Pékin lance ses acolytes dans une lutte préolympique

Les évènements violents entourant le relais de la torche olympique ne se sont pas complètement éteints avec la fin de sa tournée internationale. Après le tremblement de terre dans la province du Sichuan le 12 mai dernier, le gouvernement chinois a propagé dans ses médias que les pratiquants de la méthode de méditation Falun Gong interfèrent avec les collectes de fonds pour venir en aide aux victimes.

Ces allégations incitent, depuis plus de deux semaines, des Chinois de la diaspora sympathique au régime de Pékin à attaquer physiquement et verbalement les pratiquants de Falun Gong dans les communautés chinoises. Ces pratiquants sont habituellement identifiables par les activités de sensibilisation qu’ils tiennent pour dénoncer la persécution dont ils sont victimes en Chine.

Le quartier chinois de Flushing (New York), entre autres, a été la scène de multiples attaques violentes. La police new-yorkaise (NYPD) a d’ailleurs procédé à au moins six arrestations, dont trois pour troubler l’ordre public et trois pour voies de fait. Le NYPD a même dû ériger des clôtures pour empêcher des hordes de Chinois en colère de s’attaquer aux pratiquants de Falun Gong.

Ces derniers ont convergé par centaines sur Flushing, le 31 mai dernier, pour tenir une activité visant à apaiser les tensions et ils ont demandé aux Chinois du quartier de ne pas croire les allégations du régime chinois.

«Qui peut interférer avec vous si vous voulez donner de l’argent [aux victimes du séisme]? Vous pouvez donner de l’argent sur Internet et dans plusieurs endroits. Les rumeurs du Parti communiste chinois [PCC] sont ridicules», a déclaré dans un discours Sen Yang, président de l’Association du Falun Gong des États-Unis. «Toute la persécution [du Falun Gong] est basée sur des mensonges. Maintenant, ils essaient d’exporter ces tactiques dans ce pays.»

Malgré le dispositif de sécurité, des insultes sont constamment proférés et de multiples incidents isolés surviennent, les pires concernent des menaces de mort et des personnes âgées bousculées ou battues.
Le cas de Judy Chen, une dame dans la cinquantaine, semble être typique parmi les différents rapports. Elle a raconté son expérience personnelle à un journaliste de La Grande Époque à New York. Alors qu’elle se tenait à un kiosque d’information dénonçant la dictature chinoise, elle a été prise à partie : «Ils nous ont insultés, disant que nous sommes des traîtres, que nous ne sommes pas Chinois et que nous devrions mourir […] Ils nous ont aussi craché dessus et lancé des pierres.»

Mme Chen a par la suite été attaquée physiquement. Elle se rappelle : «Vers 11 h, une femme d’âge moyen a commencé à nous insulter. Lorsque j’ai voulu prendre une photo d’elle, la femme a essayé de m’arracher ma caméra. Lorsque j’ai essayé de protéger ma caméra, elle m’a battue.»

«Elle m’a frappé à la tête, agrippé le cou, tiré la main et m’a donné un coup de poing; c’était rude et assez atroce […] Ensuite, elle s’est éloignée en disant : “Tu es Américaine, je n’ai pas peur de te tuer”. Un homme à ses côtés a ajouté : “Tu as intérêt à faire attention, je vais te tuer. Je veux voir ton visage clairement, je veux te tuer”.»

Chez les victimes, il ne fait aucun doute que le régime chinois tente d’exporter sa persécution à l’étranger et, d’après eux, le haut dirigeant chinois Zhou Yongkang pourrait être derrière tout ça. Zhou Yongkang a déjà déclaré, selon Amnesty International : «Nous devons nous efforcer de créer une société harmonieuse et un bon environnement social pour la bonne tenue du 17e Congrès du Parti communiste et des Jeux olympiques de Pékin [...] Nous devons frapper les forces hostiles à domicile et à l’étranger, comme les séparatistes ethniques, les extrémistes religieux, les violents terroristes et les organisations hérétiques, comme le Falun Gong, qui prennent part à des organisations de déstabilisation.»

Si l’intervention directe de ce dirigeant communiste est difficile à prouver, celle des missions diplomatiques l’est maintenant de moins en moins.

Selon une conservation téléphonique rendue publique entre le consul général de Chine à New York, Peng Keyu, et un enquêteur se faisant passer pour quelqu’un d’autre, M. Peng aurait un rôle de premier plan dans l’organisation de la violence à Flushing. Il aurait déclaré : «… nous devons être très prudents avec ce genre de chose! Autrement, les gens vont dire que le consulat chinois est derrière cela, manipulant les gens. Certains de nos hommes étaient parmi la foule et se sont rapportés à moi après coup. Je suis très familier avec ceci! Mais nous les encourageons secrètement!»

Chen Yonglin, ex-diplomate du consulat chinois de Sydney, en Australie, estime qu’il s’agit d’un «des plus gros scandales diplomatiques du Parti communiste chinois (PCC) depuis l’établissement de son régime». Néanmoins, les autorités américaines ne sont pas encore intervenues, si ce n’est que l’envoi d’une présence policière massive sur les lieux pour réduire les agressions.

«Les consulats contrôlent les Chinois locaux pour diviser la communauté chinoise et ils n’ont jamais cessé d’inciter à la haine. La stratégie du PCC est d’utiliser les Chinois pour infiltrer la société de manière à conserver son contrôle. De cette façon, il peut contrer l’opposition à son pouvoir tout en trompant la communauté internationale. Nous, les gens de Chine, le savons tous et ça s’appelle le “front uni”», ajoute M. Chen dans une entrevue avec la Radio Son de l’Espoir.

«D’après moi le responsable consulaire chinois qui a orchestré tout cela devrait être expulsé des États-Unis. Il ne devrait pas essayer de museler la liberté d’expression aux États-Unis. Il ne devrait certainement pas essayer d’intimider des citoyens quelconques», suggère pour sa part David Matas, avocat canadien spécialiste des droits de l’homme.

***

Répression olympique
On a beaucoup écrit au sujet du prétexte des Jeux olympiques pour amplifier la répression en Chine et les récentes violences pourraient être un signe que Pékin cherche à faire taire les critiques même à l’extérieur de ses frontières.

Tous les groupes habituellement persécutés par le régime chinois ont signalé une augmentation des abus alors que le pays cherche à tout prix à garantir «l’harmonie sociale». Même son de cloche, que ce soit chez les musulmans ouighours, accusés régulièrement et sans preuve de fomenter des attentats terroristes; les Tibétains, sévèrement réprimés ce printemps et eux aussi accusés de terrorisme; ou les pratiquants de Falun Gong, victimes d’une récente vague massive d’arrestations.

Ces purges ne touchent pas seulement les ethnies ou les groupes religieux, mais aussi les célèbres défenseurs des droits de l’homme comme Hu Jia, emprisonné pour subversion, et l’avocat Gao Zhisheng, dont on est sans nouvelle depuis son enlèvement par le régime. Autant Amnesty International, Human Rights Watch que Reporters sans frontières soulignent que le gouvernement chinois, plutôt que de tenir sa promesse de s’améliorer avant les Olympiques, s’est plutôt servi des Jeux pour opprimer davantage la population.

Une torche qui met le feu aux poudres
La tenue des Olympiques en Chine a créé cette tribune pour les personnes désirant attirer l’attention sur une cause touchant le respect des droits fondamentaux et de la dignité humaine.

Dès le début du relais de la flamme olympique en Grèce, différents actes ont été posés pour signifier que la tenue des Jeux dans un pays ne respectant pas certains principes olympiques est difficile à accepter. Mais une stratégie exhaustive a également été mise en branle par le régime chinois pour contrer les critiques, autant au niveau de l’information que sur le terrain.

Après avoir «perdu la face» dans les étapes du relais de Londres et de Paris, le gouvernement chinois a engagé un front commun par l’entremise de ses missions diplomatiques. La manifestation la plus évidente de cette politique a été les «armées du peuple» mobilisées en Australie, au Japon et en Corée du Sud pour «protéger la flamme olympique». Des milliers de Chinois, dont beaucoup d’étudiants, ont été transportés par autobus nolisés vers les lieux du relais pour opposer une présence physique aux manifestants anti-régime chinois et pro-Tibétains.

Beaucoup de ces manifestants ont été injuriés et battus par des partisans du régime de Pékin. Les plus graves cas sont survenus à Séoul, en Corée du Sud, où des pro-Tibétains ont été lynchés par des hordes de Chinois en colère. La tension a frôlé l’incident diplomatique entre la Chine et la Corée du Sud, alors que Séoul a promis d’expulser les Chinois impliqués.

Nationalisme?
Comme beaucoup d’observateurs avaient prédit, les critiques formulées contre le régime chinois ont été utilisées par ce dernier pour stimuler une forme de nationalisme parmi la population chinoise. Cette forme de nationalisme ne soude pas les gens ensemble derrière un objectif commun pour la défense d’un idéal, mais plutôt derrière le régime.

Ceci peut être démontré par l’épisode où le gouvernement chinois a demandé des excuses formelles de la part du réseau américain CNN. Un des analystes du réseau, commentant la répression au Tibet, avait qualifié les dirigeants communistes chinois de «malfrats». Pékin a alors affirmé que les déclarations de l’analyste avaient «heurté les sentiments du peuple chinois», et a stimulé une campagne virulente de critiques des médias occidentaux à laquelle bon nombre de Chinois ont pris part. CNN a précisé que les critiques de son analyste visaient le régime et non le peuple chinois, mais cela n’a pas désamorcé la crise.

Un sentiment anti-occidental exacerbé pourrait causer des problèmes aux autorités chinoises en août prochain, alors que des milliers d’athlètes, de touristes et de journalistes vont se rendre dans la capitale chinoise pour les Jeux. Le régime se fait souvent prendre dans ce jeu d’agitation. Ce fut le cas lors des manifestations antijaponaises en 2005 puis, plus récemment, avec le mouvement antifrançais.

La haine anti-France en Chine motivée par une mise en scène?

L’athlète chinoise en chaise roulante, Jin Jing, porte la torche olympique durant le relais parisien,
L’athlète chinoise en chaise roulante, Jin Jing, porte la torche olympique durant le relais parisien, le 7 avril 2008. Sur les vidéos et photos la concernant, aucun paramilitaire chinois n’est visible, eux qui normalement constituent la barrière ultime entre les manifestants et la torche. Aussi, le dispositif policier français est extrêmement poreux, permettant à plusieurs protestataires de s’approcher très près de Jin Jing. Les images de cet évènement servent actuellement à alimenter le patriotisme en Chine et dans les communautés chinoises à l’étranger. Avec succès, car un mouvement anti-France est en branle. (Thomas Coex/AFP/Getty Images)

Des manifestations patriotiques ont eu lieu dans plusieurs grandes villes de Chine dernièrement. Elles sont à peu près identiques en substance à celles que nous avons vues au Canada. Sauf que la cible privilégiée, en plus du Tibet et des médias occidentaux, est la France.

La France, en raison du comportement de certains Français lors du passage de la torche olympique dans les rues de Paris le 7 avril. Avec Londres, c’est l’endroit où les manifestations contre le régime chinois ont été les plus importantes.

Mais un évènement en particulier a créé une véritable tempête, alimentée par les internautes et les médias chinois. Il s’agit des images de l’athlète chinoise en fauteuil roulant, Jin Jing, devant résister à des vagues d’assaillants essayant de lui arracher la torche des mains alors qu’elle portait l’objet dans une partie du relais parisien.

Jin Jing est devenue le symbole de la résistance de la Chine à tous les «délinquants» qui critiquent son dossier des droits de l’Homme. Car les vrais «délinquants», selon la propagande officielle, sont les «violents séparatistes tibétains qui ont essayé d’arracher le plus pur symbole de l’olympisme des mains d’une personne en fauteuil roulant».

Un athlète non identifié porte la torche olympique à Paris,
Un athlète non identifié porte la torche olympique à Paris, protégé par la police française et des paramilitaires chinois. (Patrick Kovarik/AFP/Getty Images)

Mais une observation des différentes vidéos et photos ayant capté l’évènement laisse planer plusieurs doutes. En effet, la protection autour de Jin Jing est minimale, ce qui est louche, considérant son handicap. Aucun des «hommes en bleu», ces paramilitaires chinois ayant pour mission de protéger la torche, n’est présent pour se porter à la défense de l’athlète en détresse. Pourtant, tous les autres porteurs de la torche à Paris, selon les archives d’images, étaient entourés des «hommes en bleu». Puis lors du relais de Londres, on les a vus intervenir directement contre un manifestant ayant réussi à mettre sa main sur la torche olympique.

Ces faits, jumelés à la manière avec laquelle les autorités chinoises ont récupéré l’évènement, montrent qu’il y a anguille sous roche.

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Une guerre médiatique anti-Chine?

De grands médias québécois ne vont pas dans ce sens

«La guerre médiatique a bel et bien commencé.» Telle est l’analyse du politologue Loïc Tassé par rapport à la question du Tibet et de la République populaire de Chine (RPC) qui a ressurgi dernièrement. Selon sa lettre du 8 avril publiée dans La Presse, la Chine serait victime d’une campagne visant à la discréditer.

«La campagne médiatique antichinoise actuelle est déjà parvenue à entacher l’image que le gouvernement chinois veut donner des Jeux de Pékin. Où s’arrêtera-t-elle?», se demande M. Tassé, professeur à l’Université de Montréal (UdeM).

Ce dernier avait fortement critiqué le premier ministre Stephen Harper lorsqu’il avait décidé de recevoir le chef spirituel tibétain, le Dalaï-lama, l’automne dernier. Des critiques similaires étaient venues des milieux d’affaires, eux qui craignent qu’une position forte du Canada sur les droits de l’Homme nuise à leurs intérêts économiques. M. Tassé, en plus de ses tâches d’enseignant à l’UdeM, agit également comme consultant auprès d’entreprises voulant s’implanter en Chine.

Il mentionne qu’à côté des tentatives de ne pas froisser la Chine pour, entre autres, des raisons commerciales et obtenir son appui sur des questions comme la dénucléarisation de la Corée du Nord, une certaine animosité couve.

«Un véritable courant d’opinion publique contre la Chine ressurgit périodiquement en Occident, avec de plus en plus de force. Au-delà de la question du Tibet et des droits de la personne, le gouvernement chinois est accusé d’espionnage, de dumping, de soutien à des régimes extrémistes, de spoliation des ressources naturelles en Amérique latine et en Afrique ainsi que de manipulation de l’information. La liste des récriminations est longue», écrit M. Tassé, qui s’est retrouve à quelques reprises sur les ondes de Radio-Canada dernièrement pour donner son point de vue sur la question tibétaine.

On s’entend pour dire que le Tibet et le sujet des droits de l’Homme reçoivent une attention particulière en raison des derniers massacres et de l’approche des Jeux olympiques. Quant à l’espionnage, un tel constat avait été fait en avril 2007 par le chef du Service canadien de renseignement de sécurité (SCRS), Jim Judd, qui affirmait que 50 % des ressources de l’agence étaient destinées à contrer les espions chinois en sol canadien. En ce qui concerne le soutien à des régimes dictatoriaux, la répression du mouvement démocratique en Birmanie par la junte militaire l’automne dernier avait mis Pékin sous les projecteurs, en raison de l’appui inconditionnel qu’elle offre aux dirigeants militaires.

Pour soutenir son argument de «guerre médiatique» contre la RPC, M. Tassé note l’épisode récent des raviolis, fabriqués en Chine, qui ont empoisonné des gens au Japon. Une crise était survenue entre les deux pays, et tout un battage médiatique avait eu lieu au sujet de la sécurité des aliments provenant de Chine.

Pris hors contexte, tel que décrit par M. Tassé, cela peut en effet paraître comme une «vulgaire affaire». Si on l’ajoute à tous les autres problèmes ayant affligé l’empire du Milieu dans ce domaine dernièrement, particulièrement le cas des jouets contenant une dose de plomb trop élevée, le dentifrice chinois contenant de l’antigel ou la nourriture pour animaux empoisonnée, l’affaire est moins «vulgaire». Au moment de mettre sous presse, M. Tassé n’avait pas répondu à notre courriel demandant des éclaircissements.

M. Tassé n’est pas le seul à favoriser une approche plus ouverte vis-à-vis le régime chinois. La chroniqueuse de La Presse, Lysiane Gagnon, dont les articles se retrouvent toujours dans la page opposée aux éditoriaux, a publié des textes récemment qui se portent à la défense de Pékin. Son dernier s’en prend à l’organisation Reporters sans frontières (RSF) qu’elle accuse de manquer d’objectivité en critiquant trop la répression des journalistes en Chine.

Elle déplore surtout les actions chocs du groupe, auxquelles le président, Robert Ménard, a activement pris part. «Pourquoi monter ce genre d’actions à l’encontre de la Chine spécifiquement, alors qu’il y a des dizaines d’autres dictatures qui emprisonnent et torturent les journalistes?» Toutes les actions de RSF mentionnées concernaient les Jeux de Pékin, qui se tiendront en août. La Chine est le pays qui emprisonne le plus de journalistes et de cyberdissidents.

«Le mandat de RSF n’est pas de prendre parti pour la cause du Tibet, c’est de promouvoir la liberté de la presse et la sécurité des journalistes indépendants d’esprit», ajoute-t-elle.

La Grande Époque
a demandé à François Bugingo, président de RSF Canada, de réagir à l’article de Mme Gagnon. «Je n’ai jamais vu quelque chose d’aussi mal écrit», déplore-t-il. «Elle n’a même pas pris le temps de nous contacter» au sujet de cette affaire, enchaîne M. Bugingo. Ce dernier insiste pour rappeler que le Tibet est actuellement zone interdite pour les journalistes étrangers. Il est donc normal pour son organisation de demander une levée du blocus. «Reporters sans frontières ne s’est jamais ingéré dans les affaires politiques de la Chine», affirme-t-il.

La Presse a récemment publié deux gros cahiers spéciaux sur la Chine, orientés essentiellement sur les starlettes, le shopping, la bouffe, le sexe et le sport. Un genre de portrait idyllique, supposé offrir aux lecteurs une compréhension profonde de cette «puissance émergente».

Le régime chinois et des Chinois installés à l’étranger ont beaucoup critiqué la couverture médiatique occidentale des récents événements au Tibet. Mais la cause pro-Pékin a une place de choix dans plusieurs médias québécois. Selon M. Bugingo, cette situation n’est pas unique au Québec. Il y a, d’après lui, deux écoles de pensée principales pour interpréter ou interagir avec la Chine, sans compter celle des droits de l’Homme.

L’une d’elles se ferme les yeux sur les violations, ou les défend en citant des traits culturels. Un laisser-faire qui ne veut pas critiquer parce que d’autres pays sont aussi violateurs. Selon ce point de vue, il «faudrait être un saint pour critiquer, ce qui n’a pas de sens», estime M. Bugingo.

L’autre école veut que la stratégie de critiquer le régime chinois n’est pas payante et qu’il vaut mieux laisser la Chine évoluer à sa vitesse. Cette avenue est préconisée par le magazine L’actualité, qui a aussi publié dernièrement une édition spéciale sur la Chine (c’est à la mode), promettant également aux lecteurs de «mieux comprendre les Chinois». L’éditorial de Carole Beaulieu donne le ton dès les premières pages, avec le titre Non au boycottage des Jeux.

«Plus la Chine tisse des liens commerciaux internationaux – de l’Afrique à l’Amérique latine – plus sa politique étrangère se nuance. Wen Jiabao, le premier ministre chinois, a publiquement demandé à la junte du Myanmar [Birmanie] de se démocratiser! Pékin a aussi cessé récemment de s’opposer au déploiement de forces des Nations Unies au Darfour», écrit-elle.

Que le premier ministre de la plus grande dictature du monde demande à une junte militaire amie de se démocratiser, voilà qui devrait laisser perplexe. Le chef-adjoint du Parti libéral canadien, Michael Ignatieff, avait déclaré l’automne dernier que pour régler la question de la répression en Birmanie, il fallait «directement aller à Pékin», comme quoi le régime chinois a une grande part de responsabilités dans le maintien au pouvoir de dictatures dans son arrière-cour.

«La Chine n’est pas le premier colonisateur à violer les droits de la personne. Pensons à la France à l’époque où elle colonisait l’Indochine», écrit-elle pour qu’on lâche du lest sur la RPC.

Le général à la retraite Roméo Dallaire ne partage pas l’optimisme de Carole Beaulieu sur l’implication de la Chine au Darfour. C’est «le pays [Chine] le plus rapace. Je les considère comme des vautours de l’Afrique, pires que les empires colonisateurs. Ils n’ont absolument aucun respect pour aider à développer, à soutenir, à améliorer ces pays-là. Ils ne sont là que pour prendre», a dénoncé M. Dallaire sur les ondes de la radio de Radio-Canada. «Au Darfour, ils ont besoin de [pétrole]. Ils leur vendent des armes en sachant qu’elles vont être utilisées contre les Darfouriens et ça ne leur fait rien», a-t-il renchéri. Le gros du matériel militaire du Soudan et de la Birmanie est fourni par la Chine.

Quant à Radio-Canada, on rapporte les propos tendancieux de certains animateurs radio dernièrement, dont un citant Mao Zedong et un autre s’offusquant que le Canada et le Québec sont en train de «manquer le bateau» en ce qui concerne les opportunités d’affaires en Chine.

Selon Loïc Tassé, en entrevue à la radio avec Christiane Charette la semaine dernière, l’inaptitude des Canadiens et des Québécois à saisir l’opportunité proviendrait d’une «ignorance crasse de ce qui se passe en Asie de l’Est».

C’est vrai que peu de médias parlent du meurtre et du vol d’organes de pratiquants de Falun Gong en Chine, des femmes stérilisées de force au Tibet et ailleurs, des moines torturés parce qu’ils sont trouvés en possession d’une photo du Dalaï-lama. Aucun média ne parle des centaines de milliers de gens enfermés dans les goulags, dont le nom officiel est camp de «rééducation par le travail». Quel média parle de la Corée du Nord sous un autre angle que la question nucléaire? N’y a-t-il pas une famine là-bas, la terreur, l’oppression inimaginable? Qui parle du Vietnam autrement que pour le voyage ou les opportunités d’affaires? Puis, tout le monde a oublié la Birmanie…

Sommes-nous ignorants, mal informés ou amnésiques?

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Jusqu’où ira la rhétorique anti-Iran ?

De la guerre des mots à la guerre des bombes, il n’y a qu’un petit pas. Les États-Unis nous ont habitués ces dernières années à ce que les conflits qui se dessinent fassent l’objet d’intenses campagnes de relations publiques. Le coup des «armes de destruction massive» sous l’Irak de Saddam Hussein est encore très frais dans la mémoire. Il n’est pas impossible que ces armes aient été bien cachées ou même déplacées dans un pays limitrophe pour déjouer les inspecteurs de l’ONU. C’est une thèse que certains analystes défendent. Mais les expériences passées racontent que les gouvernements trouvent toujours profitable de diaboliser leurs ennemis et d’amplifier la menace avant de mener une action contre eux.

Le monde est-il victime d’un tel scénario en ce qui concerne la «menace nucléaire» iranienne? À travers la tempête d’informations, les opérations médiatiques et le brandissement des armes, une certaine tendance est facilement identifiable, mais les prochains développements restent pour l’instant toujours flous. Une guerre se prépare-t-elle vraiment, ou s’agit-il seulement d’une stratégie de chantage pour faire plier Téhéran? La thèse du bluff est plutôt faible, compte tenu que l’Iran s’est toujours montré plus ferme et renforcé par les menaces de sanctions, peu importe leur nature.

La «Troisième Guerre mondiale» de Bush
Au niveau de la rhétorique, le président américain George W. Bush a atteint de nouveaux sommets la semaine dernière. «Si vous voulez éviter la Troisième Guerre mondiale», il faut empêcher l’Iran d’obtenir l’arme nucléaire, a-t-il déclaré. Cette affirmation est venue enflammer la scène, surtout qu’elle coïncidait avec la visite du président russe, Vladimir Poutine, en Iran. Nous y reviendrons.

Faire allusion à un autre grand conflit mondial a dû projeter les relationnistes de la Maison Blanche en mode damage control. «Le président n’était pas en train de faire de plans militaires et il ne faisait pas de déclarations», a suggéré après coup la porte-parole de M. Bush, Dana Perino. «Il utilisait cela comme un point rhétorique.» Est-ce que le président américain en a échappé une? Ou est-ce que c’était calculé de manière à tester l’opinion publique ou à envoyer un message à l’Iran?

Dans la guerre des mots, l’Iran a répondu que ces déclarations de M. Bush démontraient la faillite de la politique américaine et essayaient d’en détourner l’attention. Abdol Reza Rahmani Fazli, un des dirigeants du Conseil suprême de sécurité nationale de l’Iran, a dit que «les déclarations du président américain, qui prétend que l’Iran cherche à se doter de l’arme nucléaire, font partie d’une guerre psychologique».

Téhéran dit aussi officiellement que les États-Unis n’ont pas la capacité de les attaquer, en raison du bourbier irakien et de l’Afghanistan. «Les Américains n’ont jamais été dans une situation aussi grave, et cela en raison de leurs propres actions», a déclaré le ministre des Affaires étrangères iranien, Manouchehr Mottaki, a rapporté Reuters. Ses propos étaient en réaction à une affirmation du plus haut placé de l’appareil militaire américain, l’amiral Michael Mullen. Ce dernier avait laissé entendre, le 18 octobre dernier, que les États-Unis avaient «plus qu’assez» de ressources pour mener une guerre contre l’Iran, si tel était le choix de l’administration.

Le combat de coqs ne s’est pas arrêté là. L’agence russe Ria Novosti rapportait, le 20 octobre, les paroles du commandant des Gardiens de la révolution iraniens, le général Mahmoud Chaharbaghi : «Durant la première minute d’une attaque de nos ennemis contre notre pays, les unités de missiles et d’artillerie de nos troupes terrestres sont capables de tirer 11 000 missiles et obus sur des cibles que nous connaissons.» Le commandant a commenté : «Une guerre éventuelle ne durera pas longtemps car, dans l’espace de quelques jours, nous allons réduire nos ennemis en cendres. L’ennemi doit se demander quelles pertes il est prêt à subir pour sa stupidité.»

L’échec en Irak
Face à l’incapacité des forces américaines de ramener le calme en Irak, le voisin iranien a, au fil des mois, été présenté de plus en plus comme le bouc émissaire des déboires. Opérateurs iraniens capturés en sol irakien, bombes et missiles provenant d’Iran aux mains d’insurgés, entraînement fourni du côté iranien, bref la liste d’accusations est longue. Dans le langage de certains hauts dirigeants, militaires ou civils, l’Irak est devenu le terrain d’une guerre par pays interposés (proxy war) entre les États-Unis et l’Iran. Les plus critiques des efforts américains n’y voient qu’une machination de Washington pour justifier une intervention militaire en Iran, tandis que les partisans de la lutte contre le terrorisme rappellent que le Hezbollah libanais est un bras du régime des mollahs.

Le rôle d’Israël
Le rôle d’Israël dans cette histoire est déterminant. On retrouve au sein de son administration et du lobby pro-israélien les partisans les plus déterminés d’une approche forte contre l’Iran. Et pour cause, car dans leur compréhension il en va de la survie de l’État hébreu. Le président iranien, Mahmoud Ahmadinejad, a répété à plusieurs reprises son désir d’en finir avec Israël.

Ces déclarations incendiaires ont suscité la colère, mais n’ont pas déclenché d’actions spécifiques. Mais pour les plus grands détracteurs du régime iranien, les mots d’Ahmadinejad ne représentent rien de moins qu’une incitation au génocide.
Lors de la Conférence mondiale pour la prévention du génocide qui s’est tenue à Montréal du 11 au 13 octobre, un des thèmes abordés était Les racines du génocide : propagande de la haine et banalisation du mal. Le député libéral et ancien ministre de la Justice, Irwin Cotler, a particulièrement parlé du cas iranien. Selon lui, le fait d’écrire «Effacer Israël de la carte» sur un missile Shabbaz et le parader dans les rues de Téhéran représente un signe annonciateur d’un génocide. M. Cotler s’insurge que l’Iran puisse s’en tirer avec de tels gestes. «L’Holocauste n’a pas commencé avec les chambres à gaz, il a commencé avec des mots», a-t-il rappelé.

Des hypothèses suggèrent qu’Israël serait au beau milieu d’un plan d’intervention militaire contre le régime iranien. L’affaire du bombardement israélien en Syrie au début du mois de septembre a fait couler beaucoup d’encre et nous sommes demeurés dans le mystère quant à la motivation exacte.

Selon quelques fuites de l’administration américaine, on en venait à suggérer une certaine implication de la Corée du Nord. Une des théories est la suivante : l’administration Bush cherche la détente avec Pyongyang, à condition qu’elle se départisse de son programme nucléaire. Kim Jong-Il, le «cher» dirigeant communiste, a plus d’un tour dans son sac. Il dit «oui, oui», se retourne et vend le matériel nucléaire à la Syrie. Le bombardement israélien en Syrie aurait visé des installations nucléaires rendues possible grâce à une coopération de Pyongyang. Cette thèse ne fait pas l’unanimité, étant balayée par certains comme un pur non-sens. Elle serait, selon eux, la fabrication d’une clique de gens voulant nuire aux efforts de détente de Bush avec la Corée du Nord.

Tony Blair s’en mêle
L’ancien premier ministre britannique, Tony Blair, s’est joint au canon de voix critiquant l’Iran. Dans son premier discours majeur depuis qu’il a quitté son poste, rapporte BBC News, s’adressant à des gens influents de New York, il a déclaré que l’Iran jouait un rôle déstabilisateur et soutenait le terrorisme. L’homme, fidèle allié de Washington, aurait comparé le discours du régime iranien avec la montée du fascisme dans les années 1920.

Changer de cible
Le célèbre journaliste américain du New Yorker, Seymour Hersh, révélait récemment que l’administration Bush avait décidé de changer de cible dans une éventuelle attaque contre l’Iran. Le souhait de désigner les Gardiens de la révolution iraniens (ou Pasdarans) comme «organisation terroriste» en serait un signe. Plutôt que de cibler des installations nucléaires, Bush-Cheney et compagnie auraient décidé d’attaquer le corps d’élite de l’armée iranienne.

Selon Hersh, ce changement s’expliquerait par plusieurs facteurs. Premièrement, «le président et ses conseillers principaux auraient conclu que la campagne pour convaincre le public américain que l’Iran pose une menace nucléaire imminente aurait échoué (contrairement à une campagne similaire menant à la guerre en Irak), donc qu’il n’y aurait pas assez de soutien populaire pour une campagne de bombardement massive». Deuxièmement, la Maison Blanche aurait reconnu que l’Iran aurait encore besoin de cinq ans avant d’avoir la bombe. Troisièmement, on croirait de plus en plus, à Washington, que l’Iran émerge au Moyen-Orient comme «le champion géopolitique de la guerre en Irak».

Guerre mondiale?
Avec Vladimir Poutine en visite en Iran, la déclaration «rhétorique» du président Bush était-elle si farfelue? Les pays sont à couteaux tirés, et chaque rencontre entre les deux géants visant à «régler des différents» finit plus souvent qu’autrement par une rebuffade de Moscou. Nouvelle course à l’armement et nouvelle guerre froide sont des termes de plus en plus récurrents. Eux aussi ne sont pas farfelus, avec l’ambition non cachée de la Russie de s’imposer concrètement sur la scène internationale.

La plus grande pomme de discorde demeure bien entendu l’Iran, pays avec lequel Poutine souhaite avoir une coopération accrue. Comment réagirait Moscou à des frappes américaines chez son copain voisin?

Le rôle de la Grande-Bretagne serait assez clair et celui de la France, sous le nouveau président Sarkozy, l’est aussi. Les récentes déclarations du ministre des Affaires étrangères, Bernard Kouchner, laissent entendre que Paris se rallierait à Washington plutôt que de faire un pied de nez à Bush semblable à celui sur la guerre en Irak. En ce qui a trait à la Chine, elle rejoindrait naturellement la position russe.

Si la France rejetait l’invasion de l’Irak en raison d’une violation du droit international et de l’absence de l’aval des Nations Unies, il serait intéressant de voir comment elle justifierait une prise de position différente cette fois-ci.

Y a-t-il une solution pour renverser la vapeur? La machine semble bien engagée. Ce qui incombe à présent pour la population occidentale, c’est de demeurer bien vigilante. Ni exagération ou négation de la menace ne prennent en compte tous les aspects de la question.

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Publié dans: on octobre 22, 2007 at 11:05 Commentaires (0)
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