant, non, car il n’y a pas d’entreprise que nous avons commencé à cibler, mais il y a sûrement des gros noms qui vont participer là-bas.

LGÉ : Bombardier?

Mme Vaugrante : Des Bombardier ou autres, donc est-ce qu’on va les interpeller, est-ce qu’on va leur dire «qu’est ce que vous faites là-bas»? Ce sont sûrement des cibles possibles lors de la campagne de janvier que nous allons faire. Il faut cibler aussi les médias. Radio-Canada a acheté des droits importants comme chacun des pays participants là-bas. Comment vont-ils pouvoir à la fois être là-bas et ne pas se poser des petites questions sur l’environnement. Donc, il y a plusieurs cibles. Ce n’est pas un pays qui fera la différence.

LGÉ : Est-ce que vous croyez que nous sommes un peu dépourvus, au Québec, en informations par rapport à la Chine?

Mme Vaugrante : Nous sommes certainement dépourvus en informations, car nous avons souvent des idées déjà faites. Oui, on sait, à peu près, qu’il n’y a peut-être pas de liberté d’expression, etc. Évidemment, les articles portent beaucoup plus sur le développement économique que sur la violation des droits humains. Donc, c’est une excellente opportunité pour nous à saisir, pour faire du bruit, des activités innovantes, médiatiques, pour dire : «Hey, venez porter votre regard.» Les gens veulent être informés. Il n’y a personne qui veut se fermer les yeux d’une manière ouverte. Amenons-leur l’information d’une manière simple, avec des questions simples, pour qu’ensuite on aille plus loin dans les questions complexes, parce que c’est complexe. Amenons le sujet sur la table avec des activités comme ça, pour que ce soit plus simple pour les gens.

LGÉ : Est-ce que vous allez préparer des actions qui seraient un peu plus choc au fur et à mesure que la date butoir va approcher?

Mme Vaugrante : Nous ne sommes pas tellement dans les actions choc, nous sommes plutôt, pour le moment, dans des actions graduelles pour informer et sensibiliser, commencer à mettre les spots bien avant le 8 août. On verra ce qu’on va faire au mois de janvier, on verra ce qu’on va faire au mois de mars et on verra ce qu’on va faire le 7 août.

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Birmanie: la contestation prend de l’ampleur

Les yeux et les oreilles de la planète sont rivés sur la Birmanie. Un regard détourné et les mêmes massacres de 1988 pourraient se reproduire, apportant une grande tristesse à tous les défenseurs de la démocratie et des droits de l’Homme. Dans un scénario totalement hors du commun, les milliers de moines bouddhistes qui manifestent depuis plusieurs jours contre la junte militaire ont pu, le 22 septembre dernier, passer devant la résidence dans laquelle est prisonnière la leader du mouvement démocratique et Prix Nobel de la paix, Aung San Suu Kyi.

Habituellement, l’avenue où se trouve la résidence de Mme Suu Kyi, dont elle est prisonnière depuis 2003, est bloquée par des militaires. À l’occasion de la procession des moines, des policiers auraient soulevé la barrière, les laissant passer.

Selon des témoins, Aung San Suu Kyi serait alors sortie de chez elle pour voir les moines et, à la clôture qui garde sa maison et derrière un cordon de policiers antiémeute, aurait éclaté en sanglots. Les moines ont alors prié pour elle, et on pouvait y entendre des vœux de bonne santé et de prompte libération. Environ 2000 bonzes auraient participé à cette action, selon Radio Free Asia (RFA). Ils étaient accompagnés par bon nombre de civils également, dont certains se sont donnés pour tâche de faire un cordon de sécurité pour protéger les moines contre des agressions des policiers ou des milices proches du pouvoir.

«Nous sommes satisfaits et nous nous réjouissons d’avoir pu lui donner notre prière alors qu’elle est sous surveillance et qu’elle n’a pu la recevoir [plus tôt]», a commenté un moine dans une entrevue à RFA. «Elle est le symbole de notre pays ainsi que de la paix et elle est reconnue comme leader de notre peuple. C’était très satisfaisant de voir cette scène. Nous n’avons pas eu la chance de parler avec elle, car elle est sous de sévères restrictions. Nous avons travaillé très dur pour atteindre ce point.»

Les manifestations des moines n’ont fait qu’aller en augmentant ces derniers jours. Selon le site Internet The Irrawaddy, qui couvre particulièrement les événements, il y avait 20 000 personnes dans les rues de Rangoon, le 23 septembre dernier, y compris environ 5000 moines et nonnes bouddhistes, elles qui se sont jointes pour la première fois au mouvement de contestation contre la dictature militaire. Sur l’une des banderoles des moines, on pouvait y lire : «La bonté l’emportera chaque fois», selon l’AFP.

Les protestations ont commencé au mois d’août pour critiquer l’augmentation du coût de la vie et de l’essence, et étaient seulement le fait de petits groupes isolés. Malgré une répression faisant plusieurs arrestations, elles se sont maintenant répandues dans plusieurs villes du pays et rejoignent plusieurs couches de la population.

Les moines se sont peu à peu joints au mouvement, et leur présence a un impact déterminant dans un pays qui est bouddhiste à environ 89 %. Ce sont maintenant eux qui mènent le bal. La répression d’une de leurs marches par les militaires n’a fait qu’aiguiser leur détermination. L’Alliance des moines de toute la Birmanie, le groupe qui semble organiser les actions des bonzes, a émis la directive de ne plus recevoir d’aumônes des militaires ou des gens qui leur sont proches, ni de conduire des services religieux pour eux.

Le 23 septembre, AFP a rapporté qu’un petit groupe de manifestants, comprenant environ 120 moines, a tenté de retourner devant la résidence de Mme Suu Kyi mais, cette fois, ils n’ont pu s’avancer sur l’avenue. Les événements de la veille ont certainement envoyé une onde de choc partout dans le pays et leur symbolisme pourrait être un facteur crucial dans l’augmentation de la contestation.

La junte militaire est au pouvoir depuis 1962. En 1988, les moines avaient participé à un soulèvement populaire pour la démocratie, mais la répression avait été terrible, laissant des centaines, sinon des milliers de personnes mortes. En 1990, le parti de Mme Suu Kyi avait remporté les élections haut la main, mais la junte a refusé de céder le pouvoir. Aung San Suu Kyi a été en résidence surveillée de 1989 à 1995, de 2000 à 2002 et de mai 2003 à aujourd’hui.

La Grande-Bretagne a annoncé qu’elle soulèverait la question de la Birmanie lors de l’Assemblée générale des Nations Unies qui se déroule cette semaine à New York. Les États-Unis devraient faire de même, eux qui avaient déjà critiqué le régime militaire lors du sommet de l’APEC, en Australie, plus tôt en septembre. Mais pour qu’une action concrète soit prise, le Conseil de sécurité doit se prononcer. Or, toutes les résolutions favorables à la démocratie en Birmanie sont systématiquement bloquées par l’allié indéfectible de la junte, soit la Chine.

Avec AFP et RFA.

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