Vietnam : de la colonisation à la dictature

Les luttes d’indépendance ne mènent pas toujours à la liberté, même lorsqu’elles réussissent. Le 20e siècle a produit nombre d’exemples, et la région asiatique a probablement fourni les plus pertinents. Résultat : des centaines de millions de gens vivent sous la dictature de régimes communistes qui se présentent toujours comme des «libérateurs». La victime qui devient le bourreau? Le Vietnam est un cas typique.

Le nationalisme et le communisme vietnamien sont nés sous domination française. Plus la France exploitait et réprimait l’Indochine, plus la population se radicalisait. Les meneurs du mouvement qui, dans bien des cas, ont pu étudier à l’étranger – surtout en France – ont solidifié leurs bases théoriques avec les idées occidentales de démocratie et de révolution. De retour dans leur pays natal, ils avaient les outils idéologiques pour réfléchir à la condition de leur peuple et organiser ce dernier.

L’un d’eux, le «père» de l’indépendance, Ho Chi Minh (communiste), se plaignait à l’époque : «Nous ne pouvons nous réunir librement, ni former des associations.» La France «a conquis notre pays [Vietnam] par la force pour la poursuite de ses intérêts égoïstes. Depuis lors, nous avons été non seulement honteusement opprimés et exploités, mais aussi impitoyablement torturés et empoisonnés».

Et qu’en est-il depuis la victoire des communistes sur la France en 1954? Le Vietnam est bien entendu passé par de dures années de guerre contre les États-Unis, eux qui voulaient freiner l’avancée du communisme dans un contexte de guerre froide. Si on peut blâmer cette catastrophe humanitaire pour les retards qu’a accusés le Vietnam en termes de développement, on ne voit pas l’intention des dirigeants communistes d’apporter au pays le «paradis sur terre» promis aux masses paysannes qui ont payé de leur vie pour les porter au pouvoir.

Aujourd’hui, les communistes vietnamiens n’ont pas à avoir de complexe d’infériorité par rapport au colonisateur dans le domaine de l’exploitation et de la répression. Les lourdes peines de jadis, attribuées par l’administration coloniale aux simples distributeurs de pamphlets politiques, sont les mêmes peines d’aujourd’hui. Sauf que, cette fois, c’est Vietnamien sur Vietnamien.

Associated Press rapporte qu’un Américain, d’origine vietnamienne, et deux Vietnamiens seront en procès cette semaine pour avoir eu l’intention de distribuer des pamphlets antigouvernement. Ils sont accusés de terrorisme et pourraient écoper de sept ans de prison.

La relance économique

Le Parti communiste vietnamien a sensiblement emprunté la même voie que son homologue chinois, avec quelques années de retard. Dans les deux cas, une faillite de l’économie planifiée a incité les élites dirigeantes à se tourner vers l’économie de marché et les investissements étrangers, afin d’éviter une déconfiture et d’assurer leur propre pérennité. L’effondrement de l’Union soviétique, principal allié du Vietnam, a également été un accélérateur important.

Les États-Unis ont aussi joué un rôle de premier plan dans la relance du Vietnam depuis le milieu des années 1990. En 1995, sous l’administration Clinton, les deux pays ont normalisé leurs relations et établi leurs ambassades respectives. En 2000, ils ont signé un accord commercial bilatéral et, en 2007, le Congrès a approuvé pour le Vietnam le statut de «Relations commerciales permanentes normales». Cette même année, ce pays a rejoint l’Organisation mondiale du commerce (OMC).

Avec la guerre froide terminée, l’heure est au triomphe du capitalisme. Pour Washington, le communisme comme «virus» n’a plus besoin d’être endigué, et l’absence de démocratie et du respect des droits de l’homme fondamentaux n’est pas un obstacle au commerce. La politique dite de l’engagement, favorisée par bon nombre de pays occidentaux, se marie parfaitement à la recherche de profit des entreprises et des financiers. Mais dans le cas du Vietnam, comme celui de la Chine, on tarde encore à voir les retombées positives de cette politique qui, en théorie, suggère qu’un rapprochement amical avec une dictature peut finir par l’assouplir.

Dans plusieurs cas, ce qui en ressort est plutôt le contraire, soit que les tendances autoritaires influencent les politiques des pays dits démocratiques. Puis l’argument en faveur du commerce avec les régimes totalitaires estime qu’une libéralisation économique entraîne nécessairement une libéralisation politique. Encore une fois, il est très pénible d’énumérer des exemples sérieux. Malgré toutes les bonnes opportunités d’affaires au Vietnam, le pays demeure une vaste prison gérée par un régime brutal.

Un document du Département d’État américain note que : «Malgré la répression continuelle de la liberté d’expression, le Vietnam a fait des progrès significatifs dans le domaine de la liberté religieuse. En 2005, le Vietnam a adopté une vaste loi sur la liberté religieuse, interdisant les renonciations forcées et permettant la reconnaissance officielle de nouvelles dénominations.» Suite à cela, les États-Unis ont retiré le Vietnam de la liste des «pays d’inquiétude particulière», jugeant qu’il «n’était plus un violateur sérieux des libertés religieuses».

Mais ce geste de Washington est survenu seulement quelques jours avant une visite du président américain, George W. Bush, au Vietnam, comme quoi le statut de «violateur» peut servir de monnaie d’échange dans le jeu diplomatique.

Liberté religieuse

En fait, il ne revient pas aux États-Unis ou à un autre pays quelconque de déterminer quelle sera la situation de la liberté religieuse au Vietnam. Des organisations de défense des droits de l’homme se spécialisent dans ce domaine et jouissent d’une aura d’impartialité plus étendue.

Human Rights Watch (HRW) dénonce la tenue des prochaines célébrations bouddhistes de la Journée du Vesak des Nations Unies au Vietnam. Le Vesak est une fête importante pour les bouddhistes qui commémorent la vie du Bouddha Sakyamuni. Il s’agit d’une fête reconnue par l’ONU depuis 1999, et elle devrait attirer 3500 délégués de 80 pays au Vietnam, du 13 au 17 mai, selon HRW.

Ironiquement, le thème de la Journée du Vesak de l’ONU cette année est la «contribution bouddhiste à construire une société civile juste et démocratique». Or, tous les efforts des bouddhistes pour accomplir justement cela au Vietnam sont sévèrement réprimés.

«C’est une farce qu’on ait permis au Vietnam d’accueillir une célébration bouddhiste internationale majeure alors que sa politique d’État est le contrôle politique de toutes les organisations religieuses – le Vietnam continue d’emprisonner et de persécuter systématiquement les bouddhistes indépendants, de même que les adeptes d’autres religions», déplore Elaine Pearson, vice-directrice Asie chez HRW.

L’organisation, en plus de presser le régime communiste vietnamien à respecter ses engagements internationaux, demande aux États-Unis de remettre le Vietnam sur sa liste noire des pays interdisant la liberté de religion.

Le communisme, avec ses théories athées, a toujours voulu s’imposer comme religion d’État, cherchant à monopoliser l’idéologie et à soumettre les consciences. La foi est perçue comme une dissidence, en plus d’un égarement superstitieux, et son potentiel rassembleur représente encore une autre peur pour ces régimes totalitaires où «nous ne pouvons nous réunir librement, ni former des associations».

Liberté de presse

La liberté de religion étant inexistante, il est normal que la liberté de presse soit, elle aussi, inexistante. Dans son Rapport annuel 2008, Reporters sans frontières (RSF) trace un bilan plutôt obscur de la situation au Vietnam.

«La police politique a poursuivi, en 2007, ce qu’elle avait entamé à la fin de 2006 : une lutte implacable contre les mouvements d’opposition et les publications dissidentes. Un journaliste et une dizaine de cyberdissidents ont été condamnés à de lourdes peines de prison. Une journaliste française, travaillant pour une radio d’opposition, a été arrêtée pour “terrorisme”», écrit RSF.

Pour mater la liberté d’expression, l’ONG note l’utilisation de procès de type «stalinien» de même que des tribunaux populaires, une forme toute communiste de dénonciation par la population visant à terroriser les dissidents.

Le Vietnam «est l’un des pays les plus autoritaires de la planète et suit scrupuleusement le modèle chinois en matière d’atteinte à la liberté d’expression sur Internet», selon RSF.

Le statu quo

Malgré ce dossier abyssal, le 8 % de croissance annuelle fait pencher la balance du côté de l’indifférence. Le ministère des Affaires étrangères du Canada se félicite du renforcement des relations avec le Vietnam. «J’encourage fortement les sociétés canadiennes à considérer ce marché qui est en constante évolution et prometteur de succès», invite l’ambassadeur du Canada au Vietnam, Gabriel-M. Lessard.

Les relations internationales ne jouissent pas de la réputation de faire prévaloir l’éthique ou la moralité. Certains chefs de gouvernement se disent sensibles aux questions de bonne gouvernance et de droits de l’homme, mais même s’ils sont sincères, d’autres facteurs peuvent les réduire à l’inaction.

Quelle politique les personnes sincères devraient-elles essayer d’adopter pour gérer leurs relations bilatérales? Une politique d’engagement amical, même si l’ami commet des crimes contre l’humanité? Ou une politique critique, qui met certaines conditions sur la table avant de s’engager à quoi que ce soit?

La Corée est actuellement un laboratoire en action. Après plusieurs années de gouvernements de centre-gauche en Corée du Sud visant à apaiser la tension sur la péninsule avec la sunshine policy, le régime communiste nord-coréen s’est tout de même doté de l’arme nucléaire et a procédé à un test en 2006. Puis, la situation à l’interne, avec le gouvernement très probablement le plus sanguinaire de la planète, ne s’est aucunement améliorée. Actuellement, les conservateurs sont au pouvoir à Séoul et veulent mettre des conditions à l’aide apportée à la Corée du Nord, soit la dénucléarisation et des avancées en matière de droits de l’homme. Nous verrons ce qu’il en résultera.

Il est certain que les régimes communistes comme le Vietnam et la Chine se réjouissent de leur admission au sein des institutions internationales comme gage de légitimité. Puis les investissements étrangers garantissent depuis une vingtaine d’années le renforcement des systèmes de contrôle tout en moussant les fortunes des dirigeants. Combien de temps encore pourront-ils s’accrocher? Malheureusement pour eux, l’histoire de leurs pays démontre qu’une dynastie corrompue est toujours appelée à chuter. Après colonisation et dictature, qu’est-ce qu’il y aura?

Tibet : blocus des monastères, les moines risquent de mourir de faim

Un individu tué par les autorités chinoises au Tibet.
Un individu tué par les autorités chinoises au Tibet. Visage tuméfié et trous de balles sur le flanc droit du corps. (Tibet Solidarity Committee)

Tandis que l’on débat du bien-fondé du relais de la flamme olympique, des manifestants qui s’y opposent et des Jeux de Pékin en général, la situation au Tibet ne s’est guère améliorée. L’absence d’informations nous provenant de la région n’indique en rien un retour à la normale, alors que même «la normale» est condamnable du point de vue des droits de l’homme. Des représentants du gouvernement tibétain en exil indiquent que des militaires encerclent depuis des jours les monastères où il y a eu des protestations, afin de les soumettre.

Les moines ne pourraient donc pas sortir, et il n’y aurait aucun ravitaillement en nourriture ou en eau.

«Ils ciblent les monastères où les manifestations ont eu lieu», expliquent Karma Chophel, président du Parlement tibétain en exil, dans une entrevue au quotidien australien The Age. «Dans une semaine, les moines pourraient commencer à mourir de faim et de soif. C’est une nouvelle alarmante pour nous.»

Selon Yeshi Dolma, membre du gouvernement en exil, «certains seraient déjà morts de faim». Si ça se poursuit, ce pourrait être un massacre.

Selon Chophel, le régime chinois veut les forcer à se soumettre à sa domination en renonçant, entre autres, à leur chef spirituel, le Dalaï-lama. Mais les moines pourraient choisir de mourir plutôt que de renoncer à leur foi et à leur culture, fait-il remarquer.

Dans une région tibétaine de la province du Sichuan, on a rapporté dernièrement plusieurs blessés par balle durant une manifestation. Il est impossible de savoir combien sont morts. Des sources ont indiqué à Radio Free Asia que tous les hôtels de la région étaient maintenant occupés par les soldats et qu’ils y demeureraient jusqu’après les Olympiques.

http://www.lagrandeepoque.com/LGE/content/view/3974/33/

Moment critique pour le Tibet

 Une manifestation menée par des moines bouddhistes tibétains se déroule dans la ville de Xiahe
Une manifestation menée par des moines bouddhistes tibétains se déroule dans la ville de Xiahe, province de Gansu, le 14 mars 2008. Des dizaines de personnes auraient été tuées par le gouvernement chinois durant la fin de semaine, alors qu’ont pris de l’ampleur, à travers le monde, les actions pour dénoncer la répression au Tibet. ( Mark Ralston/AFP/Getty Images)

Le régime communiste chinois, responsable de la mort d’environ 80 millions de personnes – en temps de paix – depuis son accession au pouvoir en 1949, poursuit sa politique d’usage de force et de propagande pour mater toute dissidence, cinq mois avant la tenue des Jeux olympiques de Pékin. Depuis quelques jours, la question tibétaine est au centre de l’actualité. Une sévère répression déferle au Tibet et dans les provinces chinoises voisines, suite à des manifestations de soutien au Dalaï-lama et à l’indépendance de la région himalayenne. On parle des pires troubles depuis 1989. À cette époque, l’actuel dirigeant chinois, Hu Jintao, était chef du Parti communiste au Tibet et avait pavé sa carrière en écrasant brutalement les Tibétains revendicateurs.

Historique

Un évènement routinier a fait boule de neige. Les Tibétains en exil et leurs sympathisants célèbrent ouvertement chaque année au mois de mars l’anniversaire du soulèvement de 1959 contre l’invasion du Tibet par l’armée chinoise. Cette année marquait le 49e anniversaire. Quarante-neuf, un chiffre ordinaire, pas encore 50. Dans les régions tibétaines, se rappeler cet évènement – comme toute revendication d’indépendance – est considéré comme un crime par le régime chinois, soit celui de vouloir «diviser la mère patrie». Mais peu importe que ce soit le 49e, l’année est 2008, celle des Jeux de Pékin.

C’est l’année de tous les instants pour les Tibétains, eux qui vivent dans la noirceur de l’oppression, sous la botte d’un gouvernement qui souhaiterait les voir disparaître, ou du moins briser leur caractère. Le nouveau chemin de fer reliant la région à la Chine continentale, construit avec l’aide de compagnies canadiennes comme Bombardier, a précipité la colonisation de la région par l’ethnie chinoise han majoritaire. La culture tibétaine s’effrite à grands coups.

Si les Tibétains ne réussissent pas à faire en sorte que l’on fasse la lumière sur leur situation en 2008, alors que les agissements de la Chine sont passés au crible, que leur restera-t-il une fois les Jeux passés et l’attention évaporée? Des années de pressions, de manifestations, de lobbying et de prières n’ont rien fait pour améliorer leur sort. Plus la Chine prend de la place dans le monde, moins les autres pays sont prêts à oser élever la voix, et encore moins à mettre l’épaule à la roue, pour que se règle la question tibétaine.

Même recevoir personnellement le Dalaï-lama, un Prix Nobel de la paix, est considéré comme un tour de force par les politiciens occidentaux. C’est devenu presque un indicateur du degré d’indépendance d’un gouvernement vis-à-vis l’influence de Pékin.

Au Tibet, on désespère. La vapeur de la frustration a fait sauter le couvercle. À l’instar des moines bouddhistes birmans à l’automne 2007, les moines bouddhistes tibétains de la région de Lhassa ont lancé la vague de protestation qui s’est répandue comme une traînée de poudre. Ils sont sortis des monastères par centaines, criant des slogans comme «Nous voulons la liberté!», «Libérez notre peuple!», «Nous voulons un Tibet indépendant!».

La répression a été brutale. Les scènes de moines maltraités par les autorités ont profondément choqué les Tibétains civils car, comme en Birmanie, ils sont le symbole et l’âme du pays. C’est ainsi que le 14 mars 2008, les manifestations ont augmenté en intensité et les gens, en colère, s’en sont pris aux symboles d’oppression et d’occupation. Voitures de police calcinées, édifices gouvernementaux attaqués, drapeaux chinois brûlés, puis on rapporte l’incendie et le pillage de commerces appartenant à des Chinois de l’ethnie han.

La capitale Lhassa a par la suite été bouclée, avec la présence de chars militaires dans les rues.

Rapports contradictoires
Tandis que l’agence officielle du régime, Chine nouvelle (Xinhua) – la plus grande agence de propagande au monde selon Reporters sans frontières – rapportait la mort de dix personnes «innocentes» durant les troubles, d’autres sources faisaient état d’une centaine de morts, probablement tués par balles ou battus à mort par les forces de l’ordre.

«Aujourd’hui, lorsque les Tibétains manifestaient, plusieurs Tibétains ont été tués. Nous, les Tibétains, n’avions aucune arme pour répliquer. Lorsque les Tibétains se sont rassemblés devant le [temple] Jokhang, les Chinois ont tiré sur nous. J’ai personnellement vu plus de cent Tibétains tués lorsque les Chinois ont ouvert le feu sur la foule tibétaine», a confié, dans la soirée du 14 mars, un homme de Lhassa au service tibétain de Radio Free Asia (RFA).

«Les Tibétains qui ont pris part aux manifestations provenaient de toute la région de Lhassa. Lorsque j’ai regardé derrière moi, tous les commerces chinois étaient détruits. Je ne crois pas qu’un seul commerce chinois soit encore intact dans la zone de Bharkor. Toutes sortes de choses étaient empilées et brûlées sur la rue principale. Plusieurs véhicules ont été brûlés et détruits.»

Des proches des manifestants tués ont «ramassé toutes les dépouilles en face du Jokhang et ont offert des prières et des foulards. Les membres des familles dont les proches ont été tués ont amené les dépouilles. Aucun membre de ma famille n’a été tué, mais moi j’ai presque été tué, et plusieurs dépouilles me semblaient familières», a poursuivi l’homme conservant l’anonymat.

Autres régions
Selon différentes sources, la répression aurait ramené le «calme» à Lhassa, mais les manifestations se sont répandues à d’autres régions tibétaines et chinoises durant la fin de semaine. On rapporte des troubles dans les provinces du Qinghai, Gansu et Sichuan, où habitent un nombre considérable de Tibétains ethniques.

Il est extrêmement difficile d’obtenir des informations précises sur ce qui se passe, la Chine étant une dictature. L’accès au Tibet a été bloqué aux journalistes et aux touristes. Quant aux régions éloignées comme les provinces citées plus haut, elles sont rarement fréquentées par des journalistes étrangers. L’organisation International Campaign for Tibet affirme qu’il y aurait des morts également à ces endroits.

Le Dalaï-lama dans tout ça
Le chef spirituel tibétain en exil, le Dalaï-lama, a été accusé par Pékin d’avoir orchestré les troubles. L’agence Chine nouvelle y est allée d’une violente attaque à son égard, qualifiée par l’agence Reuters de «rude» malgré les habituelles condamnations auxquelles nous nous sommes habitués.

«Maintenant le feu et le sang à Lhassa ont démasqué la nature du Dalaï-lama et il est temps pour la communauté internationale de réévaluer sa position», a dénoncé Chine nouvelle. «Le Dalaï-lama et sa clique ne se sont jamais un seul jour détournés de la violence et de la terreur.»

Mais le célèbre moine a toujours été un apôtre de la non-violence. Sa position depuis une vingtaine d’années ne prône pas l’indépendance du Tibet, mais plutôt une autonomie réelle de la région, un respect des droits fondamentaux et une protection culturelle. Malgré les rapports de manifestants tués par le gouvernement chinois, le Dalaï-lama a refusé d’appeler à un boycott des Olympiques de Pékin, contrairement à l’acteur américain Richard Gere. Ce dernier, défenseur de longue date de la cause tibétaine, a suggéré qu’avec l’ampleur de l’actuelle répression, un boycott devrait être considéré.

En conférence de presse dans sa ville d’exil de Dharamsala, en Inde, le Dalaï-lama a déclaré que la Chine «méritait de recevoir les Olympiques». Mais il a également appelé a une enquête internationale pour faire la lumière sur ce qui se déroule actuellement au Tibet, soulevant la question du «génocide culturel». «Que le gouvernement chinois veuille l’admettre ou non, il y a un problème. Le problème est que la nation dotée d’un héritage culturel ancien fait face à de graves dangers… La nation tibétaine, une nation ancienne avec un héritage culturel ancien, est en fait en train de mourir.»

Alors que le saint homme tempère, fidèle à des principes de non-confrontation, certains autres Tibétains ne peuvent exercer la même retenue. Ils veulent l’indépendance, la liberté, ce qui entre en conflit avec la position officielle du Dalaï-lama. Calibre-t-il ses mots pour éviter d’enrager le régime chinois, lui qui s’assure de rediriger sa violence et sa haine contre les populations tibétaines à l’intérieur de ses frontières? Une chose semble certaine : les appels à la retenue ne semblent pas en voie de calmer ni les manifestants ni les forces de répression.

Si la Chine peut tendre l’oreille davantage pour éviter de trop ternir son image avant le mois d’août, ensuite elle aura libre cours de frapper à sa guise.

Les États-Unis rapidement contredits
Le 11 mars dernier, le département d’État américain a retiré la Chine de sa liste des pires violateurs des droits de l’homme. Au même moment, les manifestations commençaient à se répandre au Tibet puis, quelques jours plus tard, les gens étaient tués dans les rues de Lhassa. Ce choix semble avant tout politique pour Washington, le président américain, George W. Bush, ayant confirmé son intention d’assister aux Jeux de Pékin.

Reporters sans frontières (RSF) a réagi avec virulence à ce geste du département d’État. «Bien entendu, la situation en Chine n’est pas comparable à celle en Corée du Nord ou en Érythrée, mais la décision de Washington survient au plus mauvais moment, alors que la situation se dégrade avant les Jeux olympiques. C’est un coup de poignard dans le dos des organisations qui militent pour des améliorations dans le domaine des droits de l’homme à cinq mois des JO. Cette décision est annoncée alors même que près d’une centaine de moines tibétains sont arrêtés et que les autorités refusent de libérer le militant Hu Jia et des dizaines d’autres défenseurs de la liberté d’expression», a affirmé RSF depuis Washington le 11 mars.

Ceci peut s’expliquer par une tendance actuelle au sein de l’administration américaine de minimiser la menace que pourrait poser la Chine, alors que son budget militaire ne cesse de croître et qu’elle a multiplié durant la dernière année ses attaques cybernétiques sur les systèmes informatiques de pays étrangers. Le discours américain est clairement vers un apaisement, l’économie du pays étant en piètre état et l’appareil militaire grandement sollicité sur d’autres fronts.

La secrétaire d’État américaine, Condoleezza Rice, a appelé Pékin à la retenue dans le traitement de gens qui «sont détenus pour la simple expression pacifique de leurs opinions», mais elle n’a pas annoncé une révision du statut de violateur de la Chine.

Réponse internationale
D’autres gouvernements du monde y sont allés de légères condamnations, mais surtout, comme les États-Unis, d’appels à la «retenue» de part et d’autres.

Quant au Comité international olympique (CIO), dans la mire des militants des droits de l’homme pour son indifférence, sa porte-parole Giselle Davies a déclaré ceci : «Le Comité international olympique partage le désir du monde pour une résolution pacifique des tensions des derniers jours dans la région tibétaine de Chine. Nous espérons que le calme reviendra à la région le plus tôt possible.»

L’utilisation de l’expression «région tibétaine de Chine», plutôt que de dire simplement «Tibet», trahi le parti pris du CIO pour le régime chinois. Et le calme souhaité semble être pour assurer le bon déroulement du passage de la torche olympique en mai prochain, qui devrait faire un tour sur le mont Everest. À cet effet, les autorités chinoises, avec la complicité du Népal, ont bloqué l’accès à la plus haute montagne du monde pour éviter qu’elle ne soit encore le siège d’une protestation contre les Olympiques. L’Inde se prête également au jeu chinois, réprimant les Tibétains exilés sur son territoire et les empêchant d’effectuer leur marche de retour dans leur pays.

Le Gouvernement chinois de transition se prononce
Le 14 mars, le Gouvernement chinois de transition a publié une déclaration condamnant fortement la répression des Tibétains par le Parti communiste chinois (PCC) à Lhassa, la comparant au massacre sanglant de 1989. Il a exprimé son profond respect pour le courage démontré par les Tibétains dans leurs protestations contre le PCC.

«Dans le processus de désintégration du PCC, le courage et la sagacité sont la base des citoyens chinois pour se libérer de l’esclavage du régime et devenir une nation digne.» Le Gouvernement de transition appelle aussi tous les Chinois à appuyer les Tibétains et à mettre fin à la répression brutale du PCC. Il souhaite que cette lutte pour la revendication des droits fondamentaux mette en marche un nouveau mouvement pour désintégrer le PCC en 2008 et finalement réaliser l’objectif stratégique de mettre fin au règne du Parti communiste cette année.

Troubles d’octobre
Depuis plusieurs mois déjà, le niveau de ressentiment des Tibétains n’avait cessé de croître, eux qui sont déjà soumis depuis plusieurs décennies aux pires abus. Le PCC s’énervait du manque de loyauté de ses membres au sein même de sa branche tibétaine, lançant une campagne de «rééducation» pour forcer les gens à choisir entre le Dalaï-lama ou le PCC.

Les récents troubles ne peuvent donc arriver comme une surprise. En octobre 2007, lorsque le Congrès américain avait remis la plus haute distinction civile au Dalaï-lama, des célébrations spontanées étaient survenues au Tibet avant d’être vite réprimées par les autorités. Très peu d’informations avaient filtré lors de cet épisode, mais certains témoignages faisaient état d’un climat de loi martiale dans la capitale, laissant sous-entendre une présence policière et militaire imposante et une vague d’arrestations. Radio Free Asia rapportait que le gouvernement avait menacé les employés actuels et retraités de l’administration d’être congédiés ou de voir leur pension retirée s’ils «s’engageaient dans des activités religieuses» comme brûler de l’encens ou accrocher des drapeaux de prières.

Un défi de taille
D’ici les jeux, une ligne bien claire démarquera les prisonniers de la politique et de l’argent des gens de conscience. Y aura-t-il un gouvernement qui osera «insulter» la Chine en se détournant de ses Olympiques? Comment toutes les firmes multinationales commanditant l’évènement sportif vont-elles gérer la débâcle de relations publiques? Quel réseau de télévision offrira une couverture minimalisée des violations des droits de l’homme et crimes contre l’humanité du gouvernement chinois pour protéger son image de diffuseur des jeux?

Pour les Tibétains, on dirait que c’est maintenant ou jamais.

Feng Yiran a contribué à cet article. Avec Reuters et Radio Free Asia.

http://www.lagrandeepoque.com/LGE/content/view/3779/33/

Birmanie : une répression plus meurtrière qu’on ne le croit

«Le nombre de morts pourrait être beaucoup plus élevé.» Cette phrase a été reproduite et répétée inlassablement dans presque tous les reportages produits sur la crise de la répression des manifestations anti-junte en Birmanie cet automne. En voyant les dernières images de mares de sang et de sandales abandonnées sur le pavé avant le blocus total des communications, le nombre de personnes – quinze – reconnues comme décédées par les autorités semblait trop peu élevé, compte tenu spécialement que des milliers de Birmans avaient été assassinés au moment des derniers soulèvements démocratiques en 1988.

Le 7 décembre, l’envoyé spécial des Nations unies en Birmanie, Paulo Sergio Pinheiro, a déclaré qu’au moins 31 personnes avaient été tuées par le régime, mais que «le nombre de morts pourrait être beaucoup plus élevé». Les conclusions de son enquête devaient être présentées le 11 décembre à l’ONU. Elles confirment ce qui avait filtré plus tôt, soit que la répression est loin d’être terminée avec les graves abus ayant cours dans les lieux de détention.

«Depuis la répression, il y a eu un nombre grandissant de rapports de morts en détention, de même que de mauvais traitements, de manque de nourriture, d’eau ou de soins médicaux dans des centres de détention surpeuplés et non sanitaires à travers le pays», a-t-il déclaré à l’AFP.

Un grand nombre de corps auraient été incinérés dans le crématorium de Ye Way, à Rangoun, durant plusieurs nuits consécutives à la fin de septembre.

Même son de cloche du côté de l’organisation de défense des droits de l’Homme, Human Rights Watch (HRW), qui a publié, le 7 décembre, un rapport exhaustif sur la répression en Birmanie.

Le rapport de 140 pages, fondé sur plus de cent entrevues avec des témoins occulaires en Birmanie et en Thaïlande, serait le récit des événements le plus précis à cette date, selon l’ONG.

En raison de l’impossibilité d’effectuer un travail indépendant sur le terrain, HRW ne peut avancer de chiffre précis sur le nombre de décès. Le rapport se concentre sur ce qui s’est passé dans la grande ville de Rangoun, donc des abus commis ailleurs n’ont pas pu être pleinement étudiés.

Néanmoins, l’information révélée est bouleversante, comme ce témoignage de Thazin Aye décrivant les tueries survenues le 27 septembre à l’école secondaire Tamwe n° 3 :
«Nous étions si apeurés. Mes deux amis étaient hystériques et j’avais tellement peur que les soldats nous découvrent. Ensuite, les informateurs ont pointé vers les herbes. Sept jeunes gens étaient cachés là. Ils se sont levés et sont partis en courant, mais les soldats leur ont tiré dans le dos. Ils n’ont pu que faire six ou sept pas avant de tomber. Trois ou quatre des jeunes hommes de 20 à 22 ans ont été tués par balles sur le champ. Les autres ont tenté de fuir, mais ont été amenés dans les véhicules militaires.»

Human Rights Watch décrit le fil des événements, des premières petites manifestations contre l’augmentation du coût de la vie, aux manifestations de grande envergure menées par les moines bouddhistes, le tout s’étalant du mois d’août à la fin septembre. Ensuite les raids nocturnes contre les monastères, les arrestations continuelles de Birmans, les tortures et les morts en détention.

Fait inhabituel, HRW n’offre pas de recommandations à la junte militaire dans son rapport, déplorant qu’au cours de toutes ces années, les généraux n’ont jamais écouté quiconque, que ce soit l’Assemblée générale de l’ONU, d’autres gouvernements du monde ou les ONG.

Les recommandations du rapport sont plutôt dirigées vers la communauté internationale dont l’inaction, hormis quelques déclarations ou actions unilatérales, est perçue comme une complicité.

À ce titre, une série de sanctions devraient être mises en place par le Conseil de sécurité des Nations unies. En haut de la liste : un embargo sur la vente d’armes.

Mais quelle que soit la manière, la sanction efficace ne semble pas être à la veille de venir, car la Chine est identifiée comme le plus grand protecteur du régime militaire birman et elle a souligné son refus d’utiliser son pouvoir au Conseil de sécurité pour faire plier les généraux. «La Chine est la clé, écrit HRW. En janvier 2007, elle a protégé les généraux en imposant son veto à une résolution sur la Birmanie au Conseil de sécurité de l’ONU. Elle a signifié clairement qu’elle bloquerait toute résolution future.»

En outre, le magazine en ligne The Irrawady rapportait, le 7 décembre dernier, qu’une cargaison de 400 véhicules militaires chinois était sur le point de traverser la frontière sino-birmane, après l’importation de 21 canons d’artillerie chinois du 6 novembre dernier.

L’Inde et la Thaïlande sont également pointées du doigt en raison de leur inaction motivée par les liens commerciaux et, en plus pour New Delhi, les considérations géopolitiques. HRW demande à l’Inde, la plus grande démocratie du monde, d’ajouter une dimension éthique à sa politique étrangère, car elle était auparavant du côté de la Ligue nationale pour la démocratie en Birmanie.

Le Japon est également interpellé, sa réponse étant jugée extrêmement timide malgré le meurtre à bout portant de son ressortissant journaliste, Kenji Nagai, capté sur vidéo.

Le futur est encore incertain, conclut Human Rights Watch. «L’Histoire jugera sévèrement les pays comme la Chine, l’Inde et la Thaïlande – les puissants voisins de la Birmanie – qui ont fait jusqu’à maintenant très peu, ou rien du tout, pour appuyer le peuple birman qui souffre depuis si longtemps. Aussi longtemps que [ces trois pays] et autres protègeront les généraux, ils pourront échapper à la tempête, du moins jusqu’à ce que le peuple birman se soulève à nouveau, ce qu’il va presque certainement faire.»

http://www.lagrandeepoque.com/LGE/content/view/3060/31/

Birmanie: un «optimisme» authentique ?

En regardant brièvement les récents développements en Birmanie, on pourrait être porté à croire qu’il y a eu un «retour à la normale» et qu’il y a même une voie à la «réconciliation nationale». L’envoyé spécial des Nations Unies, Ibrahim Gambari, a terminé une deuxième visite au pays la semaine dernière, et Aung San Suu Kyi, chef de la Ligue nationale pour la démocratie (LND) ayant passé douze des dix-huit dernières années en réclusion, a eu l’autorisation de rencontrer des hauts responsables de son parti, une première depuis 2004.

Suite à cette rencontre, les propos rapportés des membres de la LND qui ont rencontré Suu Kyi laissaient espérer un regain d’optimisme dans le camp démocrate. «Aung San Suu Kyi a dit qu’elle pensait que les autorités avaient la volonté [d'œuvrer à la] réconciliation nationale», a indiqué le porte-parole de la LND, Nyan Win, selon AFP. Mais «réconciliation nationale» n’est qu’un terme qui peut s’apprêter à différentes sauces. La junte militaire œuvre depuis longtemps pour accoucher de son projet de nouvelle constitution devant mettre en pratique une «démocratie disciplinée» n’enlevant en rien le dernier mot aux généraux.

Ces derniers auraient-ils finalement mis un peu d’eau dans leur vin, forcés par la pluie de critiques de pays étrangers? On a rapporté que les discussions entre Suu Kyi et des cadres de son parti s’étaient déroulées ouvertement, ce qui est douteux si l’on considère qu’elles ont eu lieu à l’intérieur d’une résidence gouvernementale.

Cette position conciliatrice de l’éternelle opposante démocrate a nettement plu au régime militaire, qui a publié sa photo ainsi qu’un article en première page du quotidien officiel, New Light of Myanmar, le samedi 17 novembre. On la voit en compagnie du général Aung Kyi, un représentant du gouvernement agissant comme agent de liaison entre Mme Suu Kyi et le haut de la hiérarchie militaire. Habituellement, la couverture que reçoit la dame est négative, étant dépeinte comme «dépassée».

Pour la junte, cet apparent rapprochement ne pourrait être qu’un coup de relations publiques, alors qu’un autre envoyé spécial de l’ONU, Paulo Sergio Pinheiro, est arrivé au pays le 11 novembre pour enquêter sur les droits de l’Homme en Birmanie. Avant la dernière visite d’Ibrahim Gambari, les autorités avaient expulsé le plus haut diplomate de l’ONU en Birmanie, Charles Petrie, après que celui-ci eut critiqué la situation économique du pays. On avait alors dénoncé un coup de théâtre visant à faire déraper l’agenda de M. Gambari qui devait œuvrer à rétablir le dialogue entre les généraux et la LND. Il y avait donc certaines craintes que l’envoyé de l’ONU ne cherche davantage à obtenir des explications sur l’expulsion de M. Petrie que de s’appliquer à son mandat.

Mais l’expulsion de M. Petrie a, dans le discours, davantage choqué les États-Unis que le secrétaire général de l’ONU. Les États-Unis s’étaient dits «outrés», tandis que Ban Ki-moon était «déçu».

M. Gambari semble avoir gardé le cap et il est sorti de Birmanie aussi grandi que la junte. Non seulement des membres de la LND ont pu s’entretenir avec leur chef, dans des circonstances douteuses, mais Aung San Suu Kyi a remis un message public à Gambari qui souligne l’importance de l’ONU dans le processus de réconciliation nationale. La lettre comporte six points et, dans le premier point, Mme Suu Kyi écrit : «Je suis aussi reconnaissante envers le secrétaire général des Nations Unies, M. Ban Ki-moon, pour son soutien inébranlable à la cause de la réconciliation nationale, à la démocratie et aux droits de l’Homme dans mon pays.»

Dans les autres points, elle dit «accueillir» la nomination de l’agent de liaison Aung Kyi, dans l’espérance qu’un dialogue avec le leadership du régime pourra être établi sous peu. Elle se dit également prête à «coopérer avec le gouvernement afin de faire du processus de dialogue un succès et d’accueillir les bons offices nécessaires des Nations Unies pour aider à faciliter nos efforts dans ce sens.»

En outre, elle appelle à respecter les opinions des minorités ethniques, dans un souci d’unité nationale et elle interpelle également les autres pays membres de l’ASEAN (Association des nations de l’Asie du Sud-Est).

De tels propos sans confrontation sont du bonbon pour la junte. Suu Kyi projette une image de quasi-capitulation, elle qui est épuisée après ces années de tourmente et la vue de son peuple qui s’enfonce. Ayant constaté la répression sans merci de la population le mois dernier, le mentorat des Nations Unies et l’appui des pays voisins deviennent indispensables. Mais la présence sur le Conseil de sécurité de pays amis de la junte et les relations économiques étroites qu’entretiennent plusieurs pays de l’ASEAN avec la Birmanie ne laissent présager rien de significatif.

Entre-temps, la répression est loin d’être terminée pour une quantité inconnue de personnes qui croupissent encore dans les prisons. Alors que des éléments modérés sont relâchés au compte-goutte, révélant des abus dignes de la pire sauvagerie, les meneurs, moines et universitaires paient encore la note salée de l’espoir démocratique.

Des organisations des droits de l’Homme sont encore très actives à recenser les violations et à tenter d’influencer les prochains pas de la communauté internationale.

«Le gouvernement militaire s’est engagé dans des numéros de relations publiques comme permettre à Gambari d’être photographié en compagnie d’Aung San Suu Kyi, mais il a échoué à effectuer un seul geste significatif pour la réconciliation nationale et la protection des droits de l’Homme», fait remarquer Brad Adams de Human Rights Watch (HRW) dans un communiqué. «Il est clair que le gouvernement essaie simplement d’acheter du temps en espérant que le monde va porter son attention ailleurs. L’ONU ne doit pas accepter cela.»

HRW souhaite que la Chine, l’Inde, la Russie et la Thaïlande offrent leur «soutien politique total» à la visite de Paulo Sergio Pinheiro, lui qui n’a pu mettre les pieds en Birmanie depuis 2003. En mars 2003, il avait quitté le pays après avoir découvert un magnétophone sous une table alors qu’il interrogeait un prisonnier politique à la prison d’Insein, rapporte HRW.

De son côté, Amnesty International contredit les affirmations du régime selon lesquelles la situation est «revenue à la normale», signalant une continuation de la répression suite aux manifestations qui avaient bouleversé le monde à la fin de septembre.

Zagana, un comédien birman réputé, a raconté ceci à Radio Free Asia après environ vingt jours d’emprisonnement, en partie dans la tristement célèbre prison d’Insein : «Les vies de ces jeunes ont été détruites. Ils sont en prison, certains sont morts […] Dans la prison, il y avait des moines avec des blessures par balle dans le dos. Aussi, j’ai vu des vieux moines d’environ 72 ans qui ont reçu des coups de pied dans les côtes, alors ils étaient penchés sur le côté.»

http://www.lagrandeepoque.com/LGE/content/view/2893/31/

Birmanie: la contestation prend de l’ampleur

Les yeux et les oreilles de la planète sont rivés sur la Birmanie. Un regard détourné et les mêmes massacres de 1988 pourraient se reproduire, apportant une grande tristesse à tous les défenseurs de la démocratie et des droits de l’Homme. Dans un scénario totalement hors du commun, les milliers de moines bouddhistes qui manifestent depuis plusieurs jours contre la junte militaire ont pu, le 22 septembre dernier, passer devant la résidence dans laquelle est prisonnière la leader du mouvement démocratique et Prix Nobel de la paix, Aung San Suu Kyi.

Habituellement, l’avenue où se trouve la résidence de Mme Suu Kyi, dont elle est prisonnière depuis 2003, est bloquée par des militaires. À l’occasion de la procession des moines, des policiers auraient soulevé la barrière, les laissant passer.

Selon des témoins, Aung San Suu Kyi serait alors sortie de chez elle pour voir les moines et, à la clôture qui garde sa maison et derrière un cordon de policiers antiémeute, aurait éclaté en sanglots. Les moines ont alors prié pour elle, et on pouvait y entendre des vœux de bonne santé et de prompte libération. Environ 2000 bonzes auraient participé à cette action, selon Radio Free Asia (RFA). Ils étaient accompagnés par bon nombre de civils également, dont certains se sont donnés pour tâche de faire un cordon de sécurité pour protéger les moines contre des agressions des policiers ou des milices proches du pouvoir.

«Nous sommes satisfaits et nous nous réjouissons d’avoir pu lui donner notre prière alors qu’elle est sous surveillance et qu’elle n’a pu la recevoir [plus tôt]», a commenté un moine dans une entrevue à RFA. «Elle est le symbole de notre pays ainsi que de la paix et elle est reconnue comme leader de notre peuple. C’était très satisfaisant de voir cette scène. Nous n’avons pas eu la chance de parler avec elle, car elle est sous de sévères restrictions. Nous avons travaillé très dur pour atteindre ce point.»

Les manifestations des moines n’ont fait qu’aller en augmentant ces derniers jours. Selon le site Internet The Irrawaddy, qui couvre particulièrement les événements, il y avait 20 000 personnes dans les rues de Rangoon, le 23 septembre dernier, y compris environ 5000 moines et nonnes bouddhistes, elles qui se sont jointes pour la première fois au mouvement de contestation contre la dictature militaire. Sur l’une des banderoles des moines, on pouvait y lire : «La bonté l’emportera chaque fois», selon l’AFP.

Les protestations ont commencé au mois d’août pour critiquer l’augmentation du coût de la vie et de l’essence, et étaient seulement le fait de petits groupes isolés. Malgré une répression faisant plusieurs arrestations, elles se sont maintenant répandues dans plusieurs villes du pays et rejoignent plusieurs couches de la population.

Les moines se sont peu à peu joints au mouvement, et leur présence a un impact déterminant dans un pays qui est bouddhiste à environ 89 %. Ce sont maintenant eux qui mènent le bal. La répression d’une de leurs marches par les militaires n’a fait qu’aiguiser leur détermination. L’Alliance des moines de toute la Birmanie, le groupe qui semble organiser les actions des bonzes, a émis la directive de ne plus recevoir d’aumônes des militaires ou des gens qui leur sont proches, ni de conduire des services religieux pour eux.

Le 23 septembre, AFP a rapporté qu’un petit groupe de manifestants, comprenant environ 120 moines, a tenté de retourner devant la résidence de Mme Suu Kyi mais, cette fois, ils n’ont pu s’avancer sur l’avenue. Les événements de la veille ont certainement envoyé une onde de choc partout dans le pays et leur symbolisme pourrait être un facteur crucial dans l’augmentation de la contestation.

La junte militaire est au pouvoir depuis 1962. En 1988, les moines avaient participé à un soulèvement populaire pour la démocratie, mais la répression avait été terrible, laissant des centaines, sinon des milliers de personnes mortes. En 1990, le parti de Mme Suu Kyi avait remporté les élections haut la main, mais la junte a refusé de céder le pouvoir. Aung San Suu Kyi a été en résidence surveillée de 1989 à 1995, de 2000 à 2002 et de mai 2003 à aujourd’hui.

La Grande-Bretagne a annoncé qu’elle soulèverait la question de la Birmanie lors de l’Assemblée générale des Nations Unies qui se déroule cette semaine à New York. Les États-Unis devraient faire de même, eux qui avaient déjà critiqué le régime militaire lors du sommet de l’APEC, en Australie, plus tôt en septembre. Mais pour qu’une action concrète soit prise, le Conseil de sécurité doit se prononcer. Or, toutes les résolutions favorables à la démocratie en Birmanie sont systématiquement bloquées par l’allié indéfectible de la junte, soit la Chine.

Avec AFP et RFA.

http://www.lagrandeepoque.com/LGE/content/view/2526/31/