Un mois avant les Jeux olympiques

Les Jeux olympiques de Pékin débuteront dans un mois, le 8 août. Même si la menace d’un boycott n’a jamais été très sérieuse, la Chine peut se réjouir qu’aucun pays ne lui a fait le pied de nez ultime. Quant à la cérémonie d’ouverture, à laquelle certains chefs d’État n’assisteront pas – supposément pour des raisons personnelles et non pour afficher un désaccord avec la dictature chinoise – de gros noms y seront tout de même. Le président américain, George W. Bush, qui a subi un bon lot de pression venant de ses propres rangs, n’a toutefois jamais mis en doute son assistance à la messe sportive. Quant au président français, Nicolas Sarkozy, des médias français ont affirmé qu’il allait se rendre à Pékin, après avoir laissé durer le suspense depuis le début de la répression au Tibet ce printemps.

Cette information n’a pas été confirmée par l’État français. Sarkozy avait conditionné sa présence à la cérémonie d’ouverture selon le développement des pourparlers entre Pékin et les émissaires du chef spirituel tibétain, le Dalaï-lama. Mais pour beaucoup d’observateurs, ces pourparlers n’ont jamais signifié rien de plus qu’une tentative du gouvernement chinois d’atténuer les pressions et les critiques à son égard.

«Nous avons été contraints de faire savoir en toute franchise à nos homologues qu’en l’absence d’engagement sérieux et sincère de leur part, la poursuite du processus de dialogue actuel serait vaine», a déclaré à Reuters Lodi Gyari, un des émissaires du Dalaï-lama.

«Les Tibétains, les amis du Tibet, ont de plus en plus la conviction […] que toute la stratégie du gouvernement chinois, consistant à dialoguer avec nous, a pour objectif de gagner du temps», explique Gyari.

Cette ronde de négociations était la deuxième depuis la répression au Tibet au printemps dernier et, comme à la première occasion, les autorités chinoises ne se sont pas gênées pour lancer au même moment de virulentes attaques contre le Dalaï-lama.

«L’incident du 14 mars avait été planifié depuis longtemps par la clique du Dalaï-lama avec le soutien et à l’initiative de forces occidentales hostiles», a déclaré Zhang Qingli, chef du Parti communiste au Tibet, selon le Tibet Daily.

«Ils avaient l’intention de transformer l’incident en bain de sang, de perturber les Jeux olympiques de Pékin et de détruire la stabilité et l’harmonie politique du Tibet», a-t-il ajouté.

Cette redondance dans le mode de fonctionnement laisse présager une doctrine politique visant à maintenir une pression et un climat d’oppression sur les interlocuteurs, tout en montrant à la population la fermeté du gouvernement. De son côté, Sarkozy a probablement adopté une stratégie visant à redorer son prestige dans la «Patrie des droits de l’homme», en sachant fort bien que refuser d’assister à la cérémonie d’ouverture des Jeux provoquerait une réaction violente de Pékin et de la partie de la population sous son joug idéologique.

Cette partie de la population est déjà franchement hostile à la France, depuis le passage de la torche olympique dans les rues de Paris. Cette hostilité s’était transformée à un point en campagne de boycott contre les produits français et les magasins français à grande surface, Carrefour. Alors, même si Sarkozy se rend en Chine, tout laisse croire qu’il ne sera pas le bienvenu.

«Le peuple chinois ne veut pas que le président français, Nicolas Sarkozy, assiste à la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques de Pékin», affirme l’organe communiste China Daily, se référant à un sondage.

D’un côté ou l’autre de la clôture, personne ne semble satisfait de la décision (non officielle au moment de mettre sous presse) du président français.

Chez Reporters sans frontières (RSF), l’organisation pour la liberté de presse qui a fait quelques coups d’éclat durant les évènements préolympiques, on s’est indigné que Sarkozy veuille aller à Pékin.

«C’est un coup de poignard dans le dos des dissidents chinois […] une vraie lâcheté, à l’opposé de ce qu’on attend de la France», a dénoncé Robert Ménard, le secrétaire-général de RSF. «Ce qu’on a constaté […] c’est qu’il y a encore plus d’arrestations», a-t-il ajouté. «S’il y a eu des négociations avec Nicolas Sarkozy, c’est du côté des chefs d’entreprise qu’il faut les chercher. Ce sont eux qui font pression parce qu’ils pensent que pour faire des affaires il faut cirer les pompes des dirigeants chinois. Cela ne paiera pas.»

Les violations se poursuivent

Tout ceux qui espéraient ou qui utilisaient comme argument que les Jeux olympiques (JO) apporteraient la démocratie ou un plus grand respect des droits de l’homme en Chine ne sont plus qu’à un mois d’être déçus ou contredits. Le pays reste fermement sous le contrôle d’une dictature communiste et le fait de ne pas «politiser les Jeux» n’enlève rien à cela.

Les violations commises au nom des Jeux demeurent titanesques, que ce soit chez les Tibétains ou chez les pratiquants de Falun Gong, emprisonnés et torturés pour leurs croyances.

La garantie de Jeux «sécuritaires» commence à se manifester au grand jour, avec l’apparition d’hommes armés de mitrailleuses dans les aéroports et le déploiement de batteries de missiles antiaériens à proximité des installations olympiques. Selon le journal Global Times, ces missiles auraient une portée de 12 kilomètres et un taux d’interception de 80 à 90 %.

Tous les athlètes, journalistes et touristes doivent s’attendre à être surveillés de près par l’appareil policier chinois, qui fera tout son possible pour que rien ne vienne perturber l’évènement.

À cet effet, différentes organisations ont préparé des petits guides pour orienter les gens qui iront travailler ou participer aux compétitions à Pékin.

Human Rights Watch (HRW), en compagnie du Committee to Protect Journalists, ont publié un «guide de survie» pour les journalistes, soulignant que même les journalistes d’expérience devront composer avec un environnement particulier. «Les journalistes vont rencontrer une étroite surveillance gouvernementale, la censure d’Internet et de sérieux risques pour leurs sources et facilitateurs chinois.»

HRW souligne la faillite des promesses de Pékin en matière de liberté de presse.

Amnistie internationale (AI) a quant à elle produit un petit livret intitulé le Guide du sportif lucide, qui se veut un guide de voyage de poche agrémenté d’informations concernant les violations des droits de l’homme en Chine. Amnistie semble avoir adopté cette optique pour rejoindre les athlètes, car le Comité olympique canadien n’est apparemment pas très intéressé à entendre parler du respect des droits fondamentaux en Chine.

«Il y a peu d’intérêt de la communauté sportive», déplore Béatrice Vaugrante, directrice de la section canadienne francophone d’Amnistie internationale. Selon elle, aucun athlète canadien n’a signalé un intérêt pour la cause, contrairement à certains athlètes européens.

AI n’a pourtant jamais poussé pour un boycott des Jeux, ajoute Mme Vaugrante. À un mois des Jeux, les revendications d’Amnistie sont la libération des défenseurs des droits de l’homme, l’imposition d’un moratoire sur la peine de mort, la liberté d’expression et la fin des détentions arbitraires survenant en raison des JO.

La section montréalaise d’Amnistie a organisé sa «dernière action avant le 8 août» dimanche dernier au parc Maisonneuve. En plus de faire signer des pétitions aux passants et sportifs dans le parc, des coureurs à pied et à vélo ont participé à une olympiade symbolique en faisant une course sur la piste cyclable.

«Je joins l’utile à l’agréable», explique Hubert Brochard, un des participants. «C’est bon pour la santé et ça aide à exposer le gouvernement chinois.»

La flamme pour la liberté du Tibet visite Montréal

Une semaine après le passage du Relais mondial de la Flamme des droits de l’Homme à Montréal, une autre flamme y a fait escale le 16 mai dernier toujours dans le but de demander qu’il y ait justice en Chine avant les Jeux de Pékin. Le relais officiel de la torche olympique en a décidément inspiré plus d’un et, cette fois, c’était place à la Flamme tibétaine de la liberté.

Le parcours montréalais de cette flamme a débuté dans l’extrême ouest de l’île, à Sainte-Anne-de-Bellevue, alors que des cyclistes l’ont transporté jusqu’au parc Lafontaine. De là, Tibétains – certains en habits traditionnels – et sympathisants ont entrepris un relais à pied jusqu’au Stade olympique. Transportée le long de la rue Sherbrooke à l’heure de pointe, la flamme a reçu un accueil sonnant des automobilistes, klaxonnant et saluant au passage les porteurs.

La Flamme tibétaine de la liberté a été allumée à Olympie, en Grèce, le 10 mars dernier, jour de commémoration du 49e anniversaire du soulèvement tibétain. Elle devrait arriver à la frontière du Tibet la veille des Jeux olympiques (JO) et peut-être tentera-t-elle de traverser la frontière à partir du Népal. Selon les organisateurs, cette Flamme symbolise les «espoirs et les aspirations du peuple tibétain pour la liberté et la justice» et se veut en opposition au relais officiel de la torche olympique, jugé politisé et injurieux de par son plan de passer par le Tibet et le mont Everest.

Le relais officiel est actuellement en Chine, après avoir traversé plusieurs pays. À certains endroits, comme Londres et Paris, on lui a opposé une franche hostilité, tandis qu’ailleurs, comme en Australie et en Corée du Sud, des étudiants chinois mobilisés par les missions diplomatiques de la Chine ont violenté et lynché des manifestants pro-Tibet pour «protéger la torche».

Avec une pression internationale accrue en raison de la répression sanglante au Tibet, qui a débuté en mars dernier, les autorités chinoises ont fait un geste de bonne volonté dernièrement en acceptant de rencontrer des émissaires du chef tibétain en exil, le Dalaï-lama. Les réponses à ce développement ont été mitigées. Certains ont affiché de l’optimisme, soulignant que le gouvernement chinois avait répondu aux pressions en s’assouplissant. D’autres y ont plutôt vu un stratagème visant à amenuiser les critiques à son égard.

«C’est un premier pas, mais c’est un moyen de levier des autorités chinoises», estime Kelsang Palden, Tibétain d’origine dans la vingtaine participant au relais. «C’est une monnaie d’échange pour le bon déroulement des JO.» Il souligne que depuis longtemps le gouvernement tibétain en exil est ouvert au dialogue, mais il se bute à l’intransigeance de Pékin. «Négocier avec un bourreau, c’est très difficile», déplore-t-il.

Les récents évènements ont causé des frictions au sein du mouvement tibétain, car certaines des organisations représentatives ne trouvent plus efficace la «voie du milieu» d’inspiration bouddhiste prêchée par le Dalaï-lama. Pour les plus radicaux, le salut du Tibet passe par l’indépendance en bonne et due forme, tandis que les modérés cherchent à obtenir une autonomie réelle au sein de la Chine.

Un des participants au relais, Alexis de son prénom, démontre en quelque sorte l’ambiguïté qu’on peut retrouver chez les partisans de la cause tibétaine. Se décrivant comme pratiquant bouddhiste, il reconnaît pour maître le Dalaï-lama. Mais sondé sur sa position par rapport à l’autonomie ou l’indépendance, il tranche : «Moi, je suis Basque!»

Des drapeaux de prière tibétains avaient été accrochés au coin des rues Sherbrooke et Pie-IX pour l’arrivée de la Flamme au Stade olympique. S’y sont enchaînés discours, minute de silence, prière et hymne national tibétain. Certains participants ont même prêté serment de travailler de toutes leurs forces pour la cause du Tibet.

Un résumé des récents évènements au Tibet a été effectué, soulignant les arrestations massives, le climat de terreur et les meurtres. Selon Radio Free Asia, il y aurait encore des gestes sporadiques de protestation dans les régions tibétaines, mais la répression serait foudroyante, avec un grand nombre de soldats déguisés en gens ordinaires prêts à répondre à toute revendication.

Si beaucoup d’encre a coulé sur l’atmosphère préolympique en Chine, avec diverses campagnes de «nettoyage» visant à emprisonner les éléments jugés «indésirables», il y a eu peu de spéculations sur ce qui pourrait survenir une fois que l’attention sur le pays s’évanouira après les Jeux. Le régime chinois sera-t-il tenté de se venger contre les individus et les groupes ayant «nui» à son image?

«La vengeance a déjà commencé», assène Kelsang Palden, membre du Comité Canada-Tibet et d’Étudiants pour un Tibet libre. Selon lui, 5175 Tibétains se seraient volatilisés. Comme la région est fermée aux médias étrangers et aux organisations qui pourraient enquêter indépendamment, le régime chinois a pratiquement le feu vert pour gérer la question en catimini. Il a également entrepris une campagne massive d’«éducation patriotique», visant essentiellement à forcer les Tibétains récalcitrants – par le lavage de cerveau et, si nécessaire, la torture – à renier le Dalaï-lama au profit du Parti communiste chinois.

Népal
Avec l’arrivée au pouvoir des maoïstes au Népal, rien de bon n’augure pour les exilés tibétains qui s’y trouvent. Arrestations massives et répression sont devenues choses courantes dans le pays himalayen coincé entre deux géants. Le pays devrait se rapprocher de la Chine aux dépens de l’Inde.

Kesang Doma Dhonling, Tibétaine d’origine au Canada depuis douze ans, est revenue dernièrement du Népal où elle a passé deux mois. S’exprimant aussi bien en français qu’en anglais, la dame d’une quarantaine d’années a détaillé à La Grande Époque le climat malsain régnant dans ce pays où habite des membres de sa famille.

Elle dit avoir participé à des manifestations et à des vigiles qui ont été réprimées violemment à coups de matraque par la police népalaise. Elle-même n’a pas été blessée. Elle rapporte aussi qu’à Boudhanath, la ville où elle était, la police empêchait les moines bouddhistes d’aller à la capitale, Katmandu, pour qu’ils ne puissent pas participer aux manifestations protibétaines

Pour elle, la Flamme de la liberté est un évènement très significatif. «C’est bon, au moins ici nous avons la liberté. Nous pouvons nous exprimer pour les gens au Tibet.»

Médias
Le gouvernement chinois a accusé les médias occidentaux d’être biaisés en faveur des Tibétains. Ces accusations ont fait écho dans les communautés chinoises d’outre-mer où les médias sont largement contrôlés par Pékin.

Une analyse du contenu de certains grands médias québécois au niveau des éditoriaux et des spécialistes invités, qui a été publiée dans La Grande Époque dernièrement (Une guerre médiatique anti-Chine?), a toutefois démontré qu’un biais pro-Pékin est aussi présent.

La chroniqueuse de La Presse Lysiane Gagnon a consacré plusieurs articles au Tibet et ils ne sont pas passés inaperçus par le Comité Canada-Tibet. Si bien que son directeur exécutif, Dermod Travis, a jugé bon de répliquer.

«Durant les dernières semaines, il y a eu ceux qui, incluant Madame Gagnon, argumentent que le soulèvement actuel au Tibet et les manifestations à travers le monde ne servent qu’à humilier la Chine. Mais l’appel à la liberté démocratique, à la justice et aux droits de l’Homme est un objectif qui ne doit jamais se soucier d’heurter les sentiments de ceux qui privent leurs citoyens des droits de l’Homme fondamentaux.»

M. Travis, lors de l’activité au Stade olympique, a suggéré plusieurs avenues pour venir en aide au Tibet, notamment faire pression sur les politiciens d’ici et participer aux activités organisées par son organisation. Il a également profité de la tribune pour présenter ses condoléances aux victimes du récent tremblement de terre en Chine, qui a fait des dizaines de milliers de morts.

Parodie de démocratie en Birmanie

La junte militaire au pouvoir en Birmanie se pose comme le défenseur des intérêts de la nation. Sans elle, tout s’effondrerait. Un discours que l’on retrouve chez n’importe quelle dictature. Mais comme elle n’est pas une puissance économique et politique de taille, elle est frappée de sanctions par différents gouvernements occidentaux. Puis à l’interne, des décennies de répression ont poussé la population dans l’opposition. Pour démontrer leur «grande latitude», mais surtout pour contrer les dilemmes ci-haut mentionnés, les généraux birmans ont promis d’engager le pays qu’il dirige sur le chemin de la «démocratie».

Notons tout d’abord que leur emploi du mot «démocratie» peut être adéquatement remplacé par «dictature». Le projet de Constitution, sur lequel voteront par référendum les Birmans le 10 mai prochain, ne fait que fortifier la position des militaires dans la structure étatique. Un fait que condamnent les organisations des droits de l’homme et pour la démocratie.

Le 1er mai, l’ONG Human Rights Watch (HRW) a publié un rapport dédié à la question et intitulé Vote to Nowhere: The May 2008 Constitutional Referendum in Burma (Vote vers nulle part : le référendum constitutionnel de mai 2008 en Birmanie). Elle note que les «Conditions pour la tenue d’un référendum juste et libre sont inexistantes en Birmanie en raison d’une répression étendue, incluant l’arrestation de militants de l’opposition; la censure des médias; l’interdiction sur les rencontres et rassemblements politiques; l’absence d’une commission référendaire indépendante et de tribunaux pour superviser le vote et la présence d’un climat de peur omniprésent créé» par la junte au pouvoir, écrit HRW dans un communiqué.

«Les généraux birmans montrent leurs vraies couleurs en continuant d’arrêter quiconque s’oppose à leur faux référendum et ils refusent le droit à la population de discuter publiquement des mérites du projet de constitution», déplore Brad Adams, directeur Asie chez HRW. «L’acceptation internationale de ce processus sera un grand pas en arrière.»

Le référendum se tiendra quelques mois après la sanglante répression du mouvement démocratique dans lequel les moines bouddhistes ont joué un rôle de premier plan.

Le projet de constitution est le fruit de plusieurs années de la Convention nationale, une conférence noyautée par l’armée et les gens proches du pouvoir. Selon HRW, la critique même de la Convention était passible de vingt ans de prison. Il en ressort donc normalement que la constitution proposée laisse une place dominante aux militaires et contienne même une clause empêchant à la chef de la Ligue nationale pour la démocratie et Prix Nobel de la paix, Aung San Suu Kyi, de se présenter. Cette dernière est toujours en résidence surveillée, car sa force d’attraction, autant en Birmanie qu’à l’étranger, représente une menace pour la dictature.

Au Canada
Les 25 et 26 avril, les Birmans au Canada pouvaient se rendre à leur ambassade à Ottawa pour voter au référendum. Des réfugiés birmans, qui n’ont pas le droit de vote parce qu’ils ont fui leur pays, en ont profité pour manifester leur opposition au processus «démocratique» antidémocratique.

«Nous voulons dire non au régime militaire birman. Nous ne voulons pas d’un gouvernement militaire dans notre pays. Nous voulons seulement des gens élus au Parlement», déclare Yé Yint, arrivé au Canada il y a dix ans comme réfugié, après s’être d’abord enfui en Thaïlande. Ses parents, toujours en Birmanie, se font encore harceler par les autorités qui leur demande : «Où est votre fils?»

Un autre Birman présent sur les lieux, Htun Htun Oo, est d’accord. «Nous voulons envoyer un message au peuple birman, venant des peuples démocratiques à travers le monde, que le gouvernement militaire va tenir un référendum tout en écrivant une constitution qui n’est pas basée sur la démocratie ou les droits de l’homme. Alors nous exhortons les gens en Birmanie à voter “non” dans le référendum. Le gouvernement militaire essaie toujours de légitimer la militarisation de la Birmanie.»

Du côté du gouvernement canadien, on avait voté, en 2007, l’attribution des plus grands honneurs à Aung San Suu Kyi. Elle a rejoint Nelson Mandela, le Dalaï-lama et Raoul Wallenberg en recevant la citoyenneté canadienne honoraire. C’est le lundi 5 mai que Sein Win, premier ministre du gouvernement birman en exil, a reçu le titre au nom de Mme Suu Kyi.

Campagne médiatique
En même temps que la junte militaire essaie de se donner un semblant de légitimité par référendum, une campagne internationale est en branle pour faire libérer Aung San Suu Kyi, comme cela avait réussi avec Nelson Mandela.

Plusieurs acteurs hollywoodiens se sont rassemblés autour de ce thème. Une campagne de 30 jours, qui a débuté le 1er mai, présente quotidiennement un nouveau clip avec une vedette plaidant pour libérer Suu Kyi et pour la démocratie en Birmanie. Jusqu’à ce jour, on a pu voir le comique Will Ferrell, mélangeant humour et sérieux, de même que Jennifer Aniston et Woody Harrelson. Dans le clip de ces derniers, Woody refuse de sortir de sa loge, au grand dam de la régisseuse et de Jennifer. Cette dernière demande à Woody : «Qu’est-ce qu’il faut que je fasse pour que tu sortes?» Et Woody de répondre : «Je ne sortirai pas d’ici tant que la Birmanie ne sera pas libre!»

Les clips peuvent être visionnés sur le site [www.burmaitcantwait.org]. D’autres gros noms sont en lice, comme Forrest Whitaker, Steven Segal, Eva Longoria et Silvester Stallone. Le militantisme prononcé de Stallone en faveur de la Birmanie a été porté au grand écran avec Rambo IV dernièrement, alors que son personnage éradique à lui seul une division de l’armée birmane impliquée dans différents crimes contre l’humanité.

À l’ONU
Le Conseil de sécurité des Nations Unies, habituellement silencieux sur la Birmanie, s’est prononcé le 2 mai en faveur d’un processus référendaire respectant les «libertés politiques fondamentales». Mais Associated Press rapporte que la Chine s’est opposée à deux versions précédentes de la déclaration qui faisaient référence à Aung San Suu Kyi et à la liberté d’expression. C’est donc une déclaration diluée qui a été émise.

Quant à l’implication de l’ONU en Birmanie même, elle semble de plus en plus critiquée. Le magazine spécialisé sur la Birmanie et l’Asie du Sud-Est, The Irrawaddy, indique que les Birmans ont perdu confiance dans l’ONU suite à son incapacité d’aider à régler la crise et à l’impotence de son envoyé spécial, Ibrahim Gambari. Ce dernier est accusé de se soucier davantage de sa carrière et de vouloir maintenir le statu quo. Le fait qu’il n’ait même pas été en mesure de rencontrer les dirigeants lors de sa dernière visite démontre, selon le magazine, qu’il ne sert plus à rien.

Pam McLennan à Ottawa a contribué à cet article.

Falun Gong : appel à l’aide sur la Colline parlementaire

OTTAWA – La persécution de la discipline spirituelle Falun Gong dure depuis bientôt dix ans en Chine, mais la tenue des Olympiques à Pékin en août prochain serait devenue un prétexte pour accélérer son élimination. C’est le message qu’ont livré une centaine de manifestants sur la Colline parlementaire à Ottawa, le 2 mai dernier. Amnesty International, un député libéral et un ex-diplomate canadien ont appuyé les allégations, tout en demandant une action du gouvernement canadien et de la communauté internationale.

Selon un communiqué diffusé par l’Association du Falun Dafa [Falun Gong] du Canada (AFDC), au moins 1878 pratiquants de Falun Gong auraient été arrêtés en Chine depuis janvier 2008. Cette vague d’arrestations massives serait alimentée par un système de récompenses mis en place par le régime : les individus livrant de l’information sur les pratiquants de la discipline recevraient une somme d’argent allant jusqu’à 650 $.

Un de ces cas d’arrestation a été rapporté par le journal britannique Times. Le pratiquant de Falun Gong et populaire musicien folk Yu Zhou a été arrêté après un concert et torturé à mort en janvier dernier. Les autorités ont dit à sa famille qu’il était mort du diabète, alors qu’il n’avait pas cette maladie, et ont insisté pour incinérer sa dépouille rapidement.

Le prétexte olympique

Les Jeux olympiques ont été octroyés à la Chine en 2001, soit à un moment où la persécution contre le Falun Gong était à son paroxysme. Tandis que Pékin promettait l’amélioration des droits de l’homme, ses dirigeants maintenaient leur objectif d’éliminer la discipline spirituelle pour nettoyer le pays des «ennemis de l’État».

La campagne de propagande massive dont sont victimes les Tibétains et le Dalaï-lama dernièrement, visant à les marginaliser et à les diaboliser, est très semblable à ce que les pratiquants de Falun Gong subissent depuis 1999. «Des millions de pratiquants ont perdu leur emploi, leur domicile, leur éducation et leurs droits fondamentaux, on les a incarcérés et torturés pour les forcer à abandonner leur croyance. Aucun avocat n’a le droit de les représenter et ceux qui sont intervenus en leur faveur croupissent dans les goulags chinois», écrit l’AFDC dans son communiqué.

Malgré cette répression, «l’esprit humain ne peut être écrasé», estime le député libéral à Ottawa Borys Wrzesnewskyj. Dans son allocution prononcée lors du rassemblement, il a fait remarquer que les protecteurs actuels de la torche olympique, les paramilitaires chinois en vêtements bleus, sont de la même unité responsable du massacre sur la place Tiananmen en 1989. Le climat est donc malsain et imprégné de totalitarisme. M. Wrzesnewskyj espère que les Jeux seront un catalyseur pour la liberté en Chine.

Ce député a récemment présenté un projet de loi privé ayant pour objectif de contrer le trafic d’organes. Un geste visant, entre autres, à assurer que les Canadiens ne puissent aller en Chine pour recevoir une transplantation d’organe, car des prisonniers y sont exécutés – y compris des pratiquants du Falun Gong – pour alimenter le marché.

Alex Neve, secrétaire général d’Amnesty International Canada, a tracé un sombre portrait de la situation des droits de l’homme en Chine depuis 2001 et, particulièrement, dernièrement. Selon lui, les «améliorations ont été minimales» et, «en général, c’est extrêmement inquiétant». Il note les violations qui ont lieu directement à cause des Olympiques, comme l’emprisonnement de militants des droits de la personne et des personnes déplacées brutalement pour la construction des installations. Il déplore également «les efforts très minimes de la communauté internationale» pour faire avancer les choses.

M. Neve met aussi en cause les responsables du Comité olympique canadien qui ont fermé toutes les portes à une discussion au sujet des droits de l’homme, se défendant que ce n’est pas leur tasse de thé. Puis les responsables du Comité international olympique se terrent dans la position que «les Olympiques ne devraient pas être mélangées à la politique.» Mais Alex Neve estime qu’il faut faire la différence entre droits de l’homme et politique et il rappelle que les principes de respect de la dignité humaine sont à la base du mouvement olympique et de sa Charte.

De Berlin 1936 à Pékin 2008

Différents analystes et politiciens ont souligné des similitudes entre les Olympiques de Berlin 1936 et ceux de Pékin 2008. Régimes totalitaires de propagande massive, persécutions internes de toutes sortes visant minorités ethniques, groupes religieux et dissidents, mouvement de militarisation effréné, etc.

Un député conservateur, Rob Anders, a fait la comparaison dernièrement et s’est fait vilipender par différents défenseurs du régime chinois et des relations commerciales que le Canada a avec lui.

Brian McAdam, un ex-diplomate canadien posté à Hong Kong ayant perdu son poste pour avoir dénoncer la corruption de la mission canadienne, juge la comparaison d’Anders «absolument exacte». Selon lui, l’attitude complaisante du Canada envers le régime chinois provient d’une «longue histoire de premiers ministres» tissant des liens avec le Parti communiste chinois (PCC) et de médias ne rapportant pas la vérité. Il souligne que Mao Zedong a tué beaucoup plus de gens que Hitler et Staline ensemble. L’ex-premier ministre Pierre Elliott Trudeau n’avait-il pas cette admiration pour Mao, ayant fraternisé avec lui durant ses années au pouvoir?

Selon le site de Federal Accountability Initiative for Reform, la «carrière de 30 années de M. McAdam aux Affaires étrangères s’est terminée brusquement en 1993 après qu’il a exposé la corruption au consulat canadien à Hong Kong et l’infiltration du crime organisé et des espions chinois au Canada.»

Pour Xun Li, président de l’AFDC, la persécution actuelle est une «violation de l’esprit olympique». Quant aux messages du PCC disant qu’un accent mis sur les droits de l’homme «politise les Jeux», M. Li dit qu’il faut «cesser d’être trompés par une telle propagande». Il a fait remarquer qu’en 1936, la communauté internationale s’est défendue en disant qu’elle ne savait pas ce qui se préparait en Allemagne nazie, tandis qu’aujourd’hui, on sait fort bien ce qui se passe en Chine mais on refuse d’agir. «Le Canada ne doit pas porter la honte d’échouer de voir à travers le mal», a-t-il déclaré en conférence de presse.

MM. Li et Neve croient que le Canada devrait prendre les devants dans ce dossier. «Pas un jour ne devrait passer sans que nous fassions pressions sur la Chine sur la question des droits de l’homme», suggère Alex Neve. Selon lui, il s’agit d’un geste politique que de demeurer silencieux sur la question.

Zimbabwe : Mugabe s’accroche, la violence déferle

Ce qui se dessine au Zimbabwe est de plus en plus clair. Les résultats de l’élection présidentielle du 29 mars dernier n’ont toujours pas été dévoilés. Au niveau des élections législatives, le mouvement d’opposition avait été donné gagnant, mais un recomptage des voix est en cours. Tous les observateurs estiment qu’une fraude est organisée pour faire balancer le décompte en faveur du vieux dictateur, Robert Mugabe. Mais ce ne sont pas ces manoeuvres qui inquiètent le plus : une campagne de terreur a été lancée contre l’opposition et toute personne susceptible de l’avoir appuyée dans les urnes.

Le chef du Movement for a Democratic Change (MDC), Morgan Tsvangirai, ayant revendiqué la victoire, a quitté le Zimbabwe dix jours après les élections. Il est actuellement accusé de trahison et un retour dans son pays pourrait lui faire revivre un épisode de torture comme en 2007. Quant au reste du leadership de son parti, il est soit exilé, terré dans la clandestinité ou ciblé et attaqué par les gens du pouvoir.

Le Zimbabwe est exsangue et la fraude électorale ne semble pas suffisante pour assurer à Mugabe un contrôle adéquat. Un plan militaire aurait été mis sur pied à l’échelle du pays pour surtout garantir la survie du parti au pouvoir, le ZANU-PF. Des militants de ce dernier, ayant fait ses armes dans la lutte anticoloniale, avec des soldats et des groupes de jeunes, formeraient actuellement des forces de frappe visant à terroriser la population. Mugabe souhaite un second tour aux élections présidentielles et les électeurs doivent être soumis violemment à voter pour lui.

Le secrétaire-général du MDC, Tendai Biti, a estimé depuis l’Afrique du Sud que le Zimbabwe est actuellement en «situation de guerre», rapporte la BBC. Selon lui, une dizaine de personnes seraient mortes; des centaines, blessées; et des milliers, déplacées. Il craint un embrasement de la violence, car il ne sait pas combien de temps une population si abusée et appauvrie pourra endurer. «Si la démocratie échoue au Zimbabwe, quelles options laissez-vous à la population du Zimbabwe?»

L’organisation de défense des droits de l’homme Human Rights Watch (HRW) a de son côté publié des informations troublantes sur la situation actuelle. Dans un communiqué du 19 avril, elle indique que le ZANU-PF a mis sur pied des «camps de torture» pour mater l’opposition.
«La torture et la violence augmentent en flèche au Zimbabwe», affirme Georgette Gagnon, directrice Afrique pour (HRW). «Les membres du ZANU-PF mettent sur pied des camps de torture pour systématiquement cibler, battre et torturer des gens suspectés d’avoir voté pour le MDC dans l’élection du mois passé.»

L’organisation dit avoir interrogé une trentaine de personnes ayant subi le même traitement. Elle déplore également le peu d’efforts des gouvernements régionaux pour aider à régler la crise.
«Le SADC [Communauté de développement du Sud de l’Afrique] et le président Mbeki [Afrique du Sud] ont complètement abandonné les Zimbabwéens et ont permis au ZANU-PF de commettre d’horribles abus», estime Mme Gagnon. «L’Union africaine devrait assumer la responsabilité de protéger les civils de la violence croissante et mettre un terme à l’impasse politique avant que le Zimbabwe ne sombre dans un plus grand désastre.»

Mugabe veut des armes
La semaine dernière, un drôle de cargo est arrivé dans le port de Durban, en Afrique du Sud. Un cargo tellement controversé que les ouvriers du port ont refusé d’en décharger le contenu. Il s’agissait d’un navire, le An Yue Jiang, rempli de 77 tonnes d’armes chinoises destinées au Zimbabwe.

La justice sud-africaine a finalement également refusé un déchargement et, avant qu’elle ne puisse confisquer la cargaison, le bateau a levé l’ancre à la recherche d’un autre port en Afrique australe, et ce, malgré la position initiale du porte-parole du gouvernement sud-africain, Themba Maseko, qui avait prévenu ne pas être en «position d’agir de façon unilatérale ni d’interférer dans un accord commercial entre deux pays».

À bord du navire : 3 millions de balles de AK-47, 1500 roquettes et 3500 obus de mortier. La commande de ce matériel militaire serait survenue, selon le Sunday Times, seulement trois jours après les élections du 29 mars dernier, considérées comme perdues par le dictateur Mugabe.

Toujours selon le Sunday Times, cet achat d’armes aurait été motivé par une demande grandissante de l’armée et de la police après les élections. Après plusieurs tentatives échouées, en raison de fonds insuffisants, d’acheter du matériel antiémeute, des shotguns et autres outils de répression, Mugabe n’aurait eu d’autre choix que de s’en remettre à des armes chinoises de basse qualité, d’une valeur de 200 000 $. Elles auraient été achetées à la compagnie d’État chinoise Poly Technologies, accusée aux États-Unis de trafic illégal d’armes.

Quant au navire An Yue Jiang, on ne savait pas, le 20 avril dernier, où il allait tenter de décharger sa cargaison. On croyait, au début, qu’il irait au Mozambique, mais les autorités de ce pays ont plutôt dit qu’il se dirigeait vers l’Angola.

Le régime chinois est, avec l’Afrique du Sud, l’Iran et le Venezuela, un des plus importants soutiens de Robert Mugabe. Ces relations datent de l’époque où, à la fin des années 1970, l’Union soviétique avait choisi Joshua Nkomo plutôt que Robert Mugabe dans la lutte pour l’indépendance. Mugabe s’était alors tourné vers la Chine de Deng Xiaoping. Dans un article de juillet 2005, le International Herald Tribune indiquait que le nouveau palais de 25 chambres de Mugabe est couvert de tuiles bleues, rappelant la Cité interdite de Pékin, offertes par le gouvernement chinois.

Le régime chinois lorgne, de son côté, sur les mines de platine du pays, qui sont les deuxièmes plus importantes au monde, tout comme il vise, entre autres, le pétrole en Angola et le bronze en Zambie. La Chine, premier investisseur étranger au Zimbabwe, a également obtenu 1000 km2 de terres cultivables prises aux fermiers blancs.

Enfin, les deux régimes ont signé, en 2005, un accord selon lequel les forces chinoises formeront leurs homologues zimbabwéens à l’organisation des prisons. «L’organisation de leurs prisons [en Chine] est très avancée», expliquait alors le ministre de la Justice du Zimbabwe, Patrick Chinamasa, cité par le Herald. «Nous voulons bénéficier de cette expertise.»

Avec Aurélien Girard.

Le mystère est levé sur l’origine des « hommes en bleu »

Les gardiens de la flamme sont des paramilitaires chinois
Les gardiens de la flamme sont des paramilitaires chinois qui ont jeté la consternation par leurs actions à Londres et à Paris. (Warren Little/Getty Images)

Nous les avons vus pour la première fois en action à Londres, le 6 avril dernier. Tous habillés d’un vêtement sportif bleu et blanc et portant la casquette, ils effectuaient le cordon ultime entre les porteurs de la flamme olympique et les vagues de manifestants anti-régime chinois. Le lendemain à Paris, ils ajoutaient un autre élément à leur tenue commune : des lunettes fumées noires. Si leur attirail ne pouvait qu’attirer l’attention, c’est plutôt leur comportement puis les doutes sur leur origine qui ont commencé à soulever des questions.

Pour un habitué des tactiques de Pékin, il n’y avait aucun doute. Ces hommes n’étaient pas de simples «bénévoles», comme le laissait entendre les autorités olympiques chinoises. Il ne s’agissait pas non plus de simples étudiants chinois à l’étranger. Trop identiques, trop en forme, trop organisés. Il restait deux options : soit des agents spéciaux, soit des militaires.

Après la diffusion publique des propos de deux porteurs de la flamme à Londres concernant les mystérieux «hommes en bleu», différents groupes médiatiques ont commencé à chercher qui ils étaient en réalité. Car les critiques ne venaient pas de n’importe qui. Le plus haut responsable olympique britannique, Lord Sebastian Coe, a été choqué par leur comportement lorsqu’il a porté la flamme. Un journaliste de la chaîne Channel 4 s’est fait brancher par mégarde à une conversation téléphonique privée entre Lord Coe et un autre individu, dans cette conversation, les gardiens de la flamme ont été qualifiés de «brutes», tout en souhaitant que Paris n’aille pas à les accueillir. Un porte-parole de M. Coe a par la suite confirmé que ses propos reflétaient bel et bien son opinion.

Alors, agents spéciaux ou militaires? Compte tenu de la situation actuelle au Tibet, ça n’aurait pas pu tomber plus mal pour les organisateurs olympiques chinois. Mi-agents spéciaux, mi-militaires, les «hommes en bleu» font partie de la Police armée du peuple, soit l’unité paramilitaire déployée actuellement au Tibet pour réprimer la population.

Non seulement sont-ils de cette unité, ils en représentent la crème de la crème. Selon le quotidien britannique Telegraph, ils ont tous le rang de lieutenant, sauf leur commandant qui est major. Pour accomplir leur «mission» actuelle, ils ont été spécialement sélectionnés selon leur taille, leur «beauté» et leur aptitude à suivre la ligne idéologique du régime. On rapporte que leur entraînement a été très rigoureux, comprenant de longues courses en montagne pour, bien entendu, coller la flamme de près et faire le ménage de toute interférence.

À ce titre, ils poursuivent un rôle identique à celui de leurs camarades qu’ils ont laissés derrière, en Chine. Mais ils peuvent se conforter d’avoir été épaulés par des policiers étrangers prêts à appliquer des tactiques autoritaires. Images et vidéos ont montré la police française confisquant les drapeaux tibétains, puis même interdisant de filmer à un caméraman de la chaîne publique France 2 (le reportage de France 2 est disponible sur [www.dailymotion.com]).

Les «gardiens de la flamme sacrée», leur nom officiel, ne seront pas bienvenus pour le relais de Canberra, en Australie. Le premier ministre australien, Kevin Rudd, a déclaré que son pays pouvait assurer lui-même la sécurité. Même son de cloche du côté du Japon.

Alors que les relais de Buenos Aires et San Francisco se sont déroulés sans trop de problèmes pour la flamme, le relais de Delhi, en Inde, le 17 avril, pourrait s’avérer problématique. L’Inde abrite environ 200 000 exilés tibétains, dont le plus célèbre, le Dalaï-lama.

http://www.lagrandeepoque.com/LGE/content/view/3979/33/

Tibet : blocus des monastères, les moines risquent de mourir de faim

Un individu tué par les autorités chinoises au Tibet.
Un individu tué par les autorités chinoises au Tibet. Visage tuméfié et trous de balles sur le flanc droit du corps. (Tibet Solidarity Committee)

Tandis que l’on débat du bien-fondé du relais de la flamme olympique, des manifestants qui s’y opposent et des Jeux de Pékin en général, la situation au Tibet ne s’est guère améliorée. L’absence d’informations nous provenant de la région n’indique en rien un retour à la normale, alors que même «la normale» est condamnable du point de vue des droits de l’homme. Des représentants du gouvernement tibétain en exil indiquent que des militaires encerclent depuis des jours les monastères où il y a eu des protestations, afin de les soumettre.

Les moines ne pourraient donc pas sortir, et il n’y aurait aucun ravitaillement en nourriture ou en eau.

«Ils ciblent les monastères où les manifestations ont eu lieu», expliquent Karma Chophel, président du Parlement tibétain en exil, dans une entrevue au quotidien australien The Age. «Dans une semaine, les moines pourraient commencer à mourir de faim et de soif. C’est une nouvelle alarmante pour nous.»

Selon Yeshi Dolma, membre du gouvernement en exil, «certains seraient déjà morts de faim». Si ça se poursuit, ce pourrait être un massacre.

Selon Chophel, le régime chinois veut les forcer à se soumettre à sa domination en renonçant, entre autres, à leur chef spirituel, le Dalaï-lama. Mais les moines pourraient choisir de mourir plutôt que de renoncer à leur foi et à leur culture, fait-il remarquer.

Dans une région tibétaine de la province du Sichuan, on a rapporté dernièrement plusieurs blessés par balle durant une manifestation. Il est impossible de savoir combien sont morts. Des sources ont indiqué à Radio Free Asia que tous les hôtels de la région étaient maintenant occupés par les soldats et qu’ils y demeureraient jusqu’après les Olympiques.

http://www.lagrandeepoque.com/LGE/content/view/3974/33/

Moment critique pour le Tibet

 Une manifestation menée par des moines bouddhistes tibétains se déroule dans la ville de Xiahe
Une manifestation menée par des moines bouddhistes tibétains se déroule dans la ville de Xiahe, province de Gansu, le 14 mars 2008. Des dizaines de personnes auraient été tuées par le gouvernement chinois durant la fin de semaine, alors qu’ont pris de l’ampleur, à travers le monde, les actions pour dénoncer la répression au Tibet. ( Mark Ralston/AFP/Getty Images)

Le régime communiste chinois, responsable de la mort d’environ 80 millions de personnes – en temps de paix – depuis son accession au pouvoir en 1949, poursuit sa politique d’usage de force et de propagande pour mater toute dissidence, cinq mois avant la tenue des Jeux olympiques de Pékin. Depuis quelques jours, la question tibétaine est au centre de l’actualité. Une sévère répression déferle au Tibet et dans les provinces chinoises voisines, suite à des manifestations de soutien au Dalaï-lama et à l’indépendance de la région himalayenne. On parle des pires troubles depuis 1989. À cette époque, l’actuel dirigeant chinois, Hu Jintao, était chef du Parti communiste au Tibet et avait pavé sa carrière en écrasant brutalement les Tibétains revendicateurs.

Historique

Un évènement routinier a fait boule de neige. Les Tibétains en exil et leurs sympathisants célèbrent ouvertement chaque année au mois de mars l’anniversaire du soulèvement de 1959 contre l’invasion du Tibet par l’armée chinoise. Cette année marquait le 49e anniversaire. Quarante-neuf, un chiffre ordinaire, pas encore 50. Dans les régions tibétaines, se rappeler cet évènement – comme toute revendication d’indépendance – est considéré comme un crime par le régime chinois, soit celui de vouloir «diviser la mère patrie». Mais peu importe que ce soit le 49e, l’année est 2008, celle des Jeux de Pékin.

C’est l’année de tous les instants pour les Tibétains, eux qui vivent dans la noirceur de l’oppression, sous la botte d’un gouvernement qui souhaiterait les voir disparaître, ou du moins briser leur caractère. Le nouveau chemin de fer reliant la région à la Chine continentale, construit avec l’aide de compagnies canadiennes comme Bombardier, a précipité la colonisation de la région par l’ethnie chinoise han majoritaire. La culture tibétaine s’effrite à grands coups.

Si les Tibétains ne réussissent pas à faire en sorte que l’on fasse la lumière sur leur situation en 2008, alors que les agissements de la Chine sont passés au crible, que leur restera-t-il une fois les Jeux passés et l’attention évaporée? Des années de pressions, de manifestations, de lobbying et de prières n’ont rien fait pour améliorer leur sort. Plus la Chine prend de la place dans le monde, moins les autres pays sont prêts à oser élever la voix, et encore moins à mettre l’épaule à la roue, pour que se règle la question tibétaine.

Même recevoir personnellement le Dalaï-lama, un Prix Nobel de la paix, est considéré comme un tour de force par les politiciens occidentaux. C’est devenu presque un indicateur du degré d’indépendance d’un gouvernement vis-à-vis l’influence de Pékin.

Au Tibet, on désespère. La vapeur de la frustration a fait sauter le couvercle. À l’instar des moines bouddhistes birmans à l’automne 2007, les moines bouddhistes tibétains de la région de Lhassa ont lancé la vague de protestation qui s’est répandue comme une traînée de poudre. Ils sont sortis des monastères par centaines, criant des slogans comme «Nous voulons la liberté!», «Libérez notre peuple!», «Nous voulons un Tibet indépendant!».

La répression a été brutale. Les scènes de moines maltraités par les autorités ont profondément choqué les Tibétains civils car, comme en Birmanie, ils sont le symbole et l’âme du pays. C’est ainsi que le 14 mars 2008, les manifestations ont augmenté en intensité et les gens, en colère, s’en sont pris aux symboles d’oppression et d’occupation. Voitures de police calcinées, édifices gouvernementaux attaqués, drapeaux chinois brûlés, puis on rapporte l’incendie et le pillage de commerces appartenant à des Chinois de l’ethnie han.

La capitale Lhassa a par la suite été bouclée, avec la présence de chars militaires dans les rues.

Rapports contradictoires
Tandis que l’agence officielle du régime, Chine nouvelle (Xinhua) – la plus grande agence de propagande au monde selon Reporters sans frontières – rapportait la mort de dix personnes «innocentes» durant les troubles, d’autres sources faisaient état d’une centaine de morts, probablement tués par balles ou battus à mort par les forces de l’ordre.

«Aujourd’hui, lorsque les Tibétains manifestaient, plusieurs Tibétains ont été tués. Nous, les Tibétains, n’avions aucune arme pour répliquer. Lorsque les Tibétains se sont rassemblés devant le [temple] Jokhang, les Chinois ont tiré sur nous. J’ai personnellement vu plus de cent Tibétains tués lorsque les Chinois ont ouvert le feu sur la foule tibétaine», a confié, dans la soirée du 14 mars, un homme de Lhassa au service tibétain de Radio Free Asia (RFA).

«Les Tibétains qui ont pris part aux manifestations provenaient de toute la région de Lhassa. Lorsque j’ai regardé derrière moi, tous les commerces chinois étaient détruits. Je ne crois pas qu’un seul commerce chinois soit encore intact dans la zone de Bharkor. Toutes sortes de choses étaient empilées et brûlées sur la rue principale. Plusieurs véhicules ont été brûlés et détruits.»

Des proches des manifestants tués ont «ramassé toutes les dépouilles en face du Jokhang et ont offert des prières et des foulards. Les membres des familles dont les proches ont été tués ont amené les dépouilles. Aucun membre de ma famille n’a été tué, mais moi j’ai presque été tué, et plusieurs dépouilles me semblaient familières», a poursuivi l’homme conservant l’anonymat.

Autres régions
Selon différentes sources, la répression aurait ramené le «calme» à Lhassa, mais les manifestations se sont répandues à d’autres régions tibétaines et chinoises durant la fin de semaine. On rapporte des troubles dans les provinces du Qinghai, Gansu et Sichuan, où habitent un nombre considérable de Tibétains ethniques.

Il est extrêmement difficile d’obtenir des informations précises sur ce qui se passe, la Chine étant une dictature. L’accès au Tibet a été bloqué aux journalistes et aux touristes. Quant aux régions éloignées comme les provinces citées plus haut, elles sont rarement fréquentées par des journalistes étrangers. L’organisation International Campaign for Tibet affirme qu’il y aurait des morts également à ces endroits.

Le Dalaï-lama dans tout ça
Le chef spirituel tibétain en exil, le Dalaï-lama, a été accusé par Pékin d’avoir orchestré les troubles. L’agence Chine nouvelle y est allée d’une violente attaque à son égard, qualifiée par l’agence Reuters de «rude» malgré les habituelles condamnations auxquelles nous nous sommes habitués.

«Maintenant le feu et le sang à Lhassa ont démasqué la nature du Dalaï-lama et il est temps pour la communauté internationale de réévaluer sa position», a dénoncé Chine nouvelle. «Le Dalaï-lama et sa clique ne se sont jamais un seul jour détournés de la violence et de la terreur.»

Mais le célèbre moine a toujours été un apôtre de la non-violence. Sa position depuis une vingtaine d’années ne prône pas l’indépendance du Tibet, mais plutôt une autonomie réelle de la région, un respect des droits fondamentaux et une protection culturelle. Malgré les rapports de manifestants tués par le gouvernement chinois, le Dalaï-lama a refusé d’appeler à un boycott des Olympiques de Pékin, contrairement à l’acteur américain Richard Gere. Ce dernier, défenseur de longue date de la cause tibétaine, a suggéré qu’avec l’ampleur de l’actuelle répression, un boycott devrait être considéré.

En conférence de presse dans sa ville d’exil de Dharamsala, en Inde, le Dalaï-lama a déclaré que la Chine «méritait de recevoir les Olympiques». Mais il a également appelé a une enquête internationale pour faire la lumière sur ce qui se déroule actuellement au Tibet, soulevant la question du «génocide culturel». «Que le gouvernement chinois veuille l’admettre ou non, il y a un problème. Le problème est que la nation dotée d’un héritage culturel ancien fait face à de graves dangers… La nation tibétaine, une nation ancienne avec un héritage culturel ancien, est en fait en train de mourir.»

Alors que le saint homme tempère, fidèle à des principes de non-confrontation, certains autres Tibétains ne peuvent exercer la même retenue. Ils veulent l’indépendance, la liberté, ce qui entre en conflit avec la position officielle du Dalaï-lama. Calibre-t-il ses mots pour éviter d’enrager le régime chinois, lui qui s’assure de rediriger sa violence et sa haine contre les populations tibétaines à l’intérieur de ses frontières? Une chose semble certaine : les appels à la retenue ne semblent pas en voie de calmer ni les manifestants ni les forces de répression.

Si la Chine peut tendre l’oreille davantage pour éviter de trop ternir son image avant le mois d’août, ensuite elle aura libre cours de frapper à sa guise.

Les États-Unis rapidement contredits
Le 11 mars dernier, le département d’État américain a retiré la Chine de sa liste des pires violateurs des droits de l’homme. Au même moment, les manifestations commençaient à se répandre au Tibet puis, quelques jours plus tard, les gens étaient tués dans les rues de Lhassa. Ce choix semble avant tout politique pour Washington, le président américain, George W. Bush, ayant confirmé son intention d’assister aux Jeux de Pékin.

Reporters sans frontières (RSF) a réagi avec virulence à ce geste du département d’État. «Bien entendu, la situation en Chine n’est pas comparable à celle en Corée du Nord ou en Érythrée, mais la décision de Washington survient au plus mauvais moment, alors que la situation se dégrade avant les Jeux olympiques. C’est un coup de poignard dans le dos des organisations qui militent pour des améliorations dans le domaine des droits de l’homme à cinq mois des JO. Cette décision est annoncée alors même que près d’une centaine de moines tibétains sont arrêtés et que les autorités refusent de libérer le militant Hu Jia et des dizaines d’autres défenseurs de la liberté d’expression», a affirmé RSF depuis Washington le 11 mars.

Ceci peut s’expliquer par une tendance actuelle au sein de l’administration américaine de minimiser la menace que pourrait poser la Chine, alors que son budget militaire ne cesse de croître et qu’elle a multiplié durant la dernière année ses attaques cybernétiques sur les systèmes informatiques de pays étrangers. Le discours américain est clairement vers un apaisement, l’économie du pays étant en piètre état et l’appareil militaire grandement sollicité sur d’autres fronts.

La secrétaire d’État américaine, Condoleezza Rice, a appelé Pékin à la retenue dans le traitement de gens qui «sont détenus pour la simple expression pacifique de leurs opinions», mais elle n’a pas annoncé une révision du statut de violateur de la Chine.

Réponse internationale
D’autres gouvernements du monde y sont allés de légères condamnations, mais surtout, comme les États-Unis, d’appels à la «retenue» de part et d’autres.

Quant au Comité international olympique (CIO), dans la mire des militants des droits de l’homme pour son indifférence, sa porte-parole Giselle Davies a déclaré ceci : «Le Comité international olympique partage le désir du monde pour une résolution pacifique des tensions des derniers jours dans la région tibétaine de Chine. Nous espérons que le calme reviendra à la région le plus tôt possible.»

L’utilisation de l’expression «région tibétaine de Chine», plutôt que de dire simplement «Tibet», trahi le parti pris du CIO pour le régime chinois. Et le calme souhaité semble être pour assurer le bon déroulement du passage de la torche olympique en mai prochain, qui devrait faire un tour sur le mont Everest. À cet effet, les autorités chinoises, avec la complicité du Népal, ont bloqué l’accès à la plus haute montagne du monde pour éviter qu’elle ne soit encore le siège d’une protestation contre les Olympiques. L’Inde se prête également au jeu chinois, réprimant les Tibétains exilés sur son territoire et les empêchant d’effectuer leur marche de retour dans leur pays.

Le Gouvernement chinois de transition se prononce
Le 14 mars, le Gouvernement chinois de transition a publié une déclaration condamnant fortement la répression des Tibétains par le Parti communiste chinois (PCC) à Lhassa, la comparant au massacre sanglant de 1989. Il a exprimé son profond respect pour le courage démontré par les Tibétains dans leurs protestations contre le PCC.

«Dans le processus de désintégration du PCC, le courage et la sagacité sont la base des citoyens chinois pour se libérer de l’esclavage du régime et devenir une nation digne.» Le Gouvernement de transition appelle aussi tous les Chinois à appuyer les Tibétains et à mettre fin à la répression brutale du PCC. Il souhaite que cette lutte pour la revendication des droits fondamentaux mette en marche un nouveau mouvement pour désintégrer le PCC en 2008 et finalement réaliser l’objectif stratégique de mettre fin au règne du Parti communiste cette année.

Troubles d’octobre
Depuis plusieurs mois déjà, le niveau de ressentiment des Tibétains n’avait cessé de croître, eux qui sont déjà soumis depuis plusieurs décennies aux pires abus. Le PCC s’énervait du manque de loyauté de ses membres au sein même de sa branche tibétaine, lançant une campagne de «rééducation» pour forcer les gens à choisir entre le Dalaï-lama ou le PCC.

Les récents troubles ne peuvent donc arriver comme une surprise. En octobre 2007, lorsque le Congrès américain avait remis la plus haute distinction civile au Dalaï-lama, des célébrations spontanées étaient survenues au Tibet avant d’être vite réprimées par les autorités. Très peu d’informations avaient filtré lors de cet épisode, mais certains témoignages faisaient état d’un climat de loi martiale dans la capitale, laissant sous-entendre une présence policière et militaire imposante et une vague d’arrestations. Radio Free Asia rapportait que le gouvernement avait menacé les employés actuels et retraités de l’administration d’être congédiés ou de voir leur pension retirée s’ils «s’engageaient dans des activités religieuses» comme brûler de l’encens ou accrocher des drapeaux de prières.

Un défi de taille
D’ici les jeux, une ligne bien claire démarquera les prisonniers de la politique et de l’argent des gens de conscience. Y aura-t-il un gouvernement qui osera «insulter» la Chine en se détournant de ses Olympiques? Comment toutes les firmes multinationales commanditant l’évènement sportif vont-elles gérer la débâcle de relations publiques? Quel réseau de télévision offrira une couverture minimalisée des violations des droits de l’homme et crimes contre l’humanité du gouvernement chinois pour protéger son image de diffuseur des jeux?

Pour les Tibétains, on dirait que c’est maintenant ou jamais.

Feng Yiran a contribué à cet article. Avec Reuters et Radio Free Asia.

http://www.lagrandeepoque.com/LGE/content/view/3779/33/

Birmanie : une répression plus meurtrière qu’on ne le croit

«Le nombre de morts pourrait être beaucoup plus élevé.» Cette phrase a été reproduite et répétée inlassablement dans presque tous les reportages produits sur la crise de la répression des manifestations anti-junte en Birmanie cet automne. En voyant les dernières images de mares de sang et de sandales abandonnées sur le pavé avant le blocus total des communications, le nombre de personnes – quinze – reconnues comme décédées par les autorités semblait trop peu élevé, compte tenu spécialement que des milliers de Birmans avaient été assassinés au moment des derniers soulèvements démocratiques en 1988.

Le 7 décembre, l’envoyé spécial des Nations unies en Birmanie, Paulo Sergio Pinheiro, a déclaré qu’au moins 31 personnes avaient été tuées par le régime, mais que «le nombre de morts pourrait être beaucoup plus élevé». Les conclusions de son enquête devaient être présentées le 11 décembre à l’ONU. Elles confirment ce qui avait filtré plus tôt, soit que la répression est loin d’être terminée avec les graves abus ayant cours dans les lieux de détention.

«Depuis la répression, il y a eu un nombre grandissant de rapports de morts en détention, de même que de mauvais traitements, de manque de nourriture, d’eau ou de soins médicaux dans des centres de détention surpeuplés et non sanitaires à travers le pays», a-t-il déclaré à l’AFP.

Un grand nombre de corps auraient été incinérés dans le crématorium de Ye Way, à Rangoun, durant plusieurs nuits consécutives à la fin de septembre.

Même son de cloche du côté de l’organisation de défense des droits de l’Homme, Human Rights Watch (HRW), qui a publié, le 7 décembre, un rapport exhaustif sur la répression en Birmanie.

Le rapport de 140 pages, fondé sur plus de cent entrevues avec des témoins occulaires en Birmanie et en Thaïlande, serait le récit des événements le plus précis à cette date, selon l’ONG.

En raison de l’impossibilité d’effectuer un travail indépendant sur le terrain, HRW ne peut avancer de chiffre précis sur le nombre de décès. Le rapport se concentre sur ce qui s’est passé dans la grande ville de Rangoun, donc des abus commis ailleurs n’ont pas pu être pleinement étudiés.

Néanmoins, l’information révélée est bouleversante, comme ce témoignage de Thazin Aye décrivant les tueries survenues le 27 septembre à l’école secondaire Tamwe n° 3 :
«Nous étions si apeurés. Mes deux amis étaient hystériques et j’avais tellement peur que les soldats nous découvrent. Ensuite, les informateurs ont pointé vers les herbes. Sept jeunes gens étaient cachés là. Ils se sont levés et sont partis en courant, mais les soldats leur ont tiré dans le dos. Ils n’ont pu que faire six ou sept pas avant de tomber. Trois ou quatre des jeunes hommes de 20 à 22 ans ont été tués par balles sur le champ. Les autres ont tenté de fuir, mais ont été amenés dans les véhicules militaires.»

Human Rights Watch décrit le fil des événements, des premières petites manifestations contre l’augmentation du coût de la vie, aux manifestations de grande envergure menées par les moines bouddhistes, le tout s’étalant du mois d’août à la fin septembre. Ensuite les raids nocturnes contre les monastères, les arrestations continuelles de Birmans, les tortures et les morts en détention.

Fait inhabituel, HRW n’offre pas de recommandations à la junte militaire dans son rapport, déplorant qu’au cours de toutes ces années, les généraux n’ont jamais écouté quiconque, que ce soit l’Assemblée générale de l’ONU, d’autres gouvernements du monde ou les ONG.

Les recommandations du rapport sont plutôt dirigées vers la communauté internationale dont l’inaction, hormis quelques déclarations ou actions unilatérales, est perçue comme une complicité.

À ce titre, une série de sanctions devraient être mises en place par le Conseil de sécurité des Nations unies. En haut de la liste : un embargo sur la vente d’armes.

Mais quelle que soit la manière, la sanction efficace ne semble pas être à la veille de venir, car la Chine est identifiée comme le plus grand protecteur du régime militaire birman et elle a souligné son refus d’utiliser son pouvoir au Conseil de sécurité pour faire plier les généraux. «La Chine est la clé, écrit HRW. En janvier 2007, elle a protégé les généraux en imposant son veto à une résolution sur la Birmanie au Conseil de sécurité de l’ONU. Elle a signifié clairement qu’elle bloquerait toute résolution future.»

En outre, le magazine en ligne The Irrawady rapportait, le 7 décembre dernier, qu’une cargaison de 400 véhicules militaires chinois était sur le point de traverser la frontière sino-birmane, après l’importation de 21 canons d’artillerie chinois du 6 novembre dernier.

L’Inde et la Thaïlande sont également pointées du doigt en raison de leur inaction motivée par les liens commerciaux et, en plus pour New Delhi, les considérations géopolitiques. HRW demande à l’Inde, la plus grande démocratie du monde, d’ajouter une dimension éthique à sa politique étrangère, car elle était auparavant du côté de la Ligue nationale pour la démocratie en Birmanie.

Le Japon est également interpellé, sa réponse étant jugée extrêmement timide malgré le meurtre à bout portant de son ressortissant journaliste, Kenji Nagai, capté sur vidéo.

Le futur est encore incertain, conclut Human Rights Watch. «L’Histoire jugera sévèrement les pays comme la Chine, l’Inde et la Thaïlande – les puissants voisins de la Birmanie – qui ont fait jusqu’à maintenant très peu, ou rien du tout, pour appuyer le peuple birman qui souffre depuis si longtemps. Aussi longtemps que [ces trois pays] et autres protègeront les généraux, ils pourront échapper à la tempête, du moins jusqu’à ce que le peuple birman se soulève à nouveau, ce qu’il va presque certainement faire.»

http://www.lagrandeepoque.com/LGE/content/view/3060/31/

Birmanie: un «optimisme» authentique ?

En regardant brièvement les récents développements en Birmanie, on pourrait être porté à croire qu’il y a eu un «retour à la normale» et qu’il y a même une voie à la «réconciliation nationale». L’envoyé spécial des Nations Unies, Ibrahim Gambari, a terminé une deuxième visite au pays la semaine dernière, et Aung San Suu Kyi, chef de la Ligue nationale pour la démocratie (LND) ayant passé douze des dix-huit dernières années en réclusion, a eu l’autorisation de rencontrer des hauts responsables de son parti, une première depuis 2004.

Suite à cette rencontre, les propos rapportés des membres de la LND qui ont rencontré Suu Kyi laissaient espérer un regain d’optimisme dans le camp démocrate. «Aung San Suu Kyi a dit qu’elle pensait que les autorités avaient la volonté [d'œuvrer à la] réconciliation nationale», a indiqué le porte-parole de la LND, Nyan Win, selon AFP. Mais «réconciliation nationale» n’est qu’un terme qui peut s’apprêter à différentes sauces. La junte militaire œuvre depuis longtemps pour accoucher de son projet de nouvelle constitution devant mettre en pratique une «démocratie disciplinée» n’enlevant en rien le dernier mot aux généraux.

Ces derniers auraient-ils finalement mis un peu d’eau dans leur vin, forcés par la pluie de critiques de pays étrangers? On a rapporté que les discussions entre Suu Kyi et des cadres de son parti s’étaient déroulées ouvertement, ce qui est douteux si l’on considère qu’elles ont eu lieu à l’intérieur d’une résidence gouvernementale.

Cette position conciliatrice de l’éternelle opposante démocrate a nettement plu au régime militaire, qui a publié sa photo ainsi qu’un article en première page du quotidien officiel, New Light of Myanmar, le samedi 17 novembre. On la voit en compagnie du général Aung Kyi, un représentant du gouvernement agissant comme agent de liaison entre Mme Suu Kyi et le haut de la hiérarchie militaire. Habituellement, la couverture que reçoit la dame est négative, étant dépeinte comme «dépassée».

Pour la junte, cet apparent rapprochement ne pourrait être qu’un coup de relations publiques, alors qu’un autre envoyé spécial de l’ONU, Paulo Sergio Pinheiro, est arrivé au pays le 11 novembre pour enquêter sur les droits de l’Homme en Birmanie. Avant la dernière visite d’Ibrahim Gambari, les autorités avaient expulsé le plus haut diplomate de l’ONU en Birmanie, Charles Petrie, après que celui-ci eut critiqué la situation économique du pays. On avait alors dénoncé un coup de théâtre visant à faire déraper l’agenda de M. Gambari qui devait œuvrer à rétablir le dialogue entre les généraux et la LND. Il y avait donc certaines craintes que l’envoyé de l’ONU ne cherche davantage à obtenir des explications sur l’expulsion de M. Petrie que de s’appliquer à son mandat.

Mais l’expulsion de M. Petrie a, dans le discours, davantage choqué les États-Unis que le secrétaire général de l’ONU. Les États-Unis s’étaient dits «outrés», tandis que Ban Ki-moon était «déçu».

M. Gambari semble avoir gardé le cap et il est sorti de Birmanie aussi grandi que la junte. Non seulement des membres de la LND ont pu s’entretenir avec leur chef, dans des circonstances douteuses, mais Aung San Suu Kyi a remis un message public à Gambari qui souligne l’importance de l’ONU dans le processus de réconciliation nationale. La lettre comporte six points et, dans le premier point, Mme Suu Kyi écrit : «Je suis aussi reconnaissante envers le secrétaire général des Nations Unies, M. Ban Ki-moon, pour son soutien inébranlable à la cause de la réconciliation nationale, à la démocratie et aux droits de l’Homme dans mon pays.»

Dans les autres points, elle dit «accueillir» la nomination de l’agent de liaison Aung Kyi, dans l’espérance qu’un dialogue avec le leadership du régime pourra être établi sous peu. Elle se dit également prête à «coopérer avec le gouvernement afin de faire du processus de dialogue un succès et d’accueillir les bons offices nécessaires des Nations Unies pour aider à faciliter nos efforts dans ce sens.»

En outre, elle appelle à respecter les opinions des minorités ethniques, dans un souci d’unité nationale et elle interpelle également les autres pays membres de l’ASEAN (Association des nations de l’Asie du Sud-Est).

De tels propos sans confrontation sont du bonbon pour la junte. Suu Kyi projette une image de quasi-capitulation, elle qui est épuisée après ces années de tourmente et la vue de son peuple qui s’enfonce. Ayant constaté la répression sans merci de la population le mois dernier, le mentorat des Nations Unies et l’appui des pays voisins deviennent indispensables. Mais la présence sur le Conseil de sécurité de pays amis de la junte et les relations économiques étroites qu’entretiennent plusieurs pays de l’ASEAN avec la Birmanie ne laissent présager rien de significatif.

Entre-temps, la répression est loin d’être terminée pour une quantité inconnue de personnes qui croupissent encore dans les prisons. Alors que des éléments modérés sont relâchés au compte-goutte, révélant des abus dignes de la pire sauvagerie, les meneurs, moines et universitaires paient encore la note salée de l’espoir démocratique.

Des organisations des droits de l’Homme sont encore très actives à recenser les violations et à tenter d’influencer les prochains pas de la communauté internationale.

«Le gouvernement militaire s’est engagé dans des numéros de relations publiques comme permettre à Gambari d’être photographié en compagnie d’Aung San Suu Kyi, mais il a échoué à effectuer un seul geste significatif pour la réconciliation nationale et la protection des droits de l’Homme», fait remarquer Brad Adams de Human Rights Watch (HRW) dans un communiqué. «Il est clair que le gouvernement essaie simplement d’acheter du temps en espérant que le monde va porter son attention ailleurs. L’ONU ne doit pas accepter cela.»

HRW souhaite que la Chine, l’Inde, la Russie et la Thaïlande offrent leur «soutien politique total» à la visite de Paulo Sergio Pinheiro, lui qui n’a pu mettre les pieds en Birmanie depuis 2003. En mars 2003, il avait quitté le pays après avoir découvert un magnétophone sous une table alors qu’il interrogeait un prisonnier politique à la prison d’Insein, rapporte HRW.

De son côté, Amnesty International contredit les affirmations du régime selon lesquelles la situation est «revenue à la normale», signalant une continuation de la répression suite aux manifestations qui avaient bouleversé le monde à la fin de septembre.

Zagana, un comédien birman réputé, a raconté ceci à Radio Free Asia après environ vingt jours d’emprisonnement, en partie dans la tristement célèbre prison d’Insein : «Les vies de ces jeunes ont été détruites. Ils sont en prison, certains sont morts […] Dans la prison, il y avait des moines avec des blessures par balle dans le dos. Aussi, j’ai vu des vieux moines d’environ 72 ans qui ont reçu des coups de pied dans les côtes, alors ils étaient penchés sur le côté.»

http://www.lagrandeepoque.com/LGE/content/view/2893/31/