Un mois avant les Jeux olympiques

Les Jeux olympiques de Pékin débuteront dans un mois, le 8 août. Même si la menace d’un boycott n’a jamais été très sérieuse, la Chine peut se réjouir qu’aucun pays ne lui a fait le pied de nez ultime. Quant à la cérémonie d’ouverture, à laquelle certains chefs d’État n’assisteront pas – supposément pour des raisons personnelles et non pour afficher un désaccord avec la dictature chinoise – de gros noms y seront tout de même. Le président américain, George W. Bush, qui a subi un bon lot de pression venant de ses propres rangs, n’a toutefois jamais mis en doute son assistance à la messe sportive. Quant au président français, Nicolas Sarkozy, des médias français ont affirmé qu’il allait se rendre à Pékin, après avoir laissé durer le suspense depuis le début de la répression au Tibet ce printemps.

Cette information n’a pas été confirmée par l’État français. Sarkozy avait conditionné sa présence à la cérémonie d’ouverture selon le développement des pourparlers entre Pékin et les émissaires du chef spirituel tibétain, le Dalaï-lama. Mais pour beaucoup d’observateurs, ces pourparlers n’ont jamais signifié rien de plus qu’une tentative du gouvernement chinois d’atténuer les pressions et les critiques à son égard.

«Nous avons été contraints de faire savoir en toute franchise à nos homologues qu’en l’absence d’engagement sérieux et sincère de leur part, la poursuite du processus de dialogue actuel serait vaine», a déclaré à Reuters Lodi Gyari, un des émissaires du Dalaï-lama.

«Les Tibétains, les amis du Tibet, ont de plus en plus la conviction […] que toute la stratégie du gouvernement chinois, consistant à dialoguer avec nous, a pour objectif de gagner du temps», explique Gyari.

Cette ronde de négociations était la deuxième depuis la répression au Tibet au printemps dernier et, comme à la première occasion, les autorités chinoises ne se sont pas gênées pour lancer au même moment de virulentes attaques contre le Dalaï-lama.

«L’incident du 14 mars avait été planifié depuis longtemps par la clique du Dalaï-lama avec le soutien et à l’initiative de forces occidentales hostiles», a déclaré Zhang Qingli, chef du Parti communiste au Tibet, selon le Tibet Daily.

«Ils avaient l’intention de transformer l’incident en bain de sang, de perturber les Jeux olympiques de Pékin et de détruire la stabilité et l’harmonie politique du Tibet», a-t-il ajouté.

Cette redondance dans le mode de fonctionnement laisse présager une doctrine politique visant à maintenir une pression et un climat d’oppression sur les interlocuteurs, tout en montrant à la population la fermeté du gouvernement. De son côté, Sarkozy a probablement adopté une stratégie visant à redorer son prestige dans la «Patrie des droits de l’homme», en sachant fort bien que refuser d’assister à la cérémonie d’ouverture des Jeux provoquerait une réaction violente de Pékin et de la partie de la population sous son joug idéologique.

Cette partie de la population est déjà franchement hostile à la France, depuis le passage de la torche olympique dans les rues de Paris. Cette hostilité s’était transformée à un point en campagne de boycott contre les produits français et les magasins français à grande surface, Carrefour. Alors, même si Sarkozy se rend en Chine, tout laisse croire qu’il ne sera pas le bienvenu.

«Le peuple chinois ne veut pas que le président français, Nicolas Sarkozy, assiste à la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques de Pékin», affirme l’organe communiste China Daily, se référant à un sondage.

D’un côté ou l’autre de la clôture, personne ne semble satisfait de la décision (non officielle au moment de mettre sous presse) du président français.

Chez Reporters sans frontières (RSF), l’organisation pour la liberté de presse qui a fait quelques coups d’éclat durant les évènements préolympiques, on s’est indigné que Sarkozy veuille aller à Pékin.

«C’est un coup de poignard dans le dos des dissidents chinois […] une vraie lâcheté, à l’opposé de ce qu’on attend de la France», a dénoncé Robert Ménard, le secrétaire-général de RSF. «Ce qu’on a constaté […] c’est qu’il y a encore plus d’arrestations», a-t-il ajouté. «S’il y a eu des négociations avec Nicolas Sarkozy, c’est du côté des chefs d’entreprise qu’il faut les chercher. Ce sont eux qui font pression parce qu’ils pensent que pour faire des affaires il faut cirer les pompes des dirigeants chinois. Cela ne paiera pas.»

Les violations se poursuivent

Tout ceux qui espéraient ou qui utilisaient comme argument que les Jeux olympiques (JO) apporteraient la démocratie ou un plus grand respect des droits de l’homme en Chine ne sont plus qu’à un mois d’être déçus ou contredits. Le pays reste fermement sous le contrôle d’une dictature communiste et le fait de ne pas «politiser les Jeux» n’enlève rien à cela.

Les violations commises au nom des Jeux demeurent titanesques, que ce soit chez les Tibétains ou chez les pratiquants de Falun Gong, emprisonnés et torturés pour leurs croyances.

La garantie de Jeux «sécuritaires» commence à se manifester au grand jour, avec l’apparition d’hommes armés de mitrailleuses dans les aéroports et le déploiement de batteries de missiles antiaériens à proximité des installations olympiques. Selon le journal Global Times, ces missiles auraient une portée de 12 kilomètres et un taux d’interception de 80 à 90 %.

Tous les athlètes, journalistes et touristes doivent s’attendre à être surveillés de près par l’appareil policier chinois, qui fera tout son possible pour que rien ne vienne perturber l’évènement.

À cet effet, différentes organisations ont préparé des petits guides pour orienter les gens qui iront travailler ou participer aux compétitions à Pékin.

Human Rights Watch (HRW), en compagnie du Committee to Protect Journalists, ont publié un «guide de survie» pour les journalistes, soulignant que même les journalistes d’expérience devront composer avec un environnement particulier. «Les journalistes vont rencontrer une étroite surveillance gouvernementale, la censure d’Internet et de sérieux risques pour leurs sources et facilitateurs chinois.»

HRW souligne la faillite des promesses de Pékin en matière de liberté de presse.

Amnistie internationale (AI) a quant à elle produit un petit livret intitulé le Guide du sportif lucide, qui se veut un guide de voyage de poche agrémenté d’informations concernant les violations des droits de l’homme en Chine. Amnistie semble avoir adopté cette optique pour rejoindre les athlètes, car le Comité olympique canadien n’est apparemment pas très intéressé à entendre parler du respect des droits fondamentaux en Chine.

«Il y a peu d’intérêt de la communauté sportive», déplore Béatrice Vaugrante, directrice de la section canadienne francophone d’Amnistie internationale. Selon elle, aucun athlète canadien n’a signalé un intérêt pour la cause, contrairement à certains athlètes européens.

AI n’a pourtant jamais poussé pour un boycott des Jeux, ajoute Mme Vaugrante. À un mois des Jeux, les revendications d’Amnistie sont la libération des défenseurs des droits de l’homme, l’imposition d’un moratoire sur la peine de mort, la liberté d’expression et la fin des détentions arbitraires survenant en raison des JO.

La section montréalaise d’Amnistie a organisé sa «dernière action avant le 8 août» dimanche dernier au parc Maisonneuve. En plus de faire signer des pétitions aux passants et sportifs dans le parc, des coureurs à pied et à vélo ont participé à une olympiade symbolique en faisant une course sur la piste cyclable.

«Je joins l’utile à l’agréable», explique Hubert Brochard, un des participants. «C’est bon pour la santé et ça aide à exposer le gouvernement chinois.»

Réplique sismique au Sichuan : augmentation des démissions du Parti communiste

Depuis le tremblement de terre dévastateur du 12 mai dans la province du Sichuan en Chine, l’agence Xinhua – porte-parole du gouvernement – indique qu’il y a eu plus de 180 répliques sismiques de magnitude supérieure à 4 sur l’échelle de Richter. La plus importante d’entre elles aurait réduit en ruines 420 000 maisons, toujours selon Xinhua.

Mais une réplique «sismique» d’une autre nature ne peut être divulguée ouvertement par l’agence officielle.

Selon le Sino-Américain David Gao, président du Centre de service mondial des démissions du Parti communiste chinois (PCC), le tremblement de terre a incité un grand nombre de Chinois de la région affectée à se distancer du régime. «Depuis le séisme, nous avons reçu des milliers et des milliers de déclarations de démissions du Parti provenant de la région sinistrée», affirme M. Gao.

Ces démissions sont généralement effectuées par l’entremise d’un site Internet accessible par l’utilisation de logiciels, comme DynaWeb, permettant de contourner la censure gouvernementale.

Selon David Gao, deux éléments déclenchés par le désastre semblent avoir incité les gens à déclarer leur démission du PCC. D’une part, plusieurs d’entre eux critiquent la décision du gouvernement de n’avoir pas tenu compte les avertissements concernant la menace du séisme, puis d’avoir tenté de les camoufler. D’autre part, l’effondrement des écoles mal construites a révélé la corruption des fonctionnaires locaux.

Des parents, dont les enfants sont décédés dans les décombres, ont été réprimés par la police la semaine dernière alors qu’ils demandaient justice. Devant l’absence d’avenue pour obtenir un redressement et devant la fermeté du régime, la démission du PCC est une option pour les Chinois ayant des griefs.

Alors que le PCC lui-même estime le nombre de ses membres à environ 70 millions, le mouvement anti-PCC clame pour sa part près de 40 millions de démissions depuis novembre 2004. On ne peut pas toutefois affirmer qu’il resterait 30 millions de membres au PCC puisque sont inclus dans les démissions totales celles des Jeunes pionniers et celles de la Ligue communiste jeunesse, deux organes du régime pour embrigader les enfants et les jeunes adultes.

Tandis que certains analystes avancent que le séisme du Sichuan a stimulé le nationalisme en Chine et permis au régime de redorer son image en s’ouvrant à l’étranger et en dépêchant sur les lieux le premier ministre, Wen Jiabao, le régime retourne à son mode d’opération normal, l’imposition d’un contrôle ferme. En période de deuil, cela peut causer des frictions avec la population.

«Nous offrons aux victimes du séisme une plateforme pour s’exprimer. Nous les appuyons à un niveau spirituel et émotif», estime David Gao. «Nous aidons les gens à se réveiller. Nous ne sommes pas intéressés par le pouvoir politique : tout ce qui nous importe c’est combien de gens peuvent sortir de l’ombre et du contrôle du PCC.»

Pékin lance ses acolytes dans une lutte préolympique

Les évènements violents entourant le relais de la torche olympique ne se sont pas complètement éteints avec la fin de sa tournée internationale. Après le tremblement de terre dans la province du Sichuan le 12 mai dernier, le gouvernement chinois a propagé dans ses médias que les pratiquants de la méthode de méditation Falun Gong interfèrent avec les collectes de fonds pour venir en aide aux victimes.

Ces allégations incitent, depuis plus de deux semaines, des Chinois de la diaspora sympathique au régime de Pékin à attaquer physiquement et verbalement les pratiquants de Falun Gong dans les communautés chinoises. Ces pratiquants sont habituellement identifiables par les activités de sensibilisation qu’ils tiennent pour dénoncer la persécution dont ils sont victimes en Chine.

Le quartier chinois de Flushing (New York), entre autres, a été la scène de multiples attaques violentes. La police new-yorkaise (NYPD) a d’ailleurs procédé à au moins six arrestations, dont trois pour troubler l’ordre public et trois pour voies de fait. Le NYPD a même dû ériger des clôtures pour empêcher des hordes de Chinois en colère de s’attaquer aux pratiquants de Falun Gong.

Ces derniers ont convergé par centaines sur Flushing, le 31 mai dernier, pour tenir une activité visant à apaiser les tensions et ils ont demandé aux Chinois du quartier de ne pas croire les allégations du régime chinois.

«Qui peut interférer avec vous si vous voulez donner de l’argent [aux victimes du séisme]? Vous pouvez donner de l’argent sur Internet et dans plusieurs endroits. Les rumeurs du Parti communiste chinois [PCC] sont ridicules», a déclaré dans un discours Sen Yang, président de l’Association du Falun Gong des États-Unis. «Toute la persécution [du Falun Gong] est basée sur des mensonges. Maintenant, ils essaient d’exporter ces tactiques dans ce pays.»

Malgré le dispositif de sécurité, des insultes sont constamment proférés et de multiples incidents isolés surviennent, les pires concernent des menaces de mort et des personnes âgées bousculées ou battues.
Le cas de Judy Chen, une dame dans la cinquantaine, semble être typique parmi les différents rapports. Elle a raconté son expérience personnelle à un journaliste de La Grande Époque à New York. Alors qu’elle se tenait à un kiosque d’information dénonçant la dictature chinoise, elle a été prise à partie : «Ils nous ont insultés, disant que nous sommes des traîtres, que nous ne sommes pas Chinois et que nous devrions mourir […] Ils nous ont aussi craché dessus et lancé des pierres.»

Mme Chen a par la suite été attaquée physiquement. Elle se rappelle : «Vers 11 h, une femme d’âge moyen a commencé à nous insulter. Lorsque j’ai voulu prendre une photo d’elle, la femme a essayé de m’arracher ma caméra. Lorsque j’ai essayé de protéger ma caméra, elle m’a battue.»

«Elle m’a frappé à la tête, agrippé le cou, tiré la main et m’a donné un coup de poing; c’était rude et assez atroce […] Ensuite, elle s’est éloignée en disant : “Tu es Américaine, je n’ai pas peur de te tuer”. Un homme à ses côtés a ajouté : “Tu as intérêt à faire attention, je vais te tuer. Je veux voir ton visage clairement, je veux te tuer”.»

Chez les victimes, il ne fait aucun doute que le régime chinois tente d’exporter sa persécution à l’étranger et, d’après eux, le haut dirigeant chinois Zhou Yongkang pourrait être derrière tout ça. Zhou Yongkang a déjà déclaré, selon Amnesty International : «Nous devons nous efforcer de créer une société harmonieuse et un bon environnement social pour la bonne tenue du 17e Congrès du Parti communiste et des Jeux olympiques de Pékin [...] Nous devons frapper les forces hostiles à domicile et à l’étranger, comme les séparatistes ethniques, les extrémistes religieux, les violents terroristes et les organisations hérétiques, comme le Falun Gong, qui prennent part à des organisations de déstabilisation.»

Si l’intervention directe de ce dirigeant communiste est difficile à prouver, celle des missions diplomatiques l’est maintenant de moins en moins.

Selon une conservation téléphonique rendue publique entre le consul général de Chine à New York, Peng Keyu, et un enquêteur se faisant passer pour quelqu’un d’autre, M. Peng aurait un rôle de premier plan dans l’organisation de la violence à Flushing. Il aurait déclaré : «… nous devons être très prudents avec ce genre de chose! Autrement, les gens vont dire que le consulat chinois est derrière cela, manipulant les gens. Certains de nos hommes étaient parmi la foule et se sont rapportés à moi après coup. Je suis très familier avec ceci! Mais nous les encourageons secrètement!»

Chen Yonglin, ex-diplomate du consulat chinois de Sydney, en Australie, estime qu’il s’agit d’un «des plus gros scandales diplomatiques du Parti communiste chinois (PCC) depuis l’établissement de son régime». Néanmoins, les autorités américaines ne sont pas encore intervenues, si ce n’est que l’envoi d’une présence policière massive sur les lieux pour réduire les agressions.

«Les consulats contrôlent les Chinois locaux pour diviser la communauté chinoise et ils n’ont jamais cessé d’inciter à la haine. La stratégie du PCC est d’utiliser les Chinois pour infiltrer la société de manière à conserver son contrôle. De cette façon, il peut contrer l’opposition à son pouvoir tout en trompant la communauté internationale. Nous, les gens de Chine, le savons tous et ça s’appelle le “front uni”», ajoute M. Chen dans une entrevue avec la Radio Son de l’Espoir.

«D’après moi le responsable consulaire chinois qui a orchestré tout cela devrait être expulsé des États-Unis. Il ne devrait pas essayer de museler la liberté d’expression aux États-Unis. Il ne devrait certainement pas essayer d’intimider des citoyens quelconques», suggère pour sa part David Matas, avocat canadien spécialiste des droits de l’homme.

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Répression olympique
On a beaucoup écrit au sujet du prétexte des Jeux olympiques pour amplifier la répression en Chine et les récentes violences pourraient être un signe que Pékin cherche à faire taire les critiques même à l’extérieur de ses frontières.

Tous les groupes habituellement persécutés par le régime chinois ont signalé une augmentation des abus alors que le pays cherche à tout prix à garantir «l’harmonie sociale». Même son de cloche, que ce soit chez les musulmans ouighours, accusés régulièrement et sans preuve de fomenter des attentats terroristes; les Tibétains, sévèrement réprimés ce printemps et eux aussi accusés de terrorisme; ou les pratiquants de Falun Gong, victimes d’une récente vague massive d’arrestations.

Ces purges ne touchent pas seulement les ethnies ou les groupes religieux, mais aussi les célèbres défenseurs des droits de l’homme comme Hu Jia, emprisonné pour subversion, et l’avocat Gao Zhisheng, dont on est sans nouvelle depuis son enlèvement par le régime. Autant Amnesty International, Human Rights Watch que Reporters sans frontières soulignent que le gouvernement chinois, plutôt que de tenir sa promesse de s’améliorer avant les Olympiques, s’est plutôt servi des Jeux pour opprimer davantage la population.

Une torche qui met le feu aux poudres
La tenue des Olympiques en Chine a créé cette tribune pour les personnes désirant attirer l’attention sur une cause touchant le respect des droits fondamentaux et de la dignité humaine.

Dès le début du relais de la flamme olympique en Grèce, différents actes ont été posés pour signifier que la tenue des Jeux dans un pays ne respectant pas certains principes olympiques est difficile à accepter. Mais une stratégie exhaustive a également été mise en branle par le régime chinois pour contrer les critiques, autant au niveau de l’information que sur le terrain.

Après avoir «perdu la face» dans les étapes du relais de Londres et de Paris, le gouvernement chinois a engagé un front commun par l’entremise de ses missions diplomatiques. La manifestation la plus évidente de cette politique a été les «armées du peuple» mobilisées en Australie, au Japon et en Corée du Sud pour «protéger la flamme olympique». Des milliers de Chinois, dont beaucoup d’étudiants, ont été transportés par autobus nolisés vers les lieux du relais pour opposer une présence physique aux manifestants anti-régime chinois et pro-Tibétains.

Beaucoup de ces manifestants ont été injuriés et battus par des partisans du régime de Pékin. Les plus graves cas sont survenus à Séoul, en Corée du Sud, où des pro-Tibétains ont été lynchés par des hordes de Chinois en colère. La tension a frôlé l’incident diplomatique entre la Chine et la Corée du Sud, alors que Séoul a promis d’expulser les Chinois impliqués.

Nationalisme?
Comme beaucoup d’observateurs avaient prédit, les critiques formulées contre le régime chinois ont été utilisées par ce dernier pour stimuler une forme de nationalisme parmi la population chinoise. Cette forme de nationalisme ne soude pas les gens ensemble derrière un objectif commun pour la défense d’un idéal, mais plutôt derrière le régime.

Ceci peut être démontré par l’épisode où le gouvernement chinois a demandé des excuses formelles de la part du réseau américain CNN. Un des analystes du réseau, commentant la répression au Tibet, avait qualifié les dirigeants communistes chinois de «malfrats». Pékin a alors affirmé que les déclarations de l’analyste avaient «heurté les sentiments du peuple chinois», et a stimulé une campagne virulente de critiques des médias occidentaux à laquelle bon nombre de Chinois ont pris part. CNN a précisé que les critiques de son analyste visaient le régime et non le peuple chinois, mais cela n’a pas désamorcé la crise.

Un sentiment anti-occidental exacerbé pourrait causer des problèmes aux autorités chinoises en août prochain, alors que des milliers d’athlètes, de touristes et de journalistes vont se rendre dans la capitale chinoise pour les Jeux. Le régime se fait souvent prendre dans ce jeu d’agitation. Ce fut le cas lors des manifestations antijaponaises en 2005 puis, plus récemment, avec le mouvement antifrançais.

La flamme pour la liberté du Tibet visite Montréal

Une semaine après le passage du Relais mondial de la Flamme des droits de l’Homme à Montréal, une autre flamme y a fait escale le 16 mai dernier toujours dans le but de demander qu’il y ait justice en Chine avant les Jeux de Pékin. Le relais officiel de la torche olympique en a décidément inspiré plus d’un et, cette fois, c’était place à la Flamme tibétaine de la liberté.

Le parcours montréalais de cette flamme a débuté dans l’extrême ouest de l’île, à Sainte-Anne-de-Bellevue, alors que des cyclistes l’ont transporté jusqu’au parc Lafontaine. De là, Tibétains – certains en habits traditionnels – et sympathisants ont entrepris un relais à pied jusqu’au Stade olympique. Transportée le long de la rue Sherbrooke à l’heure de pointe, la flamme a reçu un accueil sonnant des automobilistes, klaxonnant et saluant au passage les porteurs.

La Flamme tibétaine de la liberté a été allumée à Olympie, en Grèce, le 10 mars dernier, jour de commémoration du 49e anniversaire du soulèvement tibétain. Elle devrait arriver à la frontière du Tibet la veille des Jeux olympiques (JO) et peut-être tentera-t-elle de traverser la frontière à partir du Népal. Selon les organisateurs, cette Flamme symbolise les «espoirs et les aspirations du peuple tibétain pour la liberté et la justice» et se veut en opposition au relais officiel de la torche olympique, jugé politisé et injurieux de par son plan de passer par le Tibet et le mont Everest.

Le relais officiel est actuellement en Chine, après avoir traversé plusieurs pays. À certains endroits, comme Londres et Paris, on lui a opposé une franche hostilité, tandis qu’ailleurs, comme en Australie et en Corée du Sud, des étudiants chinois mobilisés par les missions diplomatiques de la Chine ont violenté et lynché des manifestants pro-Tibet pour «protéger la torche».

Avec une pression internationale accrue en raison de la répression sanglante au Tibet, qui a débuté en mars dernier, les autorités chinoises ont fait un geste de bonne volonté dernièrement en acceptant de rencontrer des émissaires du chef tibétain en exil, le Dalaï-lama. Les réponses à ce développement ont été mitigées. Certains ont affiché de l’optimisme, soulignant que le gouvernement chinois avait répondu aux pressions en s’assouplissant. D’autres y ont plutôt vu un stratagème visant à amenuiser les critiques à son égard.

«C’est un premier pas, mais c’est un moyen de levier des autorités chinoises», estime Kelsang Palden, Tibétain d’origine dans la vingtaine participant au relais. «C’est une monnaie d’échange pour le bon déroulement des JO.» Il souligne que depuis longtemps le gouvernement tibétain en exil est ouvert au dialogue, mais il se bute à l’intransigeance de Pékin. «Négocier avec un bourreau, c’est très difficile», déplore-t-il.

Les récents évènements ont causé des frictions au sein du mouvement tibétain, car certaines des organisations représentatives ne trouvent plus efficace la «voie du milieu» d’inspiration bouddhiste prêchée par le Dalaï-lama. Pour les plus radicaux, le salut du Tibet passe par l’indépendance en bonne et due forme, tandis que les modérés cherchent à obtenir une autonomie réelle au sein de la Chine.

Un des participants au relais, Alexis de son prénom, démontre en quelque sorte l’ambiguïté qu’on peut retrouver chez les partisans de la cause tibétaine. Se décrivant comme pratiquant bouddhiste, il reconnaît pour maître le Dalaï-lama. Mais sondé sur sa position par rapport à l’autonomie ou l’indépendance, il tranche : «Moi, je suis Basque!»

Des drapeaux de prière tibétains avaient été accrochés au coin des rues Sherbrooke et Pie-IX pour l’arrivée de la Flamme au Stade olympique. S’y sont enchaînés discours, minute de silence, prière et hymne national tibétain. Certains participants ont même prêté serment de travailler de toutes leurs forces pour la cause du Tibet.

Un résumé des récents évènements au Tibet a été effectué, soulignant les arrestations massives, le climat de terreur et les meurtres. Selon Radio Free Asia, il y aurait encore des gestes sporadiques de protestation dans les régions tibétaines, mais la répression serait foudroyante, avec un grand nombre de soldats déguisés en gens ordinaires prêts à répondre à toute revendication.

Si beaucoup d’encre a coulé sur l’atmosphère préolympique en Chine, avec diverses campagnes de «nettoyage» visant à emprisonner les éléments jugés «indésirables», il y a eu peu de spéculations sur ce qui pourrait survenir une fois que l’attention sur le pays s’évanouira après les Jeux. Le régime chinois sera-t-il tenté de se venger contre les individus et les groupes ayant «nui» à son image?

«La vengeance a déjà commencé», assène Kelsang Palden, membre du Comité Canada-Tibet et d’Étudiants pour un Tibet libre. Selon lui, 5175 Tibétains se seraient volatilisés. Comme la région est fermée aux médias étrangers et aux organisations qui pourraient enquêter indépendamment, le régime chinois a pratiquement le feu vert pour gérer la question en catimini. Il a également entrepris une campagne massive d’«éducation patriotique», visant essentiellement à forcer les Tibétains récalcitrants – par le lavage de cerveau et, si nécessaire, la torture – à renier le Dalaï-lama au profit du Parti communiste chinois.

Népal
Avec l’arrivée au pouvoir des maoïstes au Népal, rien de bon n’augure pour les exilés tibétains qui s’y trouvent. Arrestations massives et répression sont devenues choses courantes dans le pays himalayen coincé entre deux géants. Le pays devrait se rapprocher de la Chine aux dépens de l’Inde.

Kesang Doma Dhonling, Tibétaine d’origine au Canada depuis douze ans, est revenue dernièrement du Népal où elle a passé deux mois. S’exprimant aussi bien en français qu’en anglais, la dame d’une quarantaine d’années a détaillé à La Grande Époque le climat malsain régnant dans ce pays où habite des membres de sa famille.

Elle dit avoir participé à des manifestations et à des vigiles qui ont été réprimées violemment à coups de matraque par la police népalaise. Elle-même n’a pas été blessée. Elle rapporte aussi qu’à Boudhanath, la ville où elle était, la police empêchait les moines bouddhistes d’aller à la capitale, Katmandu, pour qu’ils ne puissent pas participer aux manifestations protibétaines

Pour elle, la Flamme de la liberté est un évènement très significatif. «C’est bon, au moins ici nous avons la liberté. Nous pouvons nous exprimer pour les gens au Tibet.»

Médias
Le gouvernement chinois a accusé les médias occidentaux d’être biaisés en faveur des Tibétains. Ces accusations ont fait écho dans les communautés chinoises d’outre-mer où les médias sont largement contrôlés par Pékin.

Une analyse du contenu de certains grands médias québécois au niveau des éditoriaux et des spécialistes invités, qui a été publiée dans La Grande Époque dernièrement (Une guerre médiatique anti-Chine?), a toutefois démontré qu’un biais pro-Pékin est aussi présent.

La chroniqueuse de La Presse Lysiane Gagnon a consacré plusieurs articles au Tibet et ils ne sont pas passés inaperçus par le Comité Canada-Tibet. Si bien que son directeur exécutif, Dermod Travis, a jugé bon de répliquer.

«Durant les dernières semaines, il y a eu ceux qui, incluant Madame Gagnon, argumentent que le soulèvement actuel au Tibet et les manifestations à travers le monde ne servent qu’à humilier la Chine. Mais l’appel à la liberté démocratique, à la justice et aux droits de l’Homme est un objectif qui ne doit jamais se soucier d’heurter les sentiments de ceux qui privent leurs citoyens des droits de l’Homme fondamentaux.»

M. Travis, lors de l’activité au Stade olympique, a suggéré plusieurs avenues pour venir en aide au Tibet, notamment faire pression sur les politiciens d’ici et participer aux activités organisées par son organisation. Il a également profité de la tribune pour présenter ses condoléances aux victimes du récent tremblement de terre en Chine, qui a fait des dizaines de milliers de morts.

Mise en garde sur les vols d’organes en Chine

Lors d’un forum, qui a eu lieu à Montréal le 9 mai dernier, sur le prélèvement illégal d’organes et les violations des droits de l’homme en Chine, deux experts ont partagé leurs connaissances du sujet et ont dénoncé cette pratique qui aurait, jusqu’à maintenant, coûté des dizaines de milliers de vies.

Plus de 40 000 transplantations dont la source des organes est non documentée auraient été pratiquées ces dernières années en Chine, a révélé David Kilgour, ex-député fédéral. Selon une enquête qu’il a réalisée avec David Matas, avocat spécialiste des droits de l’homme, les pratiquants de la discipline spirituelle Falun Gong feraient largement les frais de ces vols d’organes, en raison de leur état de santé au-dessus de la moyenne et de la persécution dont ils sont victimes.

Le régime chinois veut éradiquer le Falun Gong depuis 1999. Ainsi, des centaines de milliers de pratiquants de la discipline ont été envoyés dans des prisons, des centres de détention, des centres de lavage de cerveaux et des camps de travail forcé.

Un survivant du système répressif chinois était présent à ce forum et a livré son expérience personnelle. M. Wang a été arrêté plusieurs fois et envoyé dans ces différents lieux où l’on tente de briser l’esprit humain tout en exploitant la force de travail. Il aurait lui-même été forcé de fabriquer des articles composés de produits chimiques dangereux pour la santé et d’autres produits destinés à l’exportation, comme des objets décoratifs.

M. Wang a également raconté comment lui, et les autres pratiquants de Falun Gong incarcérés, avait subi des examens médicaux approfondis. Pourquoi se souciait-on de notre santé alors que, innocents, nous étions emprisonnés, se demandait M. Wang à l’époque.

M. Wang a dit que c’est après avoir pris connaissance du rapport d’enquête Prélèvements meurtriers de Kilgour-Matas, publié en 2006, qu’il a compris que les tests médicaux servaient à établir une base de données pour d’éventuelles transplantations. C’est ce qui explique la rapidité avec laquelle on peut obtenir une transplantation d’organe en Chine. Alors que plusieurs mois, voire des années, sont nécessaires dans les autres pays, le temps d’attente en Chine peut être aussi court que deux semaines.

Un reportage de CNN a démontré ce fait. Un Américain s’est rendu en Chine pour une transplantation. L’hôpital où il faisait affaire lui a remis un téléavertisseur. Lorsqu’on trouverait un organe compatible, le téléavertisseur sonnerait. En attendant l’organe, il pouvait aller prendre du bon temps, visiter les lieux, magasiner, etc. Seulement quelques jours ont suffi. «Organe sur commande», mais le «donneur» en est probablement mort et de gros sont encaissés par les hôpitaux qui participent à cette histoire d’horreur.
Selon M. Kilgour, ces atrocités sont imputables à la «combinaison meurtrière d’un gouvernement totalitaire et du capitalisme sauvage».

Dr Gerry Koffman, responsable canadien de l’organisation Doctors Against Forced Organ Harvesting (DAFOH) – une organisation qui regroupe des médecins contre les prélèvements d’organes sans consentement – a également élaboré sur le sujet, notant que la «plupart des organes en Chine proviennent de donneurs non consentants». En effet, le don d’organe ne fait pas partie de la culture du peuple chinois. Selon Dr Koffman, les prélèvements forcés sur les pratiquants de Falun Gong équivalent à un génocide. «Je suis Juif et de nombreux membres de ma famille sont morts dans les camps de concentration nazis. Face à de telles atrocités, ma conscience m’interdit de rester silencieux», explique-t-il.

DAFOH a pour mission de sensibiliser le corps médical aux problèmes éthiques des transplantations en Chine. Parmi ses revendications, il insiste qu’on ne devrait pas permettre à des chirurgiens chinois d’étudier la transplantation à l’étranger, de peur qu’ils n’utilisent leurs techniques pour commettre ces crimes contre l’humanité. Aussi, l’organisation demande un accès, sans restriction, aux prisons et hôpitaux chinois pour enquêter.

M. Kilgour juge qu’avec les Jeux de Pékin en août, le moment est idéal pour faire pression sur le régime chinois.

Il a aussi souligné que les autorités chinoises ont été incapables de contrer un seul des 32 éléments de preuve documentant les prélèvements d’organes forcés dans son rapport d’enquête (http://organharvestinvestigation.net/)

La haine anti-France en Chine motivée par une mise en scène?

L’athlète chinoise en chaise roulante, Jin Jing, porte la torche olympique durant le relais parisien,
L’athlète chinoise en chaise roulante, Jin Jing, porte la torche olympique durant le relais parisien, le 7 avril 2008. Sur les vidéos et photos la concernant, aucun paramilitaire chinois n’est visible, eux qui normalement constituent la barrière ultime entre les manifestants et la torche. Aussi, le dispositif policier français est extrêmement poreux, permettant à plusieurs protestataires de s’approcher très près de Jin Jing. Les images de cet évènement servent actuellement à alimenter le patriotisme en Chine et dans les communautés chinoises à l’étranger. Avec succès, car un mouvement anti-France est en branle. (Thomas Coex/AFP/Getty Images)

Des manifestations patriotiques ont eu lieu dans plusieurs grandes villes de Chine dernièrement. Elles sont à peu près identiques en substance à celles que nous avons vues au Canada. Sauf que la cible privilégiée, en plus du Tibet et des médias occidentaux, est la France.

La France, en raison du comportement de certains Français lors du passage de la torche olympique dans les rues de Paris le 7 avril. Avec Londres, c’est l’endroit où les manifestations contre le régime chinois ont été les plus importantes.

Mais un évènement en particulier a créé une véritable tempête, alimentée par les internautes et les médias chinois. Il s’agit des images de l’athlète chinoise en fauteuil roulant, Jin Jing, devant résister à des vagues d’assaillants essayant de lui arracher la torche des mains alors qu’elle portait l’objet dans une partie du relais parisien.

Jin Jing est devenue le symbole de la résistance de la Chine à tous les «délinquants» qui critiquent son dossier des droits de l’Homme. Car les vrais «délinquants», selon la propagande officielle, sont les «violents séparatistes tibétains qui ont essayé d’arracher le plus pur symbole de l’olympisme des mains d’une personne en fauteuil roulant».

Un athlète non identifié porte la torche olympique à Paris,
Un athlète non identifié porte la torche olympique à Paris, protégé par la police française et des paramilitaires chinois. (Patrick Kovarik/AFP/Getty Images)

Mais une observation des différentes vidéos et photos ayant capté l’évènement laisse planer plusieurs doutes. En effet, la protection autour de Jin Jing est minimale, ce qui est louche, considérant son handicap. Aucun des «hommes en bleu», ces paramilitaires chinois ayant pour mission de protéger la torche, n’est présent pour se porter à la défense de l’athlète en détresse. Pourtant, tous les autres porteurs de la torche à Paris, selon les archives d’images, étaient entourés des «hommes en bleu». Puis lors du relais de Londres, on les a vus intervenir directement contre un manifestant ayant réussi à mettre sa main sur la torche olympique.

Ces faits, jumelés à la manière avec laquelle les autorités chinoises ont récupéré l’évènement, montrent qu’il y a anguille sous roche.

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Une guerre médiatique anti-Chine?

De grands médias québécois ne vont pas dans ce sens

«La guerre médiatique a bel et bien commencé.» Telle est l’analyse du politologue Loïc Tassé par rapport à la question du Tibet et de la République populaire de Chine (RPC) qui a ressurgi dernièrement. Selon sa lettre du 8 avril publiée dans La Presse, la Chine serait victime d’une campagne visant à la discréditer.

«La campagne médiatique antichinoise actuelle est déjà parvenue à entacher l’image que le gouvernement chinois veut donner des Jeux de Pékin. Où s’arrêtera-t-elle?», se demande M. Tassé, professeur à l’Université de Montréal (UdeM).

Ce dernier avait fortement critiqué le premier ministre Stephen Harper lorsqu’il avait décidé de recevoir le chef spirituel tibétain, le Dalaï-lama, l’automne dernier. Des critiques similaires étaient venues des milieux d’affaires, eux qui craignent qu’une position forte du Canada sur les droits de l’Homme nuise à leurs intérêts économiques. M. Tassé, en plus de ses tâches d’enseignant à l’UdeM, agit également comme consultant auprès d’entreprises voulant s’implanter en Chine.

Il mentionne qu’à côté des tentatives de ne pas froisser la Chine pour, entre autres, des raisons commerciales et obtenir son appui sur des questions comme la dénucléarisation de la Corée du Nord, une certaine animosité couve.

«Un véritable courant d’opinion publique contre la Chine ressurgit périodiquement en Occident, avec de plus en plus de force. Au-delà de la question du Tibet et des droits de la personne, le gouvernement chinois est accusé d’espionnage, de dumping, de soutien à des régimes extrémistes, de spoliation des ressources naturelles en Amérique latine et en Afrique ainsi que de manipulation de l’information. La liste des récriminations est longue», écrit M. Tassé, qui s’est retrouve à quelques reprises sur les ondes de Radio-Canada dernièrement pour donner son point de vue sur la question tibétaine.

On s’entend pour dire que le Tibet et le sujet des droits de l’Homme reçoivent une attention particulière en raison des derniers massacres et de l’approche des Jeux olympiques. Quant à l’espionnage, un tel constat avait été fait en avril 2007 par le chef du Service canadien de renseignement de sécurité (SCRS), Jim Judd, qui affirmait que 50 % des ressources de l’agence étaient destinées à contrer les espions chinois en sol canadien. En ce qui concerne le soutien à des régimes dictatoriaux, la répression du mouvement démocratique en Birmanie par la junte militaire l’automne dernier avait mis Pékin sous les projecteurs, en raison de l’appui inconditionnel qu’elle offre aux dirigeants militaires.

Pour soutenir son argument de «guerre médiatique» contre la RPC, M. Tassé note l’épisode récent des raviolis, fabriqués en Chine, qui ont empoisonné des gens au Japon. Une crise était survenue entre les deux pays, et tout un battage médiatique avait eu lieu au sujet de la sécurité des aliments provenant de Chine.

Pris hors contexte, tel que décrit par M. Tassé, cela peut en effet paraître comme une «vulgaire affaire». Si on l’ajoute à tous les autres problèmes ayant affligé l’empire du Milieu dans ce domaine dernièrement, particulièrement le cas des jouets contenant une dose de plomb trop élevée, le dentifrice chinois contenant de l’antigel ou la nourriture pour animaux empoisonnée, l’affaire est moins «vulgaire». Au moment de mettre sous presse, M. Tassé n’avait pas répondu à notre courriel demandant des éclaircissements.

M. Tassé n’est pas le seul à favoriser une approche plus ouverte vis-à-vis le régime chinois. La chroniqueuse de La Presse, Lysiane Gagnon, dont les articles se retrouvent toujours dans la page opposée aux éditoriaux, a publié des textes récemment qui se portent à la défense de Pékin. Son dernier s’en prend à l’organisation Reporters sans frontières (RSF) qu’elle accuse de manquer d’objectivité en critiquant trop la répression des journalistes en Chine.

Elle déplore surtout les actions chocs du groupe, auxquelles le président, Robert Ménard, a activement pris part. «Pourquoi monter ce genre d’actions à l’encontre de la Chine spécifiquement, alors qu’il y a des dizaines d’autres dictatures qui emprisonnent et torturent les journalistes?» Toutes les actions de RSF mentionnées concernaient les Jeux de Pékin, qui se tiendront en août. La Chine est le pays qui emprisonne le plus de journalistes et de cyberdissidents.

«Le mandat de RSF n’est pas de prendre parti pour la cause du Tibet, c’est de promouvoir la liberté de la presse et la sécurité des journalistes indépendants d’esprit», ajoute-t-elle.

La Grande Époque
a demandé à François Bugingo, président de RSF Canada, de réagir à l’article de Mme Gagnon. «Je n’ai jamais vu quelque chose d’aussi mal écrit», déplore-t-il. «Elle n’a même pas pris le temps de nous contacter» au sujet de cette affaire, enchaîne M. Bugingo. Ce dernier insiste pour rappeler que le Tibet est actuellement zone interdite pour les journalistes étrangers. Il est donc normal pour son organisation de demander une levée du blocus. «Reporters sans frontières ne s’est jamais ingéré dans les affaires politiques de la Chine», affirme-t-il.

La Presse a récemment publié deux gros cahiers spéciaux sur la Chine, orientés essentiellement sur les starlettes, le shopping, la bouffe, le sexe et le sport. Un genre de portrait idyllique, supposé offrir aux lecteurs une compréhension profonde de cette «puissance émergente».

Le régime chinois et des Chinois installés à l’étranger ont beaucoup critiqué la couverture médiatique occidentale des récents événements au Tibet. Mais la cause pro-Pékin a une place de choix dans plusieurs médias québécois. Selon M. Bugingo, cette situation n’est pas unique au Québec. Il y a, d’après lui, deux écoles de pensée principales pour interpréter ou interagir avec la Chine, sans compter celle des droits de l’Homme.

L’une d’elles se ferme les yeux sur les violations, ou les défend en citant des traits culturels. Un laisser-faire qui ne veut pas critiquer parce que d’autres pays sont aussi violateurs. Selon ce point de vue, il «faudrait être un saint pour critiquer, ce qui n’a pas de sens», estime M. Bugingo.

L’autre école veut que la stratégie de critiquer le régime chinois n’est pas payante et qu’il vaut mieux laisser la Chine évoluer à sa vitesse. Cette avenue est préconisée par le magazine L’actualité, qui a aussi publié dernièrement une édition spéciale sur la Chine (c’est à la mode), promettant également aux lecteurs de «mieux comprendre les Chinois». L’éditorial de Carole Beaulieu donne le ton dès les premières pages, avec le titre Non au boycottage des Jeux.

«Plus la Chine tisse des liens commerciaux internationaux – de l’Afrique à l’Amérique latine – plus sa politique étrangère se nuance. Wen Jiabao, le premier ministre chinois, a publiquement demandé à la junte du Myanmar [Birmanie] de se démocratiser! Pékin a aussi cessé récemment de s’opposer au déploiement de forces des Nations Unies au Darfour», écrit-elle.

Que le premier ministre de la plus grande dictature du monde demande à une junte militaire amie de se démocratiser, voilà qui devrait laisser perplexe. Le chef-adjoint du Parti libéral canadien, Michael Ignatieff, avait déclaré l’automne dernier que pour régler la question de la répression en Birmanie, il fallait «directement aller à Pékin», comme quoi le régime chinois a une grande part de responsabilités dans le maintien au pouvoir de dictatures dans son arrière-cour.

«La Chine n’est pas le premier colonisateur à violer les droits de la personne. Pensons à la France à l’époque où elle colonisait l’Indochine», écrit-elle pour qu’on lâche du lest sur la RPC.

Le général à la retraite Roméo Dallaire ne partage pas l’optimisme de Carole Beaulieu sur l’implication de la Chine au Darfour. C’est «le pays [Chine] le plus rapace. Je les considère comme des vautours de l’Afrique, pires que les empires colonisateurs. Ils n’ont absolument aucun respect pour aider à développer, à soutenir, à améliorer ces pays-là. Ils ne sont là que pour prendre», a dénoncé M. Dallaire sur les ondes de la radio de Radio-Canada. «Au Darfour, ils ont besoin de [pétrole]. Ils leur vendent des armes en sachant qu’elles vont être utilisées contre les Darfouriens et ça ne leur fait rien», a-t-il renchéri. Le gros du matériel militaire du Soudan et de la Birmanie est fourni par la Chine.

Quant à Radio-Canada, on rapporte les propos tendancieux de certains animateurs radio dernièrement, dont un citant Mao Zedong et un autre s’offusquant que le Canada et le Québec sont en train de «manquer le bateau» en ce qui concerne les opportunités d’affaires en Chine.

Selon Loïc Tassé, en entrevue à la radio avec Christiane Charette la semaine dernière, l’inaptitude des Canadiens et des Québécois à saisir l’opportunité proviendrait d’une «ignorance crasse de ce qui se passe en Asie de l’Est».

C’est vrai que peu de médias parlent du meurtre et du vol d’organes de pratiquants de Falun Gong en Chine, des femmes stérilisées de force au Tibet et ailleurs, des moines torturés parce qu’ils sont trouvés en possession d’une photo du Dalaï-lama. Aucun média ne parle des centaines de milliers de gens enfermés dans les goulags, dont le nom officiel est camp de «rééducation par le travail». Quel média parle de la Corée du Nord sous un autre angle que la question nucléaire? N’y a-t-il pas une famine là-bas, la terreur, l’oppression inimaginable? Qui parle du Vietnam autrement que pour le voyage ou les opportunités d’affaires? Puis, tout le monde a oublié la Birmanie…

Sommes-nous ignorants, mal informés ou amnésiques?

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Le mystère est levé sur l’origine des « hommes en bleu »

Les gardiens de la flamme sont des paramilitaires chinois
Les gardiens de la flamme sont des paramilitaires chinois qui ont jeté la consternation par leurs actions à Londres et à Paris. (Warren Little/Getty Images)

Nous les avons vus pour la première fois en action à Londres, le 6 avril dernier. Tous habillés d’un vêtement sportif bleu et blanc et portant la casquette, ils effectuaient le cordon ultime entre les porteurs de la flamme olympique et les vagues de manifestants anti-régime chinois. Le lendemain à Paris, ils ajoutaient un autre élément à leur tenue commune : des lunettes fumées noires. Si leur attirail ne pouvait qu’attirer l’attention, c’est plutôt leur comportement puis les doutes sur leur origine qui ont commencé à soulever des questions.

Pour un habitué des tactiques de Pékin, il n’y avait aucun doute. Ces hommes n’étaient pas de simples «bénévoles», comme le laissait entendre les autorités olympiques chinoises. Il ne s’agissait pas non plus de simples étudiants chinois à l’étranger. Trop identiques, trop en forme, trop organisés. Il restait deux options : soit des agents spéciaux, soit des militaires.

Après la diffusion publique des propos de deux porteurs de la flamme à Londres concernant les mystérieux «hommes en bleu», différents groupes médiatiques ont commencé à chercher qui ils étaient en réalité. Car les critiques ne venaient pas de n’importe qui. Le plus haut responsable olympique britannique, Lord Sebastian Coe, a été choqué par leur comportement lorsqu’il a porté la flamme. Un journaliste de la chaîne Channel 4 s’est fait brancher par mégarde à une conversation téléphonique privée entre Lord Coe et un autre individu, dans cette conversation, les gardiens de la flamme ont été qualifiés de «brutes», tout en souhaitant que Paris n’aille pas à les accueillir. Un porte-parole de M. Coe a par la suite confirmé que ses propos reflétaient bel et bien son opinion.

Alors, agents spéciaux ou militaires? Compte tenu de la situation actuelle au Tibet, ça n’aurait pas pu tomber plus mal pour les organisateurs olympiques chinois. Mi-agents spéciaux, mi-militaires, les «hommes en bleu» font partie de la Police armée du peuple, soit l’unité paramilitaire déployée actuellement au Tibet pour réprimer la population.

Non seulement sont-ils de cette unité, ils en représentent la crème de la crème. Selon le quotidien britannique Telegraph, ils ont tous le rang de lieutenant, sauf leur commandant qui est major. Pour accomplir leur «mission» actuelle, ils ont été spécialement sélectionnés selon leur taille, leur «beauté» et leur aptitude à suivre la ligne idéologique du régime. On rapporte que leur entraînement a été très rigoureux, comprenant de longues courses en montagne pour, bien entendu, coller la flamme de près et faire le ménage de toute interférence.

À ce titre, ils poursuivent un rôle identique à celui de leurs camarades qu’ils ont laissés derrière, en Chine. Mais ils peuvent se conforter d’avoir été épaulés par des policiers étrangers prêts à appliquer des tactiques autoritaires. Images et vidéos ont montré la police française confisquant les drapeaux tibétains, puis même interdisant de filmer à un caméraman de la chaîne publique France 2 (le reportage de France 2 est disponible sur [www.dailymotion.com]).

Les «gardiens de la flamme sacrée», leur nom officiel, ne seront pas bienvenus pour le relais de Canberra, en Australie. Le premier ministre australien, Kevin Rudd, a déclaré que son pays pouvait assurer lui-même la sécurité. Même son de cloche du côté du Japon.

Alors que les relais de Buenos Aires et San Francisco se sont déroulés sans trop de problèmes pour la flamme, le relais de Delhi, en Inde, le 17 avril, pourrait s’avérer problématique. L’Inde abrite environ 200 000 exilés tibétains, dont le plus célèbre, le Dalaï-lama.

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Tibet : blocus des monastères, les moines risquent de mourir de faim

Un individu tué par les autorités chinoises au Tibet.
Un individu tué par les autorités chinoises au Tibet. Visage tuméfié et trous de balles sur le flanc droit du corps. (Tibet Solidarity Committee)

Tandis que l’on débat du bien-fondé du relais de la flamme olympique, des manifestants qui s’y opposent et des Jeux de Pékin en général, la situation au Tibet ne s’est guère améliorée. L’absence d’informations nous provenant de la région n’indique en rien un retour à la normale, alors que même «la normale» est condamnable du point de vue des droits de l’homme. Des représentants du gouvernement tibétain en exil indiquent que des militaires encerclent depuis des jours les monastères où il y a eu des protestations, afin de les soumettre.

Les moines ne pourraient donc pas sortir, et il n’y aurait aucun ravitaillement en nourriture ou en eau.

«Ils ciblent les monastères où les manifestations ont eu lieu», expliquent Karma Chophel, président du Parlement tibétain en exil, dans une entrevue au quotidien australien The Age. «Dans une semaine, les moines pourraient commencer à mourir de faim et de soif. C’est une nouvelle alarmante pour nous.»

Selon Yeshi Dolma, membre du gouvernement en exil, «certains seraient déjà morts de faim». Si ça se poursuit, ce pourrait être un massacre.

Selon Chophel, le régime chinois veut les forcer à se soumettre à sa domination en renonçant, entre autres, à leur chef spirituel, le Dalaï-lama. Mais les moines pourraient choisir de mourir plutôt que de renoncer à leur foi et à leur culture, fait-il remarquer.

Dans une région tibétaine de la province du Sichuan, on a rapporté dernièrement plusieurs blessés par balle durant une manifestation. Il est impossible de savoir combien sont morts. Des sources ont indiqué à Radio Free Asia que tous les hôtels de la région étaient maintenant occupés par les soldats et qu’ils y demeureraient jusqu’après les Olympiques.

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Moment critique pour le Tibet

 Une manifestation menée par des moines bouddhistes tibétains se déroule dans la ville de Xiahe
Une manifestation menée par des moines bouddhistes tibétains se déroule dans la ville de Xiahe, province de Gansu, le 14 mars 2008. Des dizaines de personnes auraient été tuées par le gouvernement chinois durant la fin de semaine, alors qu’ont pris de l’ampleur, à travers le monde, les actions pour dénoncer la répression au Tibet. ( Mark Ralston/AFP/Getty Images)

Le régime communiste chinois, responsable de la mort d’environ 80 millions de personnes – en temps de paix – depuis son accession au pouvoir en 1949, poursuit sa politique d’usage de force et de propagande pour mater toute dissidence, cinq mois avant la tenue des Jeux olympiques de Pékin. Depuis quelques jours, la question tibétaine est au centre de l’actualité. Une sévère répression déferle au Tibet et dans les provinces chinoises voisines, suite à des manifestations de soutien au Dalaï-lama et à l’indépendance de la région himalayenne. On parle des pires troubles depuis 1989. À cette époque, l’actuel dirigeant chinois, Hu Jintao, était chef du Parti communiste au Tibet et avait pavé sa carrière en écrasant brutalement les Tibétains revendicateurs.

Historique

Un évènement routinier a fait boule de neige. Les Tibétains en exil et leurs sympathisants célèbrent ouvertement chaque année au mois de mars l’anniversaire du soulèvement de 1959 contre l’invasion du Tibet par l’armée chinoise. Cette année marquait le 49e anniversaire. Quarante-neuf, un chiffre ordinaire, pas encore 50. Dans les régions tibétaines, se rappeler cet évènement – comme toute revendication d’indépendance – est considéré comme un crime par le régime chinois, soit celui de vouloir «diviser la mère patrie». Mais peu importe que ce soit le 49e, l’année est 2008, celle des Jeux de Pékin.

C’est l’année de tous les instants pour les Tibétains, eux qui vivent dans la noirceur de l’oppression, sous la botte d’un gouvernement qui souhaiterait les voir disparaître, ou du moins briser leur caractère. Le nouveau chemin de fer reliant la région à la Chine continentale, construit avec l’aide de compagnies canadiennes comme Bombardier, a précipité la colonisation de la région par l’ethnie chinoise han majoritaire. La culture tibétaine s’effrite à grands coups.

Si les Tibétains ne réussissent pas à faire en sorte que l’on fasse la lumière sur leur situation en 2008, alors que les agissements de la Chine sont passés au crible, que leur restera-t-il une fois les Jeux passés et l’attention évaporée? Des années de pressions, de manifestations, de lobbying et de prières n’ont rien fait pour améliorer leur sort. Plus la Chine prend de la place dans le monde, moins les autres pays sont prêts à oser élever la voix, et encore moins à mettre l’épaule à la roue, pour que se règle la question tibétaine.

Même recevoir personnellement le Dalaï-lama, un Prix Nobel de la paix, est considéré comme un tour de force par les politiciens occidentaux. C’est devenu presque un indicateur du degré d’indépendance d’un gouvernement vis-à-vis l’influence de Pékin.

Au Tibet, on désespère. La vapeur de la frustration a fait sauter le couvercle. À l’instar des moines bouddhistes birmans à l’automne 2007, les moines bouddhistes tibétains de la région de Lhassa ont lancé la vague de protestation qui s’est répandue comme une traînée de poudre. Ils sont sortis des monastères par centaines, criant des slogans comme «Nous voulons la liberté!», «Libérez notre peuple!», «Nous voulons un Tibet indépendant!».

La répression a été brutale. Les scènes de moines maltraités par les autorités ont profondément choqué les Tibétains civils car, comme en Birmanie, ils sont le symbole et l’âme du pays. C’est ainsi que le 14 mars 2008, les manifestations ont augmenté en intensité et les gens, en colère, s’en sont pris aux symboles d’oppression et d’occupation. Voitures de police calcinées, édifices gouvernementaux attaqués, drapeaux chinois brûlés, puis on rapporte l’incendie et le pillage de commerces appartenant à des Chinois de l’ethnie han.

La capitale Lhassa a par la suite été bouclée, avec la présence de chars militaires dans les rues.

Rapports contradictoires
Tandis que l’agence officielle du régime, Chine nouvelle (Xinhua) – la plus grande agence de propagande au monde selon Reporters sans frontières – rapportait la mort de dix personnes «innocentes» durant les troubles, d’autres sources faisaient état d’une centaine de morts, probablement tués par balles ou battus à mort par les forces de l’ordre.

«Aujourd’hui, lorsque les Tibétains manifestaient, plusieurs Tibétains ont été tués. Nous, les Tibétains, n’avions aucune arme pour répliquer. Lorsque les Tibétains se sont rassemblés devant le [temple] Jokhang, les Chinois ont tiré sur nous. J’ai personnellement vu plus de cent Tibétains tués lorsque les Chinois ont ouvert le feu sur la foule tibétaine», a confié, dans la soirée du 14 mars, un homme de Lhassa au service tibétain de Radio Free Asia (RFA).

«Les Tibétains qui ont pris part aux manifestations provenaient de toute la région de Lhassa. Lorsque j’ai regardé derrière moi, tous les commerces chinois étaient détruits. Je ne crois pas qu’un seul commerce chinois soit encore intact dans la zone de Bharkor. Toutes sortes de choses étaient empilées et brûlées sur la rue principale. Plusieurs véhicules ont été brûlés et détruits.»

Des proches des manifestants tués ont «ramassé toutes les dépouilles en face du Jokhang et ont offert des prières et des foulards. Les membres des familles dont les proches ont été tués ont amené les dépouilles. Aucun membre de ma famille n’a été tué, mais moi j’ai presque été tué, et plusieurs dépouilles me semblaient familières», a poursuivi l’homme conservant l’anonymat.

Autres régions
Selon différentes sources, la répression aurait ramené le «calme» à Lhassa, mais les manifestations se sont répandues à d’autres régions tibétaines et chinoises durant la fin de semaine. On rapporte des troubles dans les provinces du Qinghai, Gansu et Sichuan, où habitent un nombre considérable de Tibétains ethniques.

Il est extrêmement difficile d’obtenir des informations précises sur ce qui se passe, la Chine étant une dictature. L’accès au Tibet a été bloqué aux journalistes et aux touristes. Quant aux régions éloignées comme les provinces citées plus haut, elles sont rarement fréquentées par des journalistes étrangers. L’organisation International Campaign for Tibet affirme qu’il y aurait des morts également à ces endroits.

Le Dalaï-lama dans tout ça
Le chef spirituel tibétain en exil, le Dalaï-lama, a été accusé par Pékin d’avoir orchestré les troubles. L’agence Chine nouvelle y est allée d’une violente attaque à son égard, qualifiée par l’agence Reuters de «rude» malgré les habituelles condamnations auxquelles nous nous sommes habitués.

«Maintenant le feu et le sang à Lhassa ont démasqué la nature du Dalaï-lama et il est temps pour la communauté internationale de réévaluer sa position», a dénoncé Chine nouvelle. «Le Dalaï-lama et sa clique ne se sont jamais un seul jour détournés de la violence et de la terreur.»

Mais le célèbre moine a toujours été un apôtre de la non-violence. Sa position depuis une vingtaine d’années ne prône pas l’indépendance du Tibet, mais plutôt une autonomie réelle de la région, un respect des droits fondamentaux et une protection culturelle. Malgré les rapports de manifestants tués par le gouvernement chinois, le Dalaï-lama a refusé d’appeler à un boycott des Olympiques de Pékin, contrairement à l’acteur américain Richard Gere. Ce dernier, défenseur de longue date de la cause tibétaine, a suggéré qu’avec l’ampleur de l’actuelle répression, un boycott devrait être considéré.

En conférence de presse dans sa ville d’exil de Dharamsala, en Inde, le Dalaï-lama a déclaré que la Chine «méritait de recevoir les Olympiques». Mais il a également appelé a une enquête internationale pour faire la lumière sur ce qui se déroule actuellement au Tibet, soulevant la question du «génocide culturel». «Que le gouvernement chinois veuille l’admettre ou non, il y a un problème. Le problème est que la nation dotée d’un héritage culturel ancien fait face à de graves dangers… La nation tibétaine, une nation ancienne avec un héritage culturel ancien, est en fait en train de mourir.»

Alors que le saint homme tempère, fidèle à des principes de non-confrontation, certains autres Tibétains ne peuvent exercer la même retenue. Ils veulent l’indépendance, la liberté, ce qui entre en conflit avec la position officielle du Dalaï-lama. Calibre-t-il ses mots pour éviter d’enrager le régime chinois, lui qui s’assure de rediriger sa violence et sa haine contre les populations tibétaines à l’intérieur de ses frontières? Une chose semble certaine : les appels à la retenue ne semblent pas en voie de calmer ni les manifestants ni les forces de répression.

Si la Chine peut tendre l’oreille davantage pour éviter de trop ternir son image avant le mois d’août, ensuite elle aura libre cours de frapper à sa guise.

Les États-Unis rapidement contredits
Le 11 mars dernier, le département d’État américain a retiré la Chine de sa liste des pires violateurs des droits de l’homme. Au même moment, les manifestations commençaient à se répandre au Tibet puis, quelques jours plus tard, les gens étaient tués dans les rues de Lhassa. Ce choix semble avant tout politique pour Washington, le président américain, George W. Bush, ayant confirmé son intention d’assister aux Jeux de Pékin.

Reporters sans frontières (RSF) a réagi avec virulence à ce geste du département d’État. «Bien entendu, la situation en Chine n’est pas comparable à celle en Corée du Nord ou en Érythrée, mais la décision de Washington survient au plus mauvais moment, alors que la situation se dégrade avant les Jeux olympiques. C’est un coup de poignard dans le dos des organisations qui militent pour des améliorations dans le domaine des droits de l’homme à cinq mois des JO. Cette décision est annoncée alors même que près d’une centaine de moines tibétains sont arrêtés et que les autorités refusent de libérer le militant Hu Jia et des dizaines d’autres défenseurs de la liberté d’expression», a affirmé RSF depuis Washington le 11 mars.

Ceci peut s’expliquer par une tendance actuelle au sein de l’administration américaine de minimiser la menace que pourrait poser la Chine, alors que son budget militaire ne cesse de croître et qu’elle a multiplié durant la dernière année ses attaques cybernétiques sur les systèmes informatiques de pays étrangers. Le discours américain est clairement vers un apaisement, l’économie du pays étant en piètre état et l’appareil militaire grandement sollicité sur d’autres fronts.

La secrétaire d’État américaine, Condoleezza Rice, a appelé Pékin à la retenue dans le traitement de gens qui «sont détenus pour la simple expression pacifique de leurs opinions», mais elle n’a pas annoncé une révision du statut de violateur de la Chine.

Réponse internationale
D’autres gouvernements du monde y sont allés de légères condamnations, mais surtout, comme les États-Unis, d’appels à la «retenue» de part et d’autres.

Quant au Comité international olympique (CIO), dans la mire des militants des droits de l’homme pour son indifférence, sa porte-parole Giselle Davies a déclaré ceci : «Le Comité international olympique partage le désir du monde pour une résolution pacifique des tensions des derniers jours dans la région tibétaine de Chine. Nous espérons que le calme reviendra à la région le plus tôt possible.»

L’utilisation de l’expression «région tibétaine de Chine», plutôt que de dire simplement «Tibet», trahi le parti pris du CIO pour le régime chinois. Et le calme souhaité semble être pour assurer le bon déroulement du passage de la torche olympique en mai prochain, qui devrait faire un tour sur le mont Everest. À cet effet, les autorités chinoises, avec la complicité du Népal, ont bloqué l’accès à la plus haute montagne du monde pour éviter qu’elle ne soit encore le siège d’une protestation contre les Olympiques. L’Inde se prête également au jeu chinois, réprimant les Tibétains exilés sur son territoire et les empêchant d’effectuer leur marche de retour dans leur pays.

Le Gouvernement chinois de transition se prononce
Le 14 mars, le Gouvernement chinois de transition a publié une déclaration condamnant fortement la répression des Tibétains par le Parti communiste chinois (PCC) à Lhassa, la comparant au massacre sanglant de 1989. Il a exprimé son profond respect pour le courage démontré par les Tibétains dans leurs protestations contre le PCC.

«Dans le processus de désintégration du PCC, le courage et la sagacité sont la base des citoyens chinois pour se libérer de l’esclavage du régime et devenir une nation digne.» Le Gouvernement de transition appelle aussi tous les Chinois à appuyer les Tibétains et à mettre fin à la répression brutale du PCC. Il souhaite que cette lutte pour la revendication des droits fondamentaux mette en marche un nouveau mouvement pour désintégrer le PCC en 2008 et finalement réaliser l’objectif stratégique de mettre fin au règne du Parti communiste cette année.

Troubles d’octobre
Depuis plusieurs mois déjà, le niveau de ressentiment des Tibétains n’avait cessé de croître, eux qui sont déjà soumis depuis plusieurs décennies aux pires abus. Le PCC s’énervait du manque de loyauté de ses membres au sein même de sa branche tibétaine, lançant une campagne de «rééducation» pour forcer les gens à choisir entre le Dalaï-lama ou le PCC.

Les récents troubles ne peuvent donc arriver comme une surprise. En octobre 2007, lorsque le Congrès américain avait remis la plus haute distinction civile au Dalaï-lama, des célébrations spontanées étaient survenues au Tibet avant d’être vite réprimées par les autorités. Très peu d’informations avaient filtré lors de cet épisode, mais certains témoignages faisaient état d’un climat de loi martiale dans la capitale, laissant sous-entendre une présence policière et militaire imposante et une vague d’arrestations. Radio Free Asia rapportait que le gouvernement avait menacé les employés actuels et retraités de l’administration d’être congédiés ou de voir leur pension retirée s’ils «s’engageaient dans des activités religieuses» comme brûler de l’encens ou accrocher des drapeaux de prières.

Un défi de taille
D’ici les jeux, une ligne bien claire démarquera les prisonniers de la politique et de l’argent des gens de conscience. Y aura-t-il un gouvernement qui osera «insulter» la Chine en se détournant de ses Olympiques? Comment toutes les firmes multinationales commanditant l’évènement sportif vont-elles gérer la débâcle de relations publiques? Quel réseau de télévision offrira une couverture minimalisée des violations des droits de l’homme et crimes contre l’humanité du gouvernement chinois pour protéger son image de diffuseur des jeux?

Pour les Tibétains, on dirait que c’est maintenant ou jamais.

Feng Yiran a contribué à cet article. Avec Reuters et Radio Free Asia.

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