Un mois avant les Jeux olympiques

Les Jeux olympiques de Pékin débuteront dans un mois, le 8 août. Même si la menace d’un boycott n’a jamais été très sérieuse, la Chine peut se réjouir qu’aucun pays ne lui a fait le pied de nez ultime. Quant à la cérémonie d’ouverture, à laquelle certains chefs d’État n’assisteront pas – supposément pour des raisons personnelles et non pour afficher un désaccord avec la dictature chinoise – de gros noms y seront tout de même. Le président américain, George W. Bush, qui a subi un bon lot de pression venant de ses propres rangs, n’a toutefois jamais mis en doute son assistance à la messe sportive. Quant au président français, Nicolas Sarkozy, des médias français ont affirmé qu’il allait se rendre à Pékin, après avoir laissé durer le suspense depuis le début de la répression au Tibet ce printemps.

Cette information n’a pas été confirmée par l’État français. Sarkozy avait conditionné sa présence à la cérémonie d’ouverture selon le développement des pourparlers entre Pékin et les émissaires du chef spirituel tibétain, le Dalaï-lama. Mais pour beaucoup d’observateurs, ces pourparlers n’ont jamais signifié rien de plus qu’une tentative du gouvernement chinois d’atténuer les pressions et les critiques à son égard.

«Nous avons été contraints de faire savoir en toute franchise à nos homologues qu’en l’absence d’engagement sérieux et sincère de leur part, la poursuite du processus de dialogue actuel serait vaine», a déclaré à Reuters Lodi Gyari, un des émissaires du Dalaï-lama.

«Les Tibétains, les amis du Tibet, ont de plus en plus la conviction […] que toute la stratégie du gouvernement chinois, consistant à dialoguer avec nous, a pour objectif de gagner du temps», explique Gyari.

Cette ronde de négociations était la deuxième depuis la répression au Tibet au printemps dernier et, comme à la première occasion, les autorités chinoises ne se sont pas gênées pour lancer au même moment de virulentes attaques contre le Dalaï-lama.

«L’incident du 14 mars avait été planifié depuis longtemps par la clique du Dalaï-lama avec le soutien et à l’initiative de forces occidentales hostiles», a déclaré Zhang Qingli, chef du Parti communiste au Tibet, selon le Tibet Daily.

«Ils avaient l’intention de transformer l’incident en bain de sang, de perturber les Jeux olympiques de Pékin et de détruire la stabilité et l’harmonie politique du Tibet», a-t-il ajouté.

Cette redondance dans le mode de fonctionnement laisse présager une doctrine politique visant à maintenir une pression et un climat d’oppression sur les interlocuteurs, tout en montrant à la population la fermeté du gouvernement. De son côté, Sarkozy a probablement adopté une stratégie visant à redorer son prestige dans la «Patrie des droits de l’homme», en sachant fort bien que refuser d’assister à la cérémonie d’ouverture des Jeux provoquerait une réaction violente de Pékin et de la partie de la population sous son joug idéologique.

Cette partie de la population est déjà franchement hostile à la France, depuis le passage de la torche olympique dans les rues de Paris. Cette hostilité s’était transformée à un point en campagne de boycott contre les produits français et les magasins français à grande surface, Carrefour. Alors, même si Sarkozy se rend en Chine, tout laisse croire qu’il ne sera pas le bienvenu.

«Le peuple chinois ne veut pas que le président français, Nicolas Sarkozy, assiste à la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques de Pékin», affirme l’organe communiste China Daily, se référant à un sondage.

D’un côté ou l’autre de la clôture, personne ne semble satisfait de la décision (non officielle au moment de mettre sous presse) du président français.

Chez Reporters sans frontières (RSF), l’organisation pour la liberté de presse qui a fait quelques coups d’éclat durant les évènements préolympiques, on s’est indigné que Sarkozy veuille aller à Pékin.

«C’est un coup de poignard dans le dos des dissidents chinois […] une vraie lâcheté, à l’opposé de ce qu’on attend de la France», a dénoncé Robert Ménard, le secrétaire-général de RSF. «Ce qu’on a constaté […] c’est qu’il y a encore plus d’arrestations», a-t-il ajouté. «S’il y a eu des négociations avec Nicolas Sarkozy, c’est du côté des chefs d’entreprise qu’il faut les chercher. Ce sont eux qui font pression parce qu’ils pensent que pour faire des affaires il faut cirer les pompes des dirigeants chinois. Cela ne paiera pas.»

Les violations se poursuivent

Tout ceux qui espéraient ou qui utilisaient comme argument que les Jeux olympiques (JO) apporteraient la démocratie ou un plus grand respect des droits de l’homme en Chine ne sont plus qu’à un mois d’être déçus ou contredits. Le pays reste fermement sous le contrôle d’une dictature communiste et le fait de ne pas «politiser les Jeux» n’enlève rien à cela.

Les violations commises au nom des Jeux demeurent titanesques, que ce soit chez les Tibétains ou chez les pratiquants de Falun Gong, emprisonnés et torturés pour leurs croyances.

La garantie de Jeux «sécuritaires» commence à se manifester au grand jour, avec l’apparition d’hommes armés de mitrailleuses dans les aéroports et le déploiement de batteries de missiles antiaériens à proximité des installations olympiques. Selon le journal Global Times, ces missiles auraient une portée de 12 kilomètres et un taux d’interception de 80 à 90 %.

Tous les athlètes, journalistes et touristes doivent s’attendre à être surveillés de près par l’appareil policier chinois, qui fera tout son possible pour que rien ne vienne perturber l’évènement.

À cet effet, différentes organisations ont préparé des petits guides pour orienter les gens qui iront travailler ou participer aux compétitions à Pékin.

Human Rights Watch (HRW), en compagnie du Committee to Protect Journalists, ont publié un «guide de survie» pour les journalistes, soulignant que même les journalistes d’expérience devront composer avec un environnement particulier. «Les journalistes vont rencontrer une étroite surveillance gouvernementale, la censure d’Internet et de sérieux risques pour leurs sources et facilitateurs chinois.»

HRW souligne la faillite des promesses de Pékin en matière de liberté de presse.

Amnistie internationale (AI) a quant à elle produit un petit livret intitulé le Guide du sportif lucide, qui se veut un guide de voyage de poche agrémenté d’informations concernant les violations des droits de l’homme en Chine. Amnistie semble avoir adopté cette optique pour rejoindre les athlètes, car le Comité olympique canadien n’est apparemment pas très intéressé à entendre parler du respect des droits fondamentaux en Chine.

«Il y a peu d’intérêt de la communauté sportive», déplore Béatrice Vaugrante, directrice de la section canadienne francophone d’Amnistie internationale. Selon elle, aucun athlète canadien n’a signalé un intérêt pour la cause, contrairement à certains athlètes européens.

AI n’a pourtant jamais poussé pour un boycott des Jeux, ajoute Mme Vaugrante. À un mois des Jeux, les revendications d’Amnistie sont la libération des défenseurs des droits de l’homme, l’imposition d’un moratoire sur la peine de mort, la liberté d’expression et la fin des détentions arbitraires survenant en raison des JO.

La section montréalaise d’Amnistie a organisé sa «dernière action avant le 8 août» dimanche dernier au parc Maisonneuve. En plus de faire signer des pétitions aux passants et sportifs dans le parc, des coureurs à pied et à vélo ont participé à une olympiade symbolique en faisant une course sur la piste cyclable.

«Je joins l’utile à l’agréable», explique Hubert Brochard, un des participants. «C’est bon pour la santé et ça aide à exposer le gouvernement chinois.»

La flamme pour la liberté du Tibet visite Montréal

Une semaine après le passage du Relais mondial de la Flamme des droits de l’Homme à Montréal, une autre flamme y a fait escale le 16 mai dernier toujours dans le but de demander qu’il y ait justice en Chine avant les Jeux de Pékin. Le relais officiel de la torche olympique en a décidément inspiré plus d’un et, cette fois, c’était place à la Flamme tibétaine de la liberté.

Le parcours montréalais de cette flamme a débuté dans l’extrême ouest de l’île, à Sainte-Anne-de-Bellevue, alors que des cyclistes l’ont transporté jusqu’au parc Lafontaine. De là, Tibétains – certains en habits traditionnels – et sympathisants ont entrepris un relais à pied jusqu’au Stade olympique. Transportée le long de la rue Sherbrooke à l’heure de pointe, la flamme a reçu un accueil sonnant des automobilistes, klaxonnant et saluant au passage les porteurs.

La Flamme tibétaine de la liberté a été allumée à Olympie, en Grèce, le 10 mars dernier, jour de commémoration du 49e anniversaire du soulèvement tibétain. Elle devrait arriver à la frontière du Tibet la veille des Jeux olympiques (JO) et peut-être tentera-t-elle de traverser la frontière à partir du Népal. Selon les organisateurs, cette Flamme symbolise les «espoirs et les aspirations du peuple tibétain pour la liberté et la justice» et se veut en opposition au relais officiel de la torche olympique, jugé politisé et injurieux de par son plan de passer par le Tibet et le mont Everest.

Le relais officiel est actuellement en Chine, après avoir traversé plusieurs pays. À certains endroits, comme Londres et Paris, on lui a opposé une franche hostilité, tandis qu’ailleurs, comme en Australie et en Corée du Sud, des étudiants chinois mobilisés par les missions diplomatiques de la Chine ont violenté et lynché des manifestants pro-Tibet pour «protéger la torche».

Avec une pression internationale accrue en raison de la répression sanglante au Tibet, qui a débuté en mars dernier, les autorités chinoises ont fait un geste de bonne volonté dernièrement en acceptant de rencontrer des émissaires du chef tibétain en exil, le Dalaï-lama. Les réponses à ce développement ont été mitigées. Certains ont affiché de l’optimisme, soulignant que le gouvernement chinois avait répondu aux pressions en s’assouplissant. D’autres y ont plutôt vu un stratagème visant à amenuiser les critiques à son égard.

«C’est un premier pas, mais c’est un moyen de levier des autorités chinoises», estime Kelsang Palden, Tibétain d’origine dans la vingtaine participant au relais. «C’est une monnaie d’échange pour le bon déroulement des JO.» Il souligne que depuis longtemps le gouvernement tibétain en exil est ouvert au dialogue, mais il se bute à l’intransigeance de Pékin. «Négocier avec un bourreau, c’est très difficile», déplore-t-il.

Les récents évènements ont causé des frictions au sein du mouvement tibétain, car certaines des organisations représentatives ne trouvent plus efficace la «voie du milieu» d’inspiration bouddhiste prêchée par le Dalaï-lama. Pour les plus radicaux, le salut du Tibet passe par l’indépendance en bonne et due forme, tandis que les modérés cherchent à obtenir une autonomie réelle au sein de la Chine.

Un des participants au relais, Alexis de son prénom, démontre en quelque sorte l’ambiguïté qu’on peut retrouver chez les partisans de la cause tibétaine. Se décrivant comme pratiquant bouddhiste, il reconnaît pour maître le Dalaï-lama. Mais sondé sur sa position par rapport à l’autonomie ou l’indépendance, il tranche : «Moi, je suis Basque!»

Des drapeaux de prière tibétains avaient été accrochés au coin des rues Sherbrooke et Pie-IX pour l’arrivée de la Flamme au Stade olympique. S’y sont enchaînés discours, minute de silence, prière et hymne national tibétain. Certains participants ont même prêté serment de travailler de toutes leurs forces pour la cause du Tibet.

Un résumé des récents évènements au Tibet a été effectué, soulignant les arrestations massives, le climat de terreur et les meurtres. Selon Radio Free Asia, il y aurait encore des gestes sporadiques de protestation dans les régions tibétaines, mais la répression serait foudroyante, avec un grand nombre de soldats déguisés en gens ordinaires prêts à répondre à toute revendication.

Si beaucoup d’encre a coulé sur l’atmosphère préolympique en Chine, avec diverses campagnes de «nettoyage» visant à emprisonner les éléments jugés «indésirables», il y a eu peu de spéculations sur ce qui pourrait survenir une fois que l’attention sur le pays s’évanouira après les Jeux. Le régime chinois sera-t-il tenté de se venger contre les individus et les groupes ayant «nui» à son image?

«La vengeance a déjà commencé», assène Kelsang Palden, membre du Comité Canada-Tibet et d’Étudiants pour un Tibet libre. Selon lui, 5175 Tibétains se seraient volatilisés. Comme la région est fermée aux médias étrangers et aux organisations qui pourraient enquêter indépendamment, le régime chinois a pratiquement le feu vert pour gérer la question en catimini. Il a également entrepris une campagne massive d’«éducation patriotique», visant essentiellement à forcer les Tibétains récalcitrants – par le lavage de cerveau et, si nécessaire, la torture – à renier le Dalaï-lama au profit du Parti communiste chinois.

Népal
Avec l’arrivée au pouvoir des maoïstes au Népal, rien de bon n’augure pour les exilés tibétains qui s’y trouvent. Arrestations massives et répression sont devenues choses courantes dans le pays himalayen coincé entre deux géants. Le pays devrait se rapprocher de la Chine aux dépens de l’Inde.

Kesang Doma Dhonling, Tibétaine d’origine au Canada depuis douze ans, est revenue dernièrement du Népal où elle a passé deux mois. S’exprimant aussi bien en français qu’en anglais, la dame d’une quarantaine d’années a détaillé à La Grande Époque le climat malsain régnant dans ce pays où habite des membres de sa famille.

Elle dit avoir participé à des manifestations et à des vigiles qui ont été réprimées violemment à coups de matraque par la police népalaise. Elle-même n’a pas été blessée. Elle rapporte aussi qu’à Boudhanath, la ville où elle était, la police empêchait les moines bouddhistes d’aller à la capitale, Katmandu, pour qu’ils ne puissent pas participer aux manifestations protibétaines

Pour elle, la Flamme de la liberté est un évènement très significatif. «C’est bon, au moins ici nous avons la liberté. Nous pouvons nous exprimer pour les gens au Tibet.»

Médias
Le gouvernement chinois a accusé les médias occidentaux d’être biaisés en faveur des Tibétains. Ces accusations ont fait écho dans les communautés chinoises d’outre-mer où les médias sont largement contrôlés par Pékin.

Une analyse du contenu de certains grands médias québécois au niveau des éditoriaux et des spécialistes invités, qui a été publiée dans La Grande Époque dernièrement (Une guerre médiatique anti-Chine?), a toutefois démontré qu’un biais pro-Pékin est aussi présent.

La chroniqueuse de La Presse Lysiane Gagnon a consacré plusieurs articles au Tibet et ils ne sont pas passés inaperçus par le Comité Canada-Tibet. Si bien que son directeur exécutif, Dermod Travis, a jugé bon de répliquer.

«Durant les dernières semaines, il y a eu ceux qui, incluant Madame Gagnon, argumentent que le soulèvement actuel au Tibet et les manifestations à travers le monde ne servent qu’à humilier la Chine. Mais l’appel à la liberté démocratique, à la justice et aux droits de l’Homme est un objectif qui ne doit jamais se soucier d’heurter les sentiments de ceux qui privent leurs citoyens des droits de l’Homme fondamentaux.»

M. Travis, lors de l’activité au Stade olympique, a suggéré plusieurs avenues pour venir en aide au Tibet, notamment faire pression sur les politiciens d’ici et participer aux activités organisées par son organisation. Il a également profité de la tribune pour présenter ses condoléances aux victimes du récent tremblement de terre en Chine, qui a fait des dizaines de milliers de morts.

Tibet : blocus des monastères, les moines risquent de mourir de faim

Un individu tué par les autorités chinoises au Tibet.
Un individu tué par les autorités chinoises au Tibet. Visage tuméfié et trous de balles sur le flanc droit du corps. (Tibet Solidarity Committee)

Tandis que l’on débat du bien-fondé du relais de la flamme olympique, des manifestants qui s’y opposent et des Jeux de Pékin en général, la situation au Tibet ne s’est guère améliorée. L’absence d’informations nous provenant de la région n’indique en rien un retour à la normale, alors que même «la normale» est condamnable du point de vue des droits de l’homme. Des représentants du gouvernement tibétain en exil indiquent que des militaires encerclent depuis des jours les monastères où il y a eu des protestations, afin de les soumettre.

Les moines ne pourraient donc pas sortir, et il n’y aurait aucun ravitaillement en nourriture ou en eau.

«Ils ciblent les monastères où les manifestations ont eu lieu», expliquent Karma Chophel, président du Parlement tibétain en exil, dans une entrevue au quotidien australien The Age. «Dans une semaine, les moines pourraient commencer à mourir de faim et de soif. C’est une nouvelle alarmante pour nous.»

Selon Yeshi Dolma, membre du gouvernement en exil, «certains seraient déjà morts de faim». Si ça se poursuit, ce pourrait être un massacre.

Selon Chophel, le régime chinois veut les forcer à se soumettre à sa domination en renonçant, entre autres, à leur chef spirituel, le Dalaï-lama. Mais les moines pourraient choisir de mourir plutôt que de renoncer à leur foi et à leur culture, fait-il remarquer.

Dans une région tibétaine de la province du Sichuan, on a rapporté dernièrement plusieurs blessés par balle durant une manifestation. Il est impossible de savoir combien sont morts. Des sources ont indiqué à Radio Free Asia que tous les hôtels de la région étaient maintenant occupés par les soldats et qu’ils y demeureraient jusqu’après les Olympiques.

http://www.lagrandeepoque.com/LGE/content/view/3974/33/

Moment critique pour le Tibet

 Une manifestation menée par des moines bouddhistes tibétains se déroule dans la ville de Xiahe
Une manifestation menée par des moines bouddhistes tibétains se déroule dans la ville de Xiahe, province de Gansu, le 14 mars 2008. Des dizaines de personnes auraient été tuées par le gouvernement chinois durant la fin de semaine, alors qu’ont pris de l’ampleur, à travers le monde, les actions pour dénoncer la répression au Tibet. ( Mark Ralston/AFP/Getty Images)

Le régime communiste chinois, responsable de la mort d’environ 80 millions de personnes – en temps de paix – depuis son accession au pouvoir en 1949, poursuit sa politique d’usage de force et de propagande pour mater toute dissidence, cinq mois avant la tenue des Jeux olympiques de Pékin. Depuis quelques jours, la question tibétaine est au centre de l’actualité. Une sévère répression déferle au Tibet et dans les provinces chinoises voisines, suite à des manifestations de soutien au Dalaï-lama et à l’indépendance de la région himalayenne. On parle des pires troubles depuis 1989. À cette époque, l’actuel dirigeant chinois, Hu Jintao, était chef du Parti communiste au Tibet et avait pavé sa carrière en écrasant brutalement les Tibétains revendicateurs.

Historique

Un évènement routinier a fait boule de neige. Les Tibétains en exil et leurs sympathisants célèbrent ouvertement chaque année au mois de mars l’anniversaire du soulèvement de 1959 contre l’invasion du Tibet par l’armée chinoise. Cette année marquait le 49e anniversaire. Quarante-neuf, un chiffre ordinaire, pas encore 50. Dans les régions tibétaines, se rappeler cet évènement – comme toute revendication d’indépendance – est considéré comme un crime par le régime chinois, soit celui de vouloir «diviser la mère patrie». Mais peu importe que ce soit le 49e, l’année est 2008, celle des Jeux de Pékin.

C’est l’année de tous les instants pour les Tibétains, eux qui vivent dans la noirceur de l’oppression, sous la botte d’un gouvernement qui souhaiterait les voir disparaître, ou du moins briser leur caractère. Le nouveau chemin de fer reliant la région à la Chine continentale, construit avec l’aide de compagnies canadiennes comme Bombardier, a précipité la colonisation de la région par l’ethnie chinoise han majoritaire. La culture tibétaine s’effrite à grands coups.

Si les Tibétains ne réussissent pas à faire en sorte que l’on fasse la lumière sur leur situation en 2008, alors que les agissements de la Chine sont passés au crible, que leur restera-t-il une fois les Jeux passés et l’attention évaporée? Des années de pressions, de manifestations, de lobbying et de prières n’ont rien fait pour améliorer leur sort. Plus la Chine prend de la place dans le monde, moins les autres pays sont prêts à oser élever la voix, et encore moins à mettre l’épaule à la roue, pour que se règle la question tibétaine.

Même recevoir personnellement le Dalaï-lama, un Prix Nobel de la paix, est considéré comme un tour de force par les politiciens occidentaux. C’est devenu presque un indicateur du degré d’indépendance d’un gouvernement vis-à-vis l’influence de Pékin.

Au Tibet, on désespère. La vapeur de la frustration a fait sauter le couvercle. À l’instar des moines bouddhistes birmans à l’automne 2007, les moines bouddhistes tibétains de la région de Lhassa ont lancé la vague de protestation qui s’est répandue comme une traînée de poudre. Ils sont sortis des monastères par centaines, criant des slogans comme «Nous voulons la liberté!», «Libérez notre peuple!», «Nous voulons un Tibet indépendant!».

La répression a été brutale. Les scènes de moines maltraités par les autorités ont profondément choqué les Tibétains civils car, comme en Birmanie, ils sont le symbole et l’âme du pays. C’est ainsi que le 14 mars 2008, les manifestations ont augmenté en intensité et les gens, en colère, s’en sont pris aux symboles d’oppression et d’occupation. Voitures de police calcinées, édifices gouvernementaux attaqués, drapeaux chinois brûlés, puis on rapporte l’incendie et le pillage de commerces appartenant à des Chinois de l’ethnie han.

La capitale Lhassa a par la suite été bouclée, avec la présence de chars militaires dans les rues.

Rapports contradictoires
Tandis que l’agence officielle du régime, Chine nouvelle (Xinhua) – la plus grande agence de propagande au monde selon Reporters sans frontières – rapportait la mort de dix personnes «innocentes» durant les troubles, d’autres sources faisaient état d’une centaine de morts, probablement tués par balles ou battus à mort par les forces de l’ordre.

«Aujourd’hui, lorsque les Tibétains manifestaient, plusieurs Tibétains ont été tués. Nous, les Tibétains, n’avions aucune arme pour répliquer. Lorsque les Tibétains se sont rassemblés devant le [temple] Jokhang, les Chinois ont tiré sur nous. J’ai personnellement vu plus de cent Tibétains tués lorsque les Chinois ont ouvert le feu sur la foule tibétaine», a confié, dans la soirée du 14 mars, un homme de Lhassa au service tibétain de Radio Free Asia (RFA).

«Les Tibétains qui ont pris part aux manifestations provenaient de toute la région de Lhassa. Lorsque j’ai regardé derrière moi, tous les commerces chinois étaient détruits. Je ne crois pas qu’un seul commerce chinois soit encore intact dans la zone de Bharkor. Toutes sortes de choses étaient empilées et brûlées sur la rue principale. Plusieurs véhicules ont été brûlés et détruits.»

Des proches des manifestants tués ont «ramassé toutes les dépouilles en face du Jokhang et ont offert des prières et des foulards. Les membres des familles dont les proches ont été tués ont amené les dépouilles. Aucun membre de ma famille n’a été tué, mais moi j’ai presque été tué, et plusieurs dépouilles me semblaient familières», a poursuivi l’homme conservant l’anonymat.

Autres régions
Selon différentes sources, la répression aurait ramené le «calme» à Lhassa, mais les manifestations se sont répandues à d’autres régions tibétaines et chinoises durant la fin de semaine. On rapporte des troubles dans les provinces du Qinghai, Gansu et Sichuan, où habitent un nombre considérable de Tibétains ethniques.

Il est extrêmement difficile d’obtenir des informations précises sur ce qui se passe, la Chine étant une dictature. L’accès au Tibet a été bloqué aux journalistes et aux touristes. Quant aux régions éloignées comme les provinces citées plus haut, elles sont rarement fréquentées par des journalistes étrangers. L’organisation International Campaign for Tibet affirme qu’il y aurait des morts également à ces endroits.

Le Dalaï-lama dans tout ça
Le chef spirituel tibétain en exil, le Dalaï-lama, a été accusé par Pékin d’avoir orchestré les troubles. L’agence Chine nouvelle y est allée d’une violente attaque à son égard, qualifiée par l’agence Reuters de «rude» malgré les habituelles condamnations auxquelles nous nous sommes habitués.

«Maintenant le feu et le sang à Lhassa ont démasqué la nature du Dalaï-lama et il est temps pour la communauté internationale de réévaluer sa position», a dénoncé Chine nouvelle. «Le Dalaï-lama et sa clique ne se sont jamais un seul jour détournés de la violence et de la terreur.»

Mais le célèbre moine a toujours été un apôtre de la non-violence. Sa position depuis une vingtaine d’années ne prône pas l’indépendance du Tibet, mais plutôt une autonomie réelle de la région, un respect des droits fondamentaux et une protection culturelle. Malgré les rapports de manifestants tués par le gouvernement chinois, le Dalaï-lama a refusé d’appeler à un boycott des Olympiques de Pékin, contrairement à l’acteur américain Richard Gere. Ce dernier, défenseur de longue date de la cause tibétaine, a suggéré qu’avec l’ampleur de l’actuelle répression, un boycott devrait être considéré.

En conférence de presse dans sa ville d’exil de Dharamsala, en Inde, le Dalaï-lama a déclaré que la Chine «méritait de recevoir les Olympiques». Mais il a également appelé a une enquête internationale pour faire la lumière sur ce qui se déroule actuellement au Tibet, soulevant la question du «génocide culturel». «Que le gouvernement chinois veuille l’admettre ou non, il y a un problème. Le problème est que la nation dotée d’un héritage culturel ancien fait face à de graves dangers… La nation tibétaine, une nation ancienne avec un héritage culturel ancien, est en fait en train de mourir.»

Alors que le saint homme tempère, fidèle à des principes de non-confrontation, certains autres Tibétains ne peuvent exercer la même retenue. Ils veulent l’indépendance, la liberté, ce qui entre en conflit avec la position officielle du Dalaï-lama. Calibre-t-il ses mots pour éviter d’enrager le régime chinois, lui qui s’assure de rediriger sa violence et sa haine contre les populations tibétaines à l’intérieur de ses frontières? Une chose semble certaine : les appels à la retenue ne semblent pas en voie de calmer ni les manifestants ni les forces de répression.

Si la Chine peut tendre l’oreille davantage pour éviter de trop ternir son image avant le mois d’août, ensuite elle aura libre cours de frapper à sa guise.

Les États-Unis rapidement contredits
Le 11 mars dernier, le département d’État américain a retiré la Chine de sa liste des pires violateurs des droits de l’homme. Au même moment, les manifestations commençaient à se répandre au Tibet puis, quelques jours plus tard, les gens étaient tués dans les rues de Lhassa. Ce choix semble avant tout politique pour Washington, le président américain, George W. Bush, ayant confirmé son intention d’assister aux Jeux de Pékin.

Reporters sans frontières (RSF) a réagi avec virulence à ce geste du département d’État. «Bien entendu, la situation en Chine n’est pas comparable à celle en Corée du Nord ou en Érythrée, mais la décision de Washington survient au plus mauvais moment, alors que la situation se dégrade avant les Jeux olympiques. C’est un coup de poignard dans le dos des organisations qui militent pour des améliorations dans le domaine des droits de l’homme à cinq mois des JO. Cette décision est annoncée alors même que près d’une centaine de moines tibétains sont arrêtés et que les autorités refusent de libérer le militant Hu Jia et des dizaines d’autres défenseurs de la liberté d’expression», a affirmé RSF depuis Washington le 11 mars.

Ceci peut s’expliquer par une tendance actuelle au sein de l’administration américaine de minimiser la menace que pourrait poser la Chine, alors que son budget militaire ne cesse de croître et qu’elle a multiplié durant la dernière année ses attaques cybernétiques sur les systèmes informatiques de pays étrangers. Le discours américain est clairement vers un apaisement, l’économie du pays étant en piètre état et l’appareil militaire grandement sollicité sur d’autres fronts.

La secrétaire d’État américaine, Condoleezza Rice, a appelé Pékin à la retenue dans le traitement de gens qui «sont détenus pour la simple expression pacifique de leurs opinions», mais elle n’a pas annoncé une révision du statut de violateur de la Chine.

Réponse internationale
D’autres gouvernements du monde y sont allés de légères condamnations, mais surtout, comme les États-Unis, d’appels à la «retenue» de part et d’autres.

Quant au Comité international olympique (CIO), dans la mire des militants des droits de l’homme pour son indifférence, sa porte-parole Giselle Davies a déclaré ceci : «Le Comité international olympique partage le désir du monde pour une résolution pacifique des tensions des derniers jours dans la région tibétaine de Chine. Nous espérons que le calme reviendra à la région le plus tôt possible.»

L’utilisation de l’expression «région tibétaine de Chine», plutôt que de dire simplement «Tibet», trahi le parti pris du CIO pour le régime chinois. Et le calme souhaité semble être pour assurer le bon déroulement du passage de la torche olympique en mai prochain, qui devrait faire un tour sur le mont Everest. À cet effet, les autorités chinoises, avec la complicité du Népal, ont bloqué l’accès à la plus haute montagne du monde pour éviter qu’elle ne soit encore le siège d’une protestation contre les Olympiques. L’Inde se prête également au jeu chinois, réprimant les Tibétains exilés sur son territoire et les empêchant d’effectuer leur marche de retour dans leur pays.

Le Gouvernement chinois de transition se prononce
Le 14 mars, le Gouvernement chinois de transition a publié une déclaration condamnant fortement la répression des Tibétains par le Parti communiste chinois (PCC) à Lhassa, la comparant au massacre sanglant de 1989. Il a exprimé son profond respect pour le courage démontré par les Tibétains dans leurs protestations contre le PCC.

«Dans le processus de désintégration du PCC, le courage et la sagacité sont la base des citoyens chinois pour se libérer de l’esclavage du régime et devenir une nation digne.» Le Gouvernement de transition appelle aussi tous les Chinois à appuyer les Tibétains et à mettre fin à la répression brutale du PCC. Il souhaite que cette lutte pour la revendication des droits fondamentaux mette en marche un nouveau mouvement pour désintégrer le PCC en 2008 et finalement réaliser l’objectif stratégique de mettre fin au règne du Parti communiste cette année.

Troubles d’octobre
Depuis plusieurs mois déjà, le niveau de ressentiment des Tibétains n’avait cessé de croître, eux qui sont déjà soumis depuis plusieurs décennies aux pires abus. Le PCC s’énervait du manque de loyauté de ses membres au sein même de sa branche tibétaine, lançant une campagne de «rééducation» pour forcer les gens à choisir entre le Dalaï-lama ou le PCC.

Les récents troubles ne peuvent donc arriver comme une surprise. En octobre 2007, lorsque le Congrès américain avait remis la plus haute distinction civile au Dalaï-lama, des célébrations spontanées étaient survenues au Tibet avant d’être vite réprimées par les autorités. Très peu d’informations avaient filtré lors de cet épisode, mais certains témoignages faisaient état d’un climat de loi martiale dans la capitale, laissant sous-entendre une présence policière et militaire imposante et une vague d’arrestations. Radio Free Asia rapportait que le gouvernement avait menacé les employés actuels et retraités de l’administration d’être congédiés ou de voir leur pension retirée s’ils «s’engageaient dans des activités religieuses» comme brûler de l’encens ou accrocher des drapeaux de prières.

Un défi de taille
D’ici les jeux, une ligne bien claire démarquera les prisonniers de la politique et de l’argent des gens de conscience. Y aura-t-il un gouvernement qui osera «insulter» la Chine en se détournant de ses Olympiques? Comment toutes les firmes multinationales commanditant l’évènement sportif vont-elles gérer la débâcle de relations publiques? Quel réseau de télévision offrira une couverture minimalisée des violations des droits de l’homme et crimes contre l’humanité du gouvernement chinois pour protéger son image de diffuseur des jeux?

Pour les Tibétains, on dirait que c’est maintenant ou jamais.

Feng Yiran a contribué à cet article. Avec Reuters et Radio Free Asia.

http://www.lagrandeepoque.com/LGE/content/view/3779/33/