Zimbabwe : Mugabe s’accroche, la violence déferle

Ce qui se dessine au Zimbabwe est de plus en plus clair. Les résultats de l’élection présidentielle du 29 mars dernier n’ont toujours pas été dévoilés. Au niveau des élections législatives, le mouvement d’opposition avait été donné gagnant, mais un recomptage des voix est en cours. Tous les observateurs estiment qu’une fraude est organisée pour faire balancer le décompte en faveur du vieux dictateur, Robert Mugabe. Mais ce ne sont pas ces manoeuvres qui inquiètent le plus : une campagne de terreur a été lancée contre l’opposition et toute personne susceptible de l’avoir appuyée dans les urnes.

Le chef du Movement for a Democratic Change (MDC), Morgan Tsvangirai, ayant revendiqué la victoire, a quitté le Zimbabwe dix jours après les élections. Il est actuellement accusé de trahison et un retour dans son pays pourrait lui faire revivre un épisode de torture comme en 2007. Quant au reste du leadership de son parti, il est soit exilé, terré dans la clandestinité ou ciblé et attaqué par les gens du pouvoir.

Le Zimbabwe est exsangue et la fraude électorale ne semble pas suffisante pour assurer à Mugabe un contrôle adéquat. Un plan militaire aurait été mis sur pied à l’échelle du pays pour surtout garantir la survie du parti au pouvoir, le ZANU-PF. Des militants de ce dernier, ayant fait ses armes dans la lutte anticoloniale, avec des soldats et des groupes de jeunes, formeraient actuellement des forces de frappe visant à terroriser la population. Mugabe souhaite un second tour aux élections présidentielles et les électeurs doivent être soumis violemment à voter pour lui.

Le secrétaire-général du MDC, Tendai Biti, a estimé depuis l’Afrique du Sud que le Zimbabwe est actuellement en «situation de guerre», rapporte la BBC. Selon lui, une dizaine de personnes seraient mortes; des centaines, blessées; et des milliers, déplacées. Il craint un embrasement de la violence, car il ne sait pas combien de temps une population si abusée et appauvrie pourra endurer. «Si la démocratie échoue au Zimbabwe, quelles options laissez-vous à la population du Zimbabwe?»

L’organisation de défense des droits de l’homme Human Rights Watch (HRW) a de son côté publié des informations troublantes sur la situation actuelle. Dans un communiqué du 19 avril, elle indique que le ZANU-PF a mis sur pied des «camps de torture» pour mater l’opposition.
«La torture et la violence augmentent en flèche au Zimbabwe», affirme Georgette Gagnon, directrice Afrique pour (HRW). «Les membres du ZANU-PF mettent sur pied des camps de torture pour systématiquement cibler, battre et torturer des gens suspectés d’avoir voté pour le MDC dans l’élection du mois passé.»

L’organisation dit avoir interrogé une trentaine de personnes ayant subi le même traitement. Elle déplore également le peu d’efforts des gouvernements régionaux pour aider à régler la crise.
«Le SADC [Communauté de développement du Sud de l’Afrique] et le président Mbeki [Afrique du Sud] ont complètement abandonné les Zimbabwéens et ont permis au ZANU-PF de commettre d’horribles abus», estime Mme Gagnon. «L’Union africaine devrait assumer la responsabilité de protéger les civils de la violence croissante et mettre un terme à l’impasse politique avant que le Zimbabwe ne sombre dans un plus grand désastre.»

Mugabe veut des armes
La semaine dernière, un drôle de cargo est arrivé dans le port de Durban, en Afrique du Sud. Un cargo tellement controversé que les ouvriers du port ont refusé d’en décharger le contenu. Il s’agissait d’un navire, le An Yue Jiang, rempli de 77 tonnes d’armes chinoises destinées au Zimbabwe.

La justice sud-africaine a finalement également refusé un déchargement et, avant qu’elle ne puisse confisquer la cargaison, le bateau a levé l’ancre à la recherche d’un autre port en Afrique australe, et ce, malgré la position initiale du porte-parole du gouvernement sud-africain, Themba Maseko, qui avait prévenu ne pas être en «position d’agir de façon unilatérale ni d’interférer dans un accord commercial entre deux pays».

À bord du navire : 3 millions de balles de AK-47, 1500 roquettes et 3500 obus de mortier. La commande de ce matériel militaire serait survenue, selon le Sunday Times, seulement trois jours après les élections du 29 mars dernier, considérées comme perdues par le dictateur Mugabe.

Toujours selon le Sunday Times, cet achat d’armes aurait été motivé par une demande grandissante de l’armée et de la police après les élections. Après plusieurs tentatives échouées, en raison de fonds insuffisants, d’acheter du matériel antiémeute, des shotguns et autres outils de répression, Mugabe n’aurait eu d’autre choix que de s’en remettre à des armes chinoises de basse qualité, d’une valeur de 200 000 $. Elles auraient été achetées à la compagnie d’État chinoise Poly Technologies, accusée aux États-Unis de trafic illégal d’armes.

Quant au navire An Yue Jiang, on ne savait pas, le 20 avril dernier, où il allait tenter de décharger sa cargaison. On croyait, au début, qu’il irait au Mozambique, mais les autorités de ce pays ont plutôt dit qu’il se dirigeait vers l’Angola.

Le régime chinois est, avec l’Afrique du Sud, l’Iran et le Venezuela, un des plus importants soutiens de Robert Mugabe. Ces relations datent de l’époque où, à la fin des années 1970, l’Union soviétique avait choisi Joshua Nkomo plutôt que Robert Mugabe dans la lutte pour l’indépendance. Mugabe s’était alors tourné vers la Chine de Deng Xiaoping. Dans un article de juillet 2005, le International Herald Tribune indiquait que le nouveau palais de 25 chambres de Mugabe est couvert de tuiles bleues, rappelant la Cité interdite de Pékin, offertes par le gouvernement chinois.

Le régime chinois lorgne, de son côté, sur les mines de platine du pays, qui sont les deuxièmes plus importantes au monde, tout comme il vise, entre autres, le pétrole en Angola et le bronze en Zambie. La Chine, premier investisseur étranger au Zimbabwe, a également obtenu 1000 km2 de terres cultivables prises aux fermiers blancs.

Enfin, les deux régimes ont signé, en 2005, un accord selon lequel les forces chinoises formeront leurs homologues zimbabwéens à l’organisation des prisons. «L’organisation de leurs prisons [en Chine] est très avancée», expliquait alors le ministre de la Justice du Zimbabwe, Patrick Chinamasa, cité par le Herald. «Nous voulons bénéficier de cette expertise.»

Avec Aurélien Girard.

Birmanie : une répression plus meurtrière qu’on ne le croit

«Le nombre de morts pourrait être beaucoup plus élevé.» Cette phrase a été reproduite et répétée inlassablement dans presque tous les reportages produits sur la crise de la répression des manifestations anti-junte en Birmanie cet automne. En voyant les dernières images de mares de sang et de sandales abandonnées sur le pavé avant le blocus total des communications, le nombre de personnes – quinze – reconnues comme décédées par les autorités semblait trop peu élevé, compte tenu spécialement que des milliers de Birmans avaient été assassinés au moment des derniers soulèvements démocratiques en 1988.

Le 7 décembre, l’envoyé spécial des Nations unies en Birmanie, Paulo Sergio Pinheiro, a déclaré qu’au moins 31 personnes avaient été tuées par le régime, mais que «le nombre de morts pourrait être beaucoup plus élevé». Les conclusions de son enquête devaient être présentées le 11 décembre à l’ONU. Elles confirment ce qui avait filtré plus tôt, soit que la répression est loin d’être terminée avec les graves abus ayant cours dans les lieux de détention.

«Depuis la répression, il y a eu un nombre grandissant de rapports de morts en détention, de même que de mauvais traitements, de manque de nourriture, d’eau ou de soins médicaux dans des centres de détention surpeuplés et non sanitaires à travers le pays», a-t-il déclaré à l’AFP.

Un grand nombre de corps auraient été incinérés dans le crématorium de Ye Way, à Rangoun, durant plusieurs nuits consécutives à la fin de septembre.

Même son de cloche du côté de l’organisation de défense des droits de l’Homme, Human Rights Watch (HRW), qui a publié, le 7 décembre, un rapport exhaustif sur la répression en Birmanie.

Le rapport de 140 pages, fondé sur plus de cent entrevues avec des témoins occulaires en Birmanie et en Thaïlande, serait le récit des événements le plus précis à cette date, selon l’ONG.

En raison de l’impossibilité d’effectuer un travail indépendant sur le terrain, HRW ne peut avancer de chiffre précis sur le nombre de décès. Le rapport se concentre sur ce qui s’est passé dans la grande ville de Rangoun, donc des abus commis ailleurs n’ont pas pu être pleinement étudiés.

Néanmoins, l’information révélée est bouleversante, comme ce témoignage de Thazin Aye décrivant les tueries survenues le 27 septembre à l’école secondaire Tamwe n° 3 :
«Nous étions si apeurés. Mes deux amis étaient hystériques et j’avais tellement peur que les soldats nous découvrent. Ensuite, les informateurs ont pointé vers les herbes. Sept jeunes gens étaient cachés là. Ils se sont levés et sont partis en courant, mais les soldats leur ont tiré dans le dos. Ils n’ont pu que faire six ou sept pas avant de tomber. Trois ou quatre des jeunes hommes de 20 à 22 ans ont été tués par balles sur le champ. Les autres ont tenté de fuir, mais ont été amenés dans les véhicules militaires.»

Human Rights Watch décrit le fil des événements, des premières petites manifestations contre l’augmentation du coût de la vie, aux manifestations de grande envergure menées par les moines bouddhistes, le tout s’étalant du mois d’août à la fin septembre. Ensuite les raids nocturnes contre les monastères, les arrestations continuelles de Birmans, les tortures et les morts en détention.

Fait inhabituel, HRW n’offre pas de recommandations à la junte militaire dans son rapport, déplorant qu’au cours de toutes ces années, les généraux n’ont jamais écouté quiconque, que ce soit l’Assemblée générale de l’ONU, d’autres gouvernements du monde ou les ONG.

Les recommandations du rapport sont plutôt dirigées vers la communauté internationale dont l’inaction, hormis quelques déclarations ou actions unilatérales, est perçue comme une complicité.

À ce titre, une série de sanctions devraient être mises en place par le Conseil de sécurité des Nations unies. En haut de la liste : un embargo sur la vente d’armes.

Mais quelle que soit la manière, la sanction efficace ne semble pas être à la veille de venir, car la Chine est identifiée comme le plus grand protecteur du régime militaire birman et elle a souligné son refus d’utiliser son pouvoir au Conseil de sécurité pour faire plier les généraux. «La Chine est la clé, écrit HRW. En janvier 2007, elle a protégé les généraux en imposant son veto à une résolution sur la Birmanie au Conseil de sécurité de l’ONU. Elle a signifié clairement qu’elle bloquerait toute résolution future.»

En outre, le magazine en ligne The Irrawady rapportait, le 7 décembre dernier, qu’une cargaison de 400 véhicules militaires chinois était sur le point de traverser la frontière sino-birmane, après l’importation de 21 canons d’artillerie chinois du 6 novembre dernier.

L’Inde et la Thaïlande sont également pointées du doigt en raison de leur inaction motivée par les liens commerciaux et, en plus pour New Delhi, les considérations géopolitiques. HRW demande à l’Inde, la plus grande démocratie du monde, d’ajouter une dimension éthique à sa politique étrangère, car elle était auparavant du côté de la Ligue nationale pour la démocratie en Birmanie.

Le Japon est également interpellé, sa réponse étant jugée extrêmement timide malgré le meurtre à bout portant de son ressortissant journaliste, Kenji Nagai, capté sur vidéo.

Le futur est encore incertain, conclut Human Rights Watch. «L’Histoire jugera sévèrement les pays comme la Chine, l’Inde et la Thaïlande – les puissants voisins de la Birmanie – qui ont fait jusqu’à maintenant très peu, ou rien du tout, pour appuyer le peuple birman qui souffre depuis si longtemps. Aussi longtemps que [ces trois pays] et autres protègeront les généraux, ils pourront échapper à la tempête, du moins jusqu’à ce que le peuple birman se soulève à nouveau, ce qu’il va presque certainement faire.»

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Birmanie: la contestation prend de l’ampleur

Les yeux et les oreilles de la planète sont rivés sur la Birmanie. Un regard détourné et les mêmes massacres de 1988 pourraient se reproduire, apportant une grande tristesse à tous les défenseurs de la démocratie et des droits de l’Homme. Dans un scénario totalement hors du commun, les milliers de moines bouddhistes qui manifestent depuis plusieurs jours contre la junte militaire ont pu, le 22 septembre dernier, passer devant la résidence dans laquelle est prisonnière la leader du mouvement démocratique et Prix Nobel de la paix, Aung San Suu Kyi.

Habituellement, l’avenue où se trouve la résidence de Mme Suu Kyi, dont elle est prisonnière depuis 2003, est bloquée par des militaires. À l’occasion de la procession des moines, des policiers auraient soulevé la barrière, les laissant passer.

Selon des témoins, Aung San Suu Kyi serait alors sortie de chez elle pour voir les moines et, à la clôture qui garde sa maison et derrière un cordon de policiers antiémeute, aurait éclaté en sanglots. Les moines ont alors prié pour elle, et on pouvait y entendre des vœux de bonne santé et de prompte libération. Environ 2000 bonzes auraient participé à cette action, selon Radio Free Asia (RFA). Ils étaient accompagnés par bon nombre de civils également, dont certains se sont donnés pour tâche de faire un cordon de sécurité pour protéger les moines contre des agressions des policiers ou des milices proches du pouvoir.

«Nous sommes satisfaits et nous nous réjouissons d’avoir pu lui donner notre prière alors qu’elle est sous surveillance et qu’elle n’a pu la recevoir [plus tôt]», a commenté un moine dans une entrevue à RFA. «Elle est le symbole de notre pays ainsi que de la paix et elle est reconnue comme leader de notre peuple. C’était très satisfaisant de voir cette scène. Nous n’avons pas eu la chance de parler avec elle, car elle est sous de sévères restrictions. Nous avons travaillé très dur pour atteindre ce point.»

Les manifestations des moines n’ont fait qu’aller en augmentant ces derniers jours. Selon le site Internet The Irrawaddy, qui couvre particulièrement les événements, il y avait 20 000 personnes dans les rues de Rangoon, le 23 septembre dernier, y compris environ 5000 moines et nonnes bouddhistes, elles qui se sont jointes pour la première fois au mouvement de contestation contre la dictature militaire. Sur l’une des banderoles des moines, on pouvait y lire : «La bonté l’emportera chaque fois», selon l’AFP.

Les protestations ont commencé au mois d’août pour critiquer l’augmentation du coût de la vie et de l’essence, et étaient seulement le fait de petits groupes isolés. Malgré une répression faisant plusieurs arrestations, elles se sont maintenant répandues dans plusieurs villes du pays et rejoignent plusieurs couches de la population.

Les moines se sont peu à peu joints au mouvement, et leur présence a un impact déterminant dans un pays qui est bouddhiste à environ 89 %. Ce sont maintenant eux qui mènent le bal. La répression d’une de leurs marches par les militaires n’a fait qu’aiguiser leur détermination. L’Alliance des moines de toute la Birmanie, le groupe qui semble organiser les actions des bonzes, a émis la directive de ne plus recevoir d’aumônes des militaires ou des gens qui leur sont proches, ni de conduire des services religieux pour eux.

Le 23 septembre, AFP a rapporté qu’un petit groupe de manifestants, comprenant environ 120 moines, a tenté de retourner devant la résidence de Mme Suu Kyi mais, cette fois, ils n’ont pu s’avancer sur l’avenue. Les événements de la veille ont certainement envoyé une onde de choc partout dans le pays et leur symbolisme pourrait être un facteur crucial dans l’augmentation de la contestation.

La junte militaire est au pouvoir depuis 1962. En 1988, les moines avaient participé à un soulèvement populaire pour la démocratie, mais la répression avait été terrible, laissant des centaines, sinon des milliers de personnes mortes. En 1990, le parti de Mme Suu Kyi avait remporté les élections haut la main, mais la junte a refusé de céder le pouvoir. Aung San Suu Kyi a été en résidence surveillée de 1989 à 1995, de 2000 à 2002 et de mai 2003 à aujourd’hui.

La Grande-Bretagne a annoncé qu’elle soulèverait la question de la Birmanie lors de l’Assemblée générale des Nations Unies qui se déroule cette semaine à New York. Les États-Unis devraient faire de même, eux qui avaient déjà critiqué le régime militaire lors du sommet de l’APEC, en Australie, plus tôt en septembre. Mais pour qu’une action concrète soit prise, le Conseil de sécurité doit se prononcer. Or, toutes les résolutions favorables à la démocratie en Birmanie sont systématiquement bloquées par l’allié indéfectible de la junte, soit la Chine.

Avec AFP et RFA.

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