Vietnam : de la colonisation à la dictature

Les luttes d’indépendance ne mènent pas toujours à la liberté, même lorsqu’elles réussissent. Le 20e siècle a produit nombre d’exemples, et la région asiatique a probablement fourni les plus pertinents. Résultat : des centaines de millions de gens vivent sous la dictature de régimes communistes qui se présentent toujours comme des «libérateurs». La victime qui devient le bourreau? Le Vietnam est un cas typique.

Le nationalisme et le communisme vietnamien sont nés sous domination française. Plus la France exploitait et réprimait l’Indochine, plus la population se radicalisait. Les meneurs du mouvement qui, dans bien des cas, ont pu étudier à l’étranger – surtout en France – ont solidifié leurs bases théoriques avec les idées occidentales de démocratie et de révolution. De retour dans leur pays natal, ils avaient les outils idéologiques pour réfléchir à la condition de leur peuple et organiser ce dernier.

L’un d’eux, le «père» de l’indépendance, Ho Chi Minh (communiste), se plaignait à l’époque : «Nous ne pouvons nous réunir librement, ni former des associations.» La France «a conquis notre pays [Vietnam] par la force pour la poursuite de ses intérêts égoïstes. Depuis lors, nous avons été non seulement honteusement opprimés et exploités, mais aussi impitoyablement torturés et empoisonnés».

Et qu’en est-il depuis la victoire des communistes sur la France en 1954? Le Vietnam est bien entendu passé par de dures années de guerre contre les États-Unis, eux qui voulaient freiner l’avancée du communisme dans un contexte de guerre froide. Si on peut blâmer cette catastrophe humanitaire pour les retards qu’a accusés le Vietnam en termes de développement, on ne voit pas l’intention des dirigeants communistes d’apporter au pays le «paradis sur terre» promis aux masses paysannes qui ont payé de leur vie pour les porter au pouvoir.

Aujourd’hui, les communistes vietnamiens n’ont pas à avoir de complexe d’infériorité par rapport au colonisateur dans le domaine de l’exploitation et de la répression. Les lourdes peines de jadis, attribuées par l’administration coloniale aux simples distributeurs de pamphlets politiques, sont les mêmes peines d’aujourd’hui. Sauf que, cette fois, c’est Vietnamien sur Vietnamien.

Associated Press rapporte qu’un Américain, d’origine vietnamienne, et deux Vietnamiens seront en procès cette semaine pour avoir eu l’intention de distribuer des pamphlets antigouvernement. Ils sont accusés de terrorisme et pourraient écoper de sept ans de prison.

La relance économique

Le Parti communiste vietnamien a sensiblement emprunté la même voie que son homologue chinois, avec quelques années de retard. Dans les deux cas, une faillite de l’économie planifiée a incité les élites dirigeantes à se tourner vers l’économie de marché et les investissements étrangers, afin d’éviter une déconfiture et d’assurer leur propre pérennité. L’effondrement de l’Union soviétique, principal allié du Vietnam, a également été un accélérateur important.

Les États-Unis ont aussi joué un rôle de premier plan dans la relance du Vietnam depuis le milieu des années 1990. En 1995, sous l’administration Clinton, les deux pays ont normalisé leurs relations et établi leurs ambassades respectives. En 2000, ils ont signé un accord commercial bilatéral et, en 2007, le Congrès a approuvé pour le Vietnam le statut de «Relations commerciales permanentes normales». Cette même année, ce pays a rejoint l’Organisation mondiale du commerce (OMC).

Avec la guerre froide terminée, l’heure est au triomphe du capitalisme. Pour Washington, le communisme comme «virus» n’a plus besoin d’être endigué, et l’absence de démocratie et du respect des droits de l’homme fondamentaux n’est pas un obstacle au commerce. La politique dite de l’engagement, favorisée par bon nombre de pays occidentaux, se marie parfaitement à la recherche de profit des entreprises et des financiers. Mais dans le cas du Vietnam, comme celui de la Chine, on tarde encore à voir les retombées positives de cette politique qui, en théorie, suggère qu’un rapprochement amical avec une dictature peut finir par l’assouplir.

Dans plusieurs cas, ce qui en ressort est plutôt le contraire, soit que les tendances autoritaires influencent les politiques des pays dits démocratiques. Puis l’argument en faveur du commerce avec les régimes totalitaires estime qu’une libéralisation économique entraîne nécessairement une libéralisation politique. Encore une fois, il est très pénible d’énumérer des exemples sérieux. Malgré toutes les bonnes opportunités d’affaires au Vietnam, le pays demeure une vaste prison gérée par un régime brutal.

Un document du Département d’État américain note que : «Malgré la répression continuelle de la liberté d’expression, le Vietnam a fait des progrès significatifs dans le domaine de la liberté religieuse. En 2005, le Vietnam a adopté une vaste loi sur la liberté religieuse, interdisant les renonciations forcées et permettant la reconnaissance officielle de nouvelles dénominations.» Suite à cela, les États-Unis ont retiré le Vietnam de la liste des «pays d’inquiétude particulière», jugeant qu’il «n’était plus un violateur sérieux des libertés religieuses».

Mais ce geste de Washington est survenu seulement quelques jours avant une visite du président américain, George W. Bush, au Vietnam, comme quoi le statut de «violateur» peut servir de monnaie d’échange dans le jeu diplomatique.

Liberté religieuse

En fait, il ne revient pas aux États-Unis ou à un autre pays quelconque de déterminer quelle sera la situation de la liberté religieuse au Vietnam. Des organisations de défense des droits de l’homme se spécialisent dans ce domaine et jouissent d’une aura d’impartialité plus étendue.

Human Rights Watch (HRW) dénonce la tenue des prochaines célébrations bouddhistes de la Journée du Vesak des Nations Unies au Vietnam. Le Vesak est une fête importante pour les bouddhistes qui commémorent la vie du Bouddha Sakyamuni. Il s’agit d’une fête reconnue par l’ONU depuis 1999, et elle devrait attirer 3500 délégués de 80 pays au Vietnam, du 13 au 17 mai, selon HRW.

Ironiquement, le thème de la Journée du Vesak de l’ONU cette année est la «contribution bouddhiste à construire une société civile juste et démocratique». Or, tous les efforts des bouddhistes pour accomplir justement cela au Vietnam sont sévèrement réprimés.

«C’est une farce qu’on ait permis au Vietnam d’accueillir une célébration bouddhiste internationale majeure alors que sa politique d’État est le contrôle politique de toutes les organisations religieuses – le Vietnam continue d’emprisonner et de persécuter systématiquement les bouddhistes indépendants, de même que les adeptes d’autres religions», déplore Elaine Pearson, vice-directrice Asie chez HRW.

L’organisation, en plus de presser le régime communiste vietnamien à respecter ses engagements internationaux, demande aux États-Unis de remettre le Vietnam sur sa liste noire des pays interdisant la liberté de religion.

Le communisme, avec ses théories athées, a toujours voulu s’imposer comme religion d’État, cherchant à monopoliser l’idéologie et à soumettre les consciences. La foi est perçue comme une dissidence, en plus d’un égarement superstitieux, et son potentiel rassembleur représente encore une autre peur pour ces régimes totalitaires où «nous ne pouvons nous réunir librement, ni former des associations».

Liberté de presse

La liberté de religion étant inexistante, il est normal que la liberté de presse soit, elle aussi, inexistante. Dans son Rapport annuel 2008, Reporters sans frontières (RSF) trace un bilan plutôt obscur de la situation au Vietnam.

«La police politique a poursuivi, en 2007, ce qu’elle avait entamé à la fin de 2006 : une lutte implacable contre les mouvements d’opposition et les publications dissidentes. Un journaliste et une dizaine de cyberdissidents ont été condamnés à de lourdes peines de prison. Une journaliste française, travaillant pour une radio d’opposition, a été arrêtée pour “terrorisme”», écrit RSF.

Pour mater la liberté d’expression, l’ONG note l’utilisation de procès de type «stalinien» de même que des tribunaux populaires, une forme toute communiste de dénonciation par la population visant à terroriser les dissidents.

Le Vietnam «est l’un des pays les plus autoritaires de la planète et suit scrupuleusement le modèle chinois en matière d’atteinte à la liberté d’expression sur Internet», selon RSF.

Le statu quo

Malgré ce dossier abyssal, le 8 % de croissance annuelle fait pencher la balance du côté de l’indifférence. Le ministère des Affaires étrangères du Canada se félicite du renforcement des relations avec le Vietnam. «J’encourage fortement les sociétés canadiennes à considérer ce marché qui est en constante évolution et prometteur de succès», invite l’ambassadeur du Canada au Vietnam, Gabriel-M. Lessard.

Les relations internationales ne jouissent pas de la réputation de faire prévaloir l’éthique ou la moralité. Certains chefs de gouvernement se disent sensibles aux questions de bonne gouvernance et de droits de l’homme, mais même s’ils sont sincères, d’autres facteurs peuvent les réduire à l’inaction.

Quelle politique les personnes sincères devraient-elles essayer d’adopter pour gérer leurs relations bilatérales? Une politique d’engagement amical, même si l’ami commet des crimes contre l’humanité? Ou une politique critique, qui met certaines conditions sur la table avant de s’engager à quoi que ce soit?

La Corée est actuellement un laboratoire en action. Après plusieurs années de gouvernements de centre-gauche en Corée du Sud visant à apaiser la tension sur la péninsule avec la sunshine policy, le régime communiste nord-coréen s’est tout de même doté de l’arme nucléaire et a procédé à un test en 2006. Puis, la situation à l’interne, avec le gouvernement très probablement le plus sanguinaire de la planète, ne s’est aucunement améliorée. Actuellement, les conservateurs sont au pouvoir à Séoul et veulent mettre des conditions à l’aide apportée à la Corée du Nord, soit la dénucléarisation et des avancées en matière de droits de l’homme. Nous verrons ce qu’il en résultera.

Il est certain que les régimes communistes comme le Vietnam et la Chine se réjouissent de leur admission au sein des institutions internationales comme gage de légitimité. Puis les investissements étrangers garantissent depuis une vingtaine d’années le renforcement des systèmes de contrôle tout en moussant les fortunes des dirigeants. Combien de temps encore pourront-ils s’accrocher? Malheureusement pour eux, l’histoire de leurs pays démontre qu’une dynastie corrompue est toujours appelée à chuter. Après colonisation et dictature, qu’est-ce qu’il y aura?

Le clivage US-Russie s’élargit

Dîners de homards et coquettes promenades en bateau le long de la côte du Maine, plus tôt cet été, n’ont pu briser la glace entre messieurs George W. Bush et Vladimir Poutine. Sans être alarmante, l’escalade de la tension entre les faux amis et vieux rivaux nous réserve de nouvelles surprises chaque semaine. Dans le dernier épisode de la saga, le président russe a annoncé, le 17 août dernier, la reprise des vols permanents de bombardiers stratégiques, une pratique qui avait été délaissée suite à l’effondrement de l’Union soviétique et du Pacte de Varsovie. La plupart des analystes s’abstiennent de parler de nouvelle guerre froide, mais peu nient le caractère de plus en plus frisquet des relations Washington-Moscou.

«J’ai décidé de relancer les vols opérationnels de l’aviation stratégique russe. Quatorze avions porte-missiles stratégiques, avions d’appui et ravitailleurs ont décollé de sept aérodromes russes vendredi à minuit. Vingt avions assurent un service opérationnel en permanence», a déclaré M. Poutine, rapporte l’agence russe Ria Novosti.

La Russie a maintenant les reins assez solides pour reprendre ces opérations et M. Poutine se justifie en faisant remarquer que les vols stratégiques d’autres pays – pour ne pas nommer les États-Unis – n’ont, eux, jamais cessé.

Quelques jours plus tôt, avant l’annonce de la reprise des vols de la Russie, deux bombardiers russes Tu-95 s’étaient approchés de la base militaire américaine sur l’île de Guam, dans l’océan Pacifique. Selon le major-général russe Pavel Androsov cité par la BBC, les équipages des Tu-95 ont «échangé des sourires» avec les pilotes des chasseurs américains.

«Nous étions préparés à intercepter les bombardiers, mais ils ne se sont pas assez rapprochés d’un vaisseau de la US Navy ou de l’île de Guam pour devoir ordonner une interception en plein vol», a expliqué un porte-parole du Pentagone.

Ces nouvelles activités de l’aviation russe n’ont pas suscité de vives réactions de la part des États-Unis, bien que ces Tu-95, aussi appelés Bear dans le langage de l’OTAN, aient la capacité de transporter des missiles nucléaires.

Le porte-parole du Département d’État américain, Sean McCormack, lors d’un point de presse le 9 août dernier, était peu impressionné par ce déploiement russe, blaguant que «ces machins [de la guerre froide] peuvent encore voler?»

Arrogance d’une super-puissance ou simple bluff, peu importe. Le Pentagone devra à présent gérer un mouvement militaire de plus venant de son «ami hostile». Les avions de chasse de l’OTAN devront sortir plus souvent, «comme dans le bon vieux temps», pour escorter les gros Bear qui font du zèle, frôlant les frontières et espaces aériens proscrits.

Cette affirmation par les airs de Moscou vient peu de temps après son coup d’éclat dans les glaces du pôle Nord, où ses sous-marins ont planté un drapeau russe en titanium. L’expédition russe avait pour but d’amasser des preuves démontrant que cette région leur appartient. Ce petit drapeau va donc beaucoup plus loin que le symbole, alors que la fonte des glaces causée par le réchauffement climatique a créé un tout nouveau champ de bataille où des ressources immenses n’attendraient que d’être exploitées par quelconque multinationale ou superpuissance.

Donc, si en apparence les États-Unis se montrent peu concernés par l’avancée russe, ils ne font peut-être que masquer leurs inquiétudes. La question de l’installation d’éléments du système de bouclier antimissile américain en Pologne et en République tchèque, supposément pour pallier à une éventuelle frappe de l’Iran, est perçue comme un affront direct par Moscou. Il s’agit vraisemblablement de la pomme de discorde la plus acide entre les deux puissances, qui a déclenché cette vague d’actions significatives de la Russie, notamment le gèle de sa participation au traité sur les Forces conventionnelles en Europe le 14 juillet dernier.

L’ours russe se sent menacé. «Il est bien que nous ayons enfin renoncé au point de vue selon lequel personne ne nous menace. La réalité atteste juste le contraire», commente le général russe Deinekine à Ria Novosti, concernant la reprise des vols de bombardiers stratégiques.

Les États-Unis menacent-ils vraiment la Russie? Il semble difficile de le démontrer concrètement. La menace pour Moscou provient davantage du rapprochement à l’Occident et de l’adhésion à l’OTAN d’anciennes républiques soviétiques. La perte de cette zone d’influence nuit à l’expansion de la puissance russe, dernièrement décuplée par l’immense secteur gazier directement sous contrôle étatique.

Le processus de réarmement et de reconstruction des forces armées va aussi bon train. Depuis le début du mois d’août seulement, Vladimir Poutine a visité une nouvelle station radar ultramoderne dans la région de Leningrad faisant partie du système antimissile; le chef de l’État-major des forces armées russes, Iouri Balouïevski, a annoncé qu’une vingtaine de divisions seraient dotées de missiles sol-air S-400 avant 2015, renforçant ainsi le bouclier antimissile russe; et il a été annoncé que, d’ici 2009, les forces aériennes seront équipées de bombardiers tactiques Su-34 de la génération «4+».

Cette production massive d’armement n’est pas seulement destinée à l’intérieur des frontières. La Russie est, avec la Chine, le plus gros fournisseur de matériel militaire à l’Iran, accusé de semer la pagaille dans les théâtres opérationnels américains ou de laisser filer des armes dans les mains d’organisations terroristes. Un autre pays à couteaux tirés avec Washington, la Syrie, aurait, selon divers rapports, reçu une première livraison de missiles russes antiaériens Sa-22 E, avant même qu’ils soient déployés en Russie, selon le Jerusalem Post. Les liens entre le Hezbollah et Damas sont souvent décriés, de même que le passage d’insurgés traversant en Irak par la Syrie.

Selon la commentatrice politique russe de Ria Novosti, Marianna Belenkaya, de telles ventes sont parfaitement justifiables et devraient être encouragées. Elle estime qu’il est mieux que ces régimes obtiennent des armes provenant de vendeurs «respectables» comme la Russie. Elle avance que les armes que vendent les États-Unis à l’Arabie saoudite ou à l’Égypte peuvent tout aussi bien se retrouver dans les mains de terroristes. Elle fait remarquer également le récent rapprochement de la France avec le régime libyen de Kadhafi, ancien ennemi de l’Occident, à qui l’on vend maintenant massivement des armes et qui construira une centrale nucléaire.

OCS
Ayant perdu en grande partie l’Europe de l’Est, la Russie se replie dorénavant sur ses anciennes républiques d’Asie centrale. Avec celles-ci et son ancien ennemi chinois, rassemblés dans l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS), ils conduisent au mois d’août de vastes exercices militaires conjoints.
Le 17 août, M. Poutine et le dirigeant chinois, Hu Jintao, étaient réunis dans une région russe éloignée pour observer le travail de leurs militaires et machines de guerre. Les chefs d’État des autres pays (Kazakhstan, Kirghizstan, Tadjikistan et Ouzbékistan) étaient également présents. Le président iranien Mahmoud Ahmadinejad, membre observateur de l’organisation, a fait savoir son désir de rejoindre en bonne et due forme les rangs de ce regroupement militaire visant à combattre «le terrorisme» et «l’extrémisme».

Des pays riches en carburants fossiles associés à des pays rêvant de puissance mondiale ainsi que des armes qui s’écoulent vers des forces non conventionnelles qui combattent l’Occident, voilà un cocktail explosif dans les pattes de Washington et de l’OTAN.